La doctrine Monroe et les interventions US en Amérique Latine. Le cas du Brésil.

Dans les années 2000-2010, la majorité des pays latino-américains ont pu choisir librement des gouvernements proposant une politique sociale, de santé, pour l'éducation, une lutte contre l'extrême pauvreté, une redistribution des terres et un rapprochement avec Cuba. C'était la vague rose ("pink tide"). Que s'est-il passé depuis ?

Préliminaire

En 2009, l'écrivain américain Matthew Dearborn pouvait écrire : "L’élection d’Obama, qui marquait [...] un rejet clair de la politique traditionnelle, et le changement de ton et de politique qui en a résulté ont constitué une étape importante dans le sens de l’instauration de relations de coopération et de respect mutuel. La première rencontre de Barack Obama avec les dirigeants d’Amérique du Sud, à l’occasion du Ve Sommet des Amériques, a posé les bases sur lesquelles construire une nouvelle relation."[1].

La vague rose en Amérique Latine La vague rose en Amérique Latine

L'Amérique Latine connaissait alors sa vague rose, la pink tide. Le Brésil devenait un géant économique et perçait dans l'aéronautique, les biotechnologies et les technologies d'extraction pétrolière. La découverte de réserves pétrolières immenses lui permettait d'envisager une sortie du sous-développement dans les domaines de la santé et de l'éducation.

Révélations sur le Brésil

Deux ans après le chaleureux séjour de la famille Obama au Brésil en 2011, Dilma Rousseff apprenait que le Brésil était le pays du monde le plus surveillé par la NSA, que la société Petrobras était totalement sous écoute, et même son téléphone portable [2]. Elle reporte le voyage qu'elle devait faire aux USA fin 2013.

Elle se rend finalement à la Maison Blanche en 2015. Le discours d'Obama est plus que cordial :

Visite de Dilma Rousseff aux USA, avril 2012 Visite de Dilma Rousseff aux USA, avril 2012
"des progrès extraordinaires accomplis sous la présidence de Dilma Rousseff et son prédécesseur Lula dans le chemin de la dictature vers la démocratie, faisant un bond extraordinaire pour faire sortir des gens de la pauvreté […]. [Le Brésil et les USA] avons aussi récemment accompli des progrès [...] dans le commerce qui a atteint des records [...], nous avons assisté à une extraordinaire augmentation des contacts personnels, dont un échange [...] d'étudiants dans les domaines de la science et de la technologie, [...] nous annonçons une collaboration dans le domaine de la défense". [3]

Dans l'ensemble de l'Amérique Latine

L'attitude des USA vis-à-vis du Brésil est emblématique de la relation historique plus générale qu'ils entretiennent avec l'Amérique Latine, depuis le début du XIXe siècle. En 1823, le président américain Monroe lit un texte de Quincy Adams, qui restera connue sous le nom de Doctrine Monroe [4]. Partant du constat de la fin de la grande période coloniale européenne, il considère que c'est maintenant aux Etats-Unis de régir tout ce qui se passe en Amérique, du Nord au Sud. La doctrine Monroe a été réinterprétée de manière extensive et plus intrusive par Théodore Roosevelt, sous le nom doctrine "du gourdin" (big stick) [4].

En 2005, l'historien John H. Coatsworth [5] recense dans une revue de Harvard plus de 40 interventions des USA depuis la fin du XIXe, (voir aussi [6]). Pour le coup d’État de Pinochet au Chili en 1973, les USA avaient dans un premier temps nié leur rôle. Son organisateur Henri Kissinger (prix Nobel de la Paix) le justifiait ensuite :

  • Je ne vois pas pourquoi nous devons rester inactifs et voir un pays aller vers le communisme à cause de l'irresponsabilité de son propre peuple. [7]

On avait cru voir dans la violence de le coup du Chili qui a causé un traumatisme mondial les derniers feux de la doctrine Monroe. En 2013, John Kerry annonçait d'ailleurs : "l'ère de la doctrine Monroe est terminée" [8] (cf plus bas ce qu'il disait la même année en comité restreint).

Mais en 2018, le Secrétaire d’État Rex Tillerson réaffirmait : [cette doctrine, agrémentée de celle du gourdin] a été un réel succès, […] "Je crois qu'elle est aussi appropriée aujourd'hui que le jour où elle a été écrite" [9].

Est-ce du conspirationnisme ?

En 2019, la plupart des gouvernements latino-américains sont revenus à une politique néolibérale, une alliance avec les USA et un éloignement de Cuba. Le meilleur centre d'observation de l'Amérique Latine (qui compte deux Nobel dans son comité), le CEPR, Center for Economic and Policy Research à Washington y décrit via son codirecteur Mark Weisbrot la marque du Département d’État [10].

Pendant le discours chaleureux de Obama, était déjà engagée la procédure de destitution qui fera dire dès 2016 au conservateur américain Ron Paul : "Coup d’État de Washington au Brésil, le nouveau Président était-il un informateur de l'ambassade US ?" [11] et plus directement à l'ex-conseiller économique de Reagan : "Washington lance ses attaques contre les BRICS" (alliance Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) [12], et à la revue Counterpunch "La guerre néolibérale de Hillary Clinton et de Wall Street contre l'Amérique latine" [13].

Au Brésil, Michel Temer, qui a pris la place de Dilma Rousseff, a récemment admis qu'il s'agissait d'un coup d’État (golpe). On a appris qu'il était l'informateur des USA au sein du gouvernement [14]. Les Etats-Unis sont nécessairement soupçonnés.

  • Une des principales préoccupations des USA était l'augmentation du commerce du Mercosur et la création d'une communauté latinoaméricaine, le CELAC, regroupant des pays d'obédiences politiques différentes, sur le modèle revendiqué de l'Union Européenne.

  • Une autre était le rapprochement de l'Amérique Latine avec la Chine, maintenant premier partenaire commercial du Brésil, du Chili et de l'Argentine hors Amérique Latine, et la création des BRICS, et en particulier de la Nouvelle Banque de Développement (NDB), dirigée par un brésilien, et dont le siège est à Shangai.

Les premières mesures des gouvernements Temer et Bolsonaro ont été de céder à des entreprises américaines et israéliennes les entreprises de haute technologie, de vendre à prix cassé des réserves pétrolières, des entreprises pétrolières, mines, des terres en Amazonie à l'US Army… et bien entendu de faire exclure le directeur brésilien de la NDB [15].

John Kerry 2014 budget State Dept John Kerry 2014 budget State Dept

Pour mettre les points sur les "i", le Secrétaire d’État John Kerry précisait en avril 2013 la doctrine américaine pour l'Amérique Latine dans un discours à la commission des affaires étrangères du congrès : "'L'hémisphère occidental est notre arrière-cour, c'est critique pour nous. […] "nous prévoyons de faire tout le possible pour changer les attitudes d'un nombre de pays où avec lesquelles de toute évidence nos relations se sont distendues" [16].

Tout semble indiquer que les mouvements actuels, au Brésil et dans toute l'Amérique Latine, sont le fruit de cette politique.

Voir aussi un billet précédent.

 


Note additionnelle : L'élection de Bolsonaro a-t-elle été planifiée par les autorités américaines, et si oui, depuis quand ?
La secrétaire d’État Hillary Clinton et le N°3 du State Department, Thomas Shannon, ancien ambassadeur au Brésil, envisageaient aux USA la présidence de Hillary Clinton et auraient probablement préféré au Brésil un de leurs protégés du PSDB, le parti de l'ancien président ultra-libéral Cardoso. Bolsonaro était considéré comme un hurluberlu bruyant. Mais c'était avant que Steve Bannon, le stratège de l'élection de Trump, élimine Hillary, et mette en lice Bolsonaro par une intense manipulation des média et un flux de fake news sur les réseaux sociaux. 


 Sources :

1 : Matthew Dearborn, Revue internationale et strategique, 2009-4

2 : France24 Les chefs d'État brésilien et mexicain espionnés par la NSA ; The Intercept : "NSA’s Top Brazilian Political and Financial Targets Revealed by New WikiLeaks Disclosure"

3 : The Obama White House : President Obama's Bilateral Meeting with President Rousseff of Brazil Youtube

4 : Doctrine Monroe, Wikipedia. Voir aussi "2 décembre 1823, La doctrine Monroe", Herodote, 2018. Cette pensée sera réaffirmée et reprécisée par le Roosevelt dans la doctrine du gros bâton (big stick) en 1901, puis par le corollaire Roosevelt en 1904.

5 : John H. Coatsworth ReVista, 2005 U.S. Foreign Policy.

6 : https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/130817/chronologie-des-interventions-militaires-des-etats-unis-dans-les-ameriques

https://blogs.mediapart.fr/pizzicalaluna/blog/100718/pizzi-al-amerique-latine-la-longue-histoire-des-interventions-des-etats-unis

http://bolivarinfos.over-blog.com/2018/07/amerique-latine-la-longue-histoire-des-interventions-des-etats-unis.html

7 : “I don’t see why we need to stand by and watch a country go Communist due to the irresponsibility of its own people” "The Pursuit of Democracy. What Bush gets wrong about nation-building". Michael Kinsley, Slate, mars 2006

8 : Kerry: “The Monroe Doctrine Is Over” J Keating, Slate, 11/2013

9 : "Tillerson Praises Monroe Doctrine, Warns Latin America of ‘Imperial’ Chinese Ambitions". Robbie Gramer, Keith Johnson, Foreign Policy, fev 2018

10 : Mark Weisbrot "The Role the US Played in Reversing Latin America’s ‘Pink Tide'." The Real News Network 07/2018. cf références de Mark Weisbrot dans : CEPR, The Guardian, Huffington Post, The Intercept, Fortune, ResearchGate.

11 : Ron Paul Institute : Coup d’État de Washington au Brésil, le nouveau Président était-il un informateur de l'ambassade US ?

12 : Paul Craig Roberts, "Washington Launches Its Attack Against BRICS" Institute for Political Economy. 03/2016

13 : E. Dreister, Counterpunch, mai 2016

14 : E. Zuesse, "Wikileaks: Brazil’s New Unelected President a US Informant" Strategic Culture Fundation, 05/2016

15 : (en anglais) The BRICS process and the financing mechanism: NDB and CRA https://www.ndb.int/, (en portugais) Documentos Novo Banco de Desenvolvimento, estabelecido pelos BRICS em Xangai. https://www1.folha.uol.com.br/mercado/2016/10/1823117-para-onde-caminha-o-banco-do-brics.shtml Démission de Paulo Nogueira Batista : Minha demissão do banco dos Brics foi politicagem, diz Paulo Nogueira

16 : John Kerry, 2013, Fiscal Year 2014 State Department Budget Request, 17/04/2013

Traduction intégrale du discours : Je prévois bientôt un déplacement pour la Colombie et le Brésil et, j'espère, d'autre pays si j'en ai le temps. Nous avions eu quelques problèmes avec l'Argentine à propos de vieilles histoires de paiements, etc., sur lesquels on doit travailler [note : il s'agit des fonds vautours], mais voyez, l'hémisphère occidental est notre arrière-cour, c'est critique pour nous. Trop souvent, les pays occidentaux pensent que les USA ne leur prêtent pas suffisamment d'attention, et cela a été parfois vrai. Je crois que nous devons nous adresser vigoureusement. Nous le prévoyons. Le Président va se rendre au Mexique très bientôt, et ensuite il ira, je ne me souviens plus dans quels autres pays, il ira dans la région, j'irai pour d'autres visites de haut rang, et nous prévoyons de faire tout le possible pour changer les attitudes d'un nombre de pays où avec lesquelles de toute évidence nos relations se sont distendues au cours de ces quelques dernières années.

 

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