On aurait dit que ça serait possible

Depuis le temps que durent les revendications, les luttes, les manifestations contre les infamies gouvernementales, les états d’urgence au prétexte d’une cause ou d’une autre, les violences institutionnelles et tant d’autres injustices, il y aurait une lueur d’espoir…

Je vous avoue que ces derniers temps, j’étais plutôt déprimée. Une sorte de paralysie, de vide d’espérances et autres trucs désagréables que l’on peut ressentir en voyant le monde s’accommoder de nouvelles restrictions et interdictions. Entre les petits malins qui font des affaires avec des inventions isolantes et les restaurateurs avec leur mètre à la main pour écarter les tables, les nouvelles normes, dont nous aurons à souffrir au moins jusqu’à la fin septembre, n’en finissent pas.

Cloches en plexiglas © Christophe Gernigon Cloches en plexiglas © Christophe Gernigon

Malgré les rassemblements des personnels des hôpitaux, j’en étais à peu près là quand, samedi matin, les manifestants sont descendus dans les rues de Maubeuge pour la sauvegarde de l’usine Renault et des emplois qui vont avec. La Voix du Nord a annoncé 8000 personnes, mais durant le direct, on parlait de 15 000 au moins, ce qui pour une commune de 30 000 habitants est plutôt respectable. Alors qu’à peine une heure avant, avec une amie, nous nous désespérions, du gobage inconditionnel des nouvelles restrictions, les gens étaient là, tellement nombreux, et si loin de ces distanciations que l’on voudrait nous imposer.

Manifestation de soutien aux salariés de Renault MCA Maubeuge © Révolution permanente

En début d’après-midi, une alerte m’a informée que ça bougeait vers La Madeleine, à Paris, pour la Marche des solidarités. Sur les vidéos en direct, on voyait quelques groupes, sans plus. Je ne sais pas comment le top départ a été lancé, mais la foule a soudain envahi le boulevard (à 10’30 sur la vidéo). J’aime l’effet de surprise. J’aime quand la rue est conquise. J’aime quand la police est prise de cours. J’aime la foule qui scande, qui avance, portée par la force du nombre. S’il n’y avait pas eu le meurtre de Minneapolis, suivi des émeutes depuis quatre jours, et si la veille, un môme n’avait pas risqué d’y passer de la même façon à Paris, peut-être que la police aurait osé, mais là, les ordres ne sont jamais arrivés et le rassemblement a tenu un peu plus d’une demi-heure, avant de rejoindre l’Opéra d’où un défilé a démarré sous les lacrymos. La manifestation est arrivée sans trop d’encombres jusqu’à la place de la République et a été dispersée dans les conditions habituelles.

Marche des solidarités, Paris; le 30 mai 2020 © Révolution permanente

On se croirait presque revenu au temps d’avant, mais ne nous y trompons pas, il y a encore du boulot et puis le temps d’avant, non merci ! Ce n’est pas faute d’avoir des bonnes volontés comme ces intellectuels, syndicalistes et autres porte-voix qui se décident enfin à lancer des appels via des vidéos ou des textes publiés un peu partout. Des appels pour retrouver un peu de cohérence, freiner la folie dévastatrice de notre président, voire envisager un futur de jours heureux. Mais on fait quoi avec nos appels ? Quand la discipline est de mise avec les bistrotiers qui s’exécutent (c’est le cas de le dire) à ne plus pouvoir servir la clientèle debout. Quand il y a encore du monde prêt à accepter des plages quadrillées, des piscines sur rendez-vous, les distances imposées, à l’école, au boulot, dans le métro et même dans nos voitures personnelles ! On se donne bonne conscience avec nos appels et en attendant, le président se régale.

Alors on aurait dit que tant qu’il y a de la vie, y’a de l’espoir, mais on aurait dit aussi que tant qu’on se laissera imposer nos conditions de vie et de rencontres, tant que les interdictions, les réglementations et les contraventions augmenteront, tant que nous accepterons de vivre sous le régime de l’autorisation, l’espoir sera vain. Et moi, j’veux pas crever sans connaître autre chose, sans avoir vécu dans un monde qui ne s’accommoderait plus des pires exploitations, un monde qui aurait changé de bases. Non, j’veux pas crever comme ça, alors j’ai de l’espoir et je reste en vie, juste pour voir ça, un jour.

A Change Is Gonna Come © Sam Cooke

 

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