Libérons les vieux, fermons les Ehpad !

Je n’ai bien évidemment rien contre toutes les bonnes âmes qui travaillent dans les mouroirs privés et publics du pays. Chacun fait comme il peut avec les dispositifs en place, mais à voir tomber les vieux comme des mouches, on se demande si leur fin ne justifie pas le manque de moyens.

C’est que le vieux ne dure pas si longtemps en Ehpad (à peine plus de trois ans en moyenne), il faut sans cesse le renouveler, trouver de nouveaux clients, les actionnaires sont si gourmands. Le groupe Korian, numéro un français en gestion d’établissements pour vieux, était fier d’avoir doublé les dividendes à ses actionnaires entre 2011 et 2016, mais ils en voulaient toujours plus.  C’est pour cela que Sophie Boissard, haute fonctionnaire, a été nommée à la tête du groupe, après avoir fait ses classes auprès de François Fillon et de Christine Lagarde, puis être devenue directrice de stratégies à la SNCF, pour finir DG de la branche SNCF Immobilier (!). Qui de mieux pour étendre le groupe Korian avec des acquisitions en Belgique, Allemagne, Italie, Espagne et aux Pays-Bas ? C’était sans compter avec des soignants que personne n’avait pensé à embaucher ni à augmenter. Les grèves sont récurrentes depuis au moins cinq ans dans le public comme dans le privé, les reportages sur les réalités des établissements s’accumulent, et maintenant, les morts se multiplient.

En France, le marché du vieux et de la vieille, appelé aussi silver économie, se partage à peu près à 50% entre le public et le privé. Bien qu’il existe des structures privées à but non lucratif, environ 25% de la manne totale se répartit entre quatre mastodontes à croissance exponentielle : Korian, Orpea, Colisée et DomusVi . Une multitude de plus petites entités ouvertement commerciales, ou plus discrètement sous couvert de la fameuse économie sociale et solidaire, assurent la sous-traitance et/ou les business collatéraux. Pour les investisseurs, avec Ehpad-Invest, le groupe BNP-Paribas (comme de nombreux autres spéculateurs de fonds de pension) garantit votre capital et des revenus élevés.

A raison d’une moyenne de trois à quatre mille euros par mois avec une dépense en nourriture d’à peine plus de quatre euros par jour (tous repas confondus) par résident, des salariés sous-payés, des fournitures inadaptées, des chambres de 12 à 20 m2 et des subventions à gogo, le placement peut bien être garanti ! La rentabilité est assurée tant par l’État et les départements que par les vieux eux-mêmes, pompés jusqu’à la moelle, avant que leurs enfants ne prennent la relève, si la moyenne des trois ans de survie en Ehpad est dépassée. Étant donné le niveau général des retraites, peu de gens peuvent payer le loyer et les frais de soins ou « d’hôtellerie ». Alors on calcule tout. La valeur d’une éventuelle propriété à revendre, un logement que le vieux avait passé sa vie à acquérir ou à construire, souvent pour laisser un bien à ses enfants. Le montant de la pension, les assurances vie, l’espérance de vie, le GIR (grille d’évaluation de la dépendance), tout est épluché au centime près, pour le meilleur des rapports. Malgré les réticences des actionnaires, on laisse tout de même un peu d’argent de poche au vieux produit : 108 euros mensuels.

Je n’en suis pas encore là, mais je ne veux pas crever comme ça ! Plutôt mourir, là, tout de suite, que d’engraisser ces monstres qui ont profité de la canicule et ses 20 000 morts en France pour développer le business à grande échelle, grâce à une « réforme de solidarité et de fraternité pour les personnes dépendantes » votée dès 2004. Dans le service public, on retrouve les moins fortunés, les plus malades et des moyens d’autant plus restreints, le service minimum en quelque sorte. Si un jour je me laissais faire, ça serait certainement là que j’atterrirais, mais c’est d’ores et déjà raté. Ils n’auront ni ma maison ni mon jardin. Ils n’auront pas ma peau ni celle de mes enfants. Je ne leur donnerai pas un centime et je boufferai les pissenlits et les orties plutôt que leurs sauces au lait et œufs déshydratés. Et si je suis malade à me chier dessus, bavant, déambulant sans rien reconnaître, j’espère avoir une lueur de lucidité pour dire à mes enfants que c’est le moment de me ramener la dose qu’il faut pour ne jamais avoir affaire à ces bandits. Et puis non, je vais l’acquérir moi-même, ce poison qui m’emmènera au septième ciel, ça leur fera ça de moins à s’occuper.

Il y a moins d’une semaine, les morts du Covid-19 en Ehpad représentaient le tiers des victimes. Nous en sommes aujourd’hui à la moitié, la moyenne d’espérance de vie va descendre. Finalement, c’est bon pour les affaires le turn-over. Pas le temps de se rendre compte, pas le temps de dénoncer ni de partir, maintenant qu’ils sont confinés, qu’ils y meurent et que personne ne voit dans quelles conditions. On les enterre même en catimini ou en vidéo. Un nouveau marché en vogue.

Heureusement, quand ce n’est vraiment pas possible de rester chez soi ou que l’on n’en a tout simplement plus envie, il existe des alternatives, d’autres solutions d’hébergements et des aides assez bien détaillées sur ce site gouvernemental. Je me souviens aussi de Thérèse Clerc et sa Maison des Babayagas à Montreuil qui lui a survécu. Une anti maison de retraite, autogérée par et pour des femmes, racontée dans ce billet de 2018.

Une fois de plus, on ne lâchera rien, on ne se laissera pas faire par ces rapaces, on ne vivra pas la vieillesse qu’ils veulent nous imposer, soumise, infantilisée, maltraitée, volée, à la merci de leurs business de vautours. Je les hais.

PS : 

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Et s’il en fallait encore pour vous convaincre…

Documentaires sur Thérèse Clerc et des initiatives de maisons de Babayagas sur Youtube.
Babayagas de Montreuil sur Facebook

Sur les Ehpad privés :
Pièces à conviction janvier 2018
Envoyé spécial septembre 2018

Sur Mediapart, à propos des conditions de travail et de vie dans les Ehpad publics et les privatisations qui grignotent le terrain.

Historique et bibliographies sur « Le financement de la dépendance des personnes âgées en France » - IRDES Institut de recherche et documentation en économie de la santé (2018).

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