Pour 100 milliards, t’as plus rien !

Ah, ah, ah ! Vous aviez cru que le plan de relance allait vous concerner ? Mort de rire, comme dirait l’autre, mais en réalité, ce n’est pas drôle, c’est catastrophique. Je ne parle pas pour ceux qui vont continuer à pomper le fric que l’on verse par nos différentes contributions, mais de nous, les autres.

Je viens tout juste d’éplucher la partie France Relance du site officiel du gouvernement. A priori, ce n’est donc pas un fake. Le Premier ministre a élaboré « une feuille de route pour la refondation économique, sociale et écologique du pays » dont l’objectif est de « bâtir la France de 2030 ». Grâce à une large concertation, il a tiré « les enseignements de la crise », parce qu’avant tout allait bien.

Voyons voir.

Écologie
Notre (enfin leur) objectif est clair : « devenir la première grande économie décarbonée européenne ». Nous sommes grands, nous sommes les meilleurs, au pire, on va le devenir. Du coup, y’a 30 milliards sur les 100 qui vont servir à ça : l’écologie, la transition, le renouvellement et plein d’autres trucs verts (d’ailleurs, le logo est moche, mais vert !).
Parmi toutes les mesures évoquées, je choisis la rénovation de mon habitat, car j’évalue le montant des travaux à environ 25 000 euros pour arriver à ce que nous voulons, le gouvernement et moi, et ce n’est pas dans mes moyens. Une fois cumulées toutes les aides possibles, il restera à ma charge au moins 30%. C’est une aubaine, me direz-vous, sauf que je n’ai pas ce tiers nécessaire et continuerai donc à avoir froid l’hiver tout en mettant trop de fioul dans ma vieille chaudière.
 Avec 2 milliards alloués sur deux ans, les petits propriétaires en dépenseront au moins le quart pour « faire tourner le pays », l’État en utilisera 4 pour les bâtiments publics non entretenus depuis des décennies, et les bailleurs sociaux se partageront 500 millions pour « que le parc de logement social atteigne les standards les plus élevés ». On sera encore plus meilleurs, ça ne fait plus de doute.
Pour la transition agricole, on va « développer une alimentation saine, sûre, durable, de qualité et locale dans les cantines scolaires des petites communes » et faire en sorte que le producteur gagne un peu plus. On va faire un virage dans la transition et y consacrer 400 millions ! Je dirais que ça ne coûte pas plus cher d’organiser des cantines avec des produits locaux, mais s’ils veulent mettre tout cet argent, c’est qu’il doit bien y avoir une raison.
Quant à la sécurité sanitaire et le bien-être animal (250 millions), le message est clair : « la souveraineté alimentaire passe par la modernisation des filières pour gagner en compétitivité. » Ce sont les Français qui le veulent et cette sécurité « est également essentielle pour préserver l’emploi dans nos territoires. » Ben voyons ! Mangeons moderne, nous aurons la pêche et nous serons les rois de la sécurité nutritionnelle. Oui, oui, moi aussi je peux dire n’importe quoi !

Compétitivité
On ne lâche pas l’affaire ! « Retrouver compétitivité et croissance, soutenir l’innovation en opérant une transition environnementale, énergétique et numérique, relocaliser notre production : la crise est le terreau d’opportunités pour la France de demain. » Enfin, la crise paie ! Et d’ailleurs, sans elle, rien de tout cela ne serait arrivé et tout le monde serait au chômage à l’heure qu’il est. Heureusement qu’il y en a encore qui savent se saisir des aubaines de laboratoire.
La fiscalité des entreprises sera baissée à hauteur de 10 milliards, la bonne affaire ! Et comme on calcule toujours pour les deux ans à venir, ça vous fera 20 milliards, ma bonne dame ! Au passage, on donnera trois ronds aux communes et régions sous forme de compensation des dernières mesures dévastatrices pour leurs budgets.
Concernant la « souveraineté technologique et résilience », je suis désolée : La page demandée n'a pas pu être trouvée.
Non satisfaite d’être la meilleure team du siècle, l’équipe de communicants a décidé une sérieuse « montée en gamme » pour la « maîtrise et diffusion du numérique » de toutes ces TPE, PME et autres ETI (comprenez entreprise de taille intermédiaire). C’est vrai, c’est énervant ces entreprises en zone blanche qui n’arrivent pas à prendre le train En Marche ! Le dispositif « IA Booster » s’adressera aux plus digitalisés tandis que les newbies pourront évaluer leur degré de nullitude avec le Digiscan, inventé par des patrons belges. 400 millions, toujours sur 2 ans.
Le volet « financement des entreprises » sera piloté par Bpifrance, la banque des entrepreneurs (titre de son site), qui en réalité est une compagnie financière, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, me semble-t-il, mais je pinaille.

Cohésion
Nous n’y arriverons pas si nous ne mettons pas un peu d’ordre. C’est un grand défi qui nous attend pour éviter une hausse des inégalités, nous dit-on. Décrétons que « la relance sera solidaire ». Démerdez-vous pour vous impliquer dans « une solidarité entre les générations, entre les territoires, et entre les entreprises de toutes tailles. » Amen !
Pour le Ségur de la santé, on passe à un plan sur 5 ans, faudrait pas exagérer, surtout que la note est salée : 6 milliards ! Heureusement que l’on ne dit mot ici des éventuelles augmentations de salaire des petites mains des hôpitaux, des Ehpad, etc.
Les jeunes ne sont pas oubliés dans ce dispositif destiné à nous redonner confiance, si nous l’avons eu un jour. En réalité, ce ne sont pas les jeunes qui sont aidés, mais les employeurs d’apprentis qui seront payés, selon leur âge, entre 27% et 55% du Smic. Attention, mesdames et messieurs les profiteurs des aides payées par notre labeur, la mesure n’est pas cumulable avec l’aide à l’embauche, mais vous aurez toujours l’exonération des cotisations en cours sur les bas salaires. Surtout, n’augmentez personne, vous y perdriez en compétitivité ! Coût : 1,2 milliard.
La sauvegarde des emplois encore existants coûtera la modique somme de 7,6 milliards. Qu’en fera-t-on ? Le plus onéreux est d’assurer encore un peu l’activité partielle et pour le reste, on formera. Tout le monde, tout le temps, s’ils ne bossent pas, au moins qu’ils se forment ces fainéants ! Le FNE-Formation qui a pour objectif de « renforcer l’employabilité » des sujets va vous financer tout ça, mais essayez de ne pas demander plus de 1 500 €, après ils risquent de faire une « étude approfondie ». Et puis, avec une formation à 1 500 euros, ça devrait suffire, nan ? Vous êtes sceptique ? Moi aussi, mais le gouvernement a tout prévu : à la question « qu’est-ce que je peux faire comme formation pour 1 500 balles ? », il vous propose une certification. De nos jours, ça pète mieux comme terme, c’est vieillot « formation », trop scolaire, faut se bouger bon sang ! Vous pourriez par exemple obtenir une « certification business continuity management […] afin de professionnaliser les méthodes de management selon la norme ISO ». Trop cool, franchement !
Je suis presque à la fin de l’histoire et les deux derniers chapitres m’intéressent particulièrement. Le soutien aux personnes précaires et les Territoires (vu que je vis à la campagne et que maintenant on appelle ça un territoire, puisque c’est pas Paris).
Ils ont déjà tout dépensé ces cons avec leurs 100 euros pour la rentrée scolaire. Ça va leur faire une belle jambe aux pauvres avec le prix des masques, et jamais ça ne compensera ce qu’il a fallu dépenser pendant le confinement avec 1, 2 ou 3 mômes à la maison H 24 ! Ça a coûté 533 millions (financés par la branche famille de la sécurité sociale) et ça va bien comme ça, hein les précaires, faites plus chier maintenant !
Il ne me restait plus que Territoires pour espérer un petit clin d’œil à ma condition. J’ai rêvé qu’ils démolissent tous les ronds-points du pays, mais au lieu de ça, on aura la 5G et puis Linky, sans compter l’autorisation des pesticides et des chasseurs dans mon jardin. Pardon je m’égare, tout cela n’est pas dans le programme Relance du gouvernement. Au rayon des Territoires, nous avons l’inclusion numérique : des médiateurs, des outils et des lieux. 250 millions, ça ira pour « l’appropriation accélérée aux nouveaux usages et services numériques par tous les Français. » Olé !
Sur sa lancée, le gouvernement entend « accélérer le déploiement de la fibre optique partout sur le territoire ». Très drôle, mais on nous l’a déjà faite celle-là. Ça fait 20 ans que ça dure et d’ailleurs, la ligne comptable ne fait apparaître que 240 millions au débit.
Le dernier objectif du plan est de soutenir « les recettes de fonctionnement des collectivités confrontées aux conséquences de la crise » avec 5 milliards de crédits exceptionnels.

Sinon, t’as pas 100 balles pour qu’on se paye un resto avec le punk à chien qui traîne dans les couloirs ?

Les temps modernes (1936) Les temps modernes (1936)

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