La saison des appels

Avec la pandémie et toutes ses conséquences, le temps est venu de prendre conscience de la catastrophe à laquelle certains ont allègrement participé. Sortant de leur léthargie, de tribunes en vidéos, les bien-pensants nous livrent leurs visions d’un monde idéal.

Dans la réalité de la vraie vie, cela fait des années que des appels à mobilisations se font contre les lois antisociales, les conditions de vie de plus en plus précaires, les cadeaux fiscaux aux plus riches, le réchauffement de la planète, les écosystèmes détruits, les abus de pouvoir de la police et de la justice… Dix ans après la crise financière de 2008, il y a eu l’avant-crise à venir, celle des Gilets jaunes. Eux aussi ont alerté, prêts à mourir au champ de bataille. Ils ont manifesté pendant un an et demi, tous les samedis. Ils ont crié, hurlé, écrit, filmé. Certains sont morts, d’autres ont été blessés. Ils n’avaient plus rien à perdre.

C’est quand on perd que l’on se réveille, la solidarité, c’est autre chose. Pourquoi se mobiliser en faveur des pauvres gueux qui hurlaient leur mal-être depuis si longtemps ? Beaucoup de signataires de ces récents appels, dont au moins deux sont parrainés par Claude Alphandéry, œuvrent pour le bien social en général, mais de là à soutenir une révolte populaire, avec toutes ses inconnues, le pas n’a pas été franchi. C’est la peur de mourir qui aura enfin fait sortir un peu de leurs gonds une poignée de personnalités s’espérant encore quelque peu influentes.

Depuis la pandémie Covid-19, leurs soutiens se sont multipliés, mais juste un peu, pas trop surtout. On a fait des vidéos de chez soi, tout seul ou à 500, on a applaudi, on a remercié, ça fait tellement chaud au cœur des infirmières qui étaient en grève depuis des mois, comme les urgentistes ou les chefs de service démissionnaires. Doucement, le ton a monté, mais toujours avec parcimonie, telle la tribune de Vincent Lindon, à laquelle d’autres ont répondu (ici, ou par ex.). Les derniers appels en date sont collectifs. Celui du 13 mai annonce la création d’un Conseil national de la nouvelle résistance (CNNR) et dévoilera ses propositions le 27 mai, lors de la journée nationale de la Résistance. Quant à celui du lendemain émanant de 150 personnalités, qualifiées dans L’Obs de proches de la gauche ou de l’écologie, il appelle à une « convention du monde commun », en 11 feuillets, c’est-à-dire 16 626 signes, pour être aussi précise que les signataires.

C’est que tout y passe : l’état d’urgence sociale, l’accès à la santé et à des retraites décentes, pour une transition écologique accélérée, une politique monétaire européenne à la hauteur du risque actuel, le rétablissement d’un ISF, la rénovation de l’action publique, l’ensemble bourré de bonnes intentions. Ce qui me dérange, ce n’est pas tant qu’ils se réapproprient les revendications de l’ensemble des mouvements sociaux en cours depuis une trentaine d’années, mais plutôt le pedigree de quelques signataires tels Olivier Faure, premier secrétaire du PS, ou Najat Valau-Belkacem et Nathalie Appéré, (pour ne citer qu’elles), membres du parti et soutiens de Manuel Valls. Comment y croire ?

On ne peut accorder la moindre confiance à ceux qui ont soutenu cet ancien Premier ministre et sa loi travail, l’avaleur de 49-3, le soutien d’Emmanuel Macron dès le 1er tour de la présidentielle au détriment de Benoît Hamon, l’adhérent au groupe La REM à l’Assemblée, l’abuseur de biens publics, tout comme son ami président, usant de sa position de député français pour faire campagne aux municipales de Barcelone, etc.

Les pires lois pouvaient passer comme une lettre à la poste depuis des lustres et ils ne bougeaient pas, voire enfonçaient le clou, mais c’était avant. Avant qu’ils aient vraiment peur de crever. Pas de faim ni de froid, mais de la maladie. Alors les Gilets jaunes que sont les soignants, les ouvriers, les petites mains sont devenus des héros méritant une médaille (mais pas tous).

Ces gens, les signataires de tribunes à refaire le monde, après s’être gavés pendant des décennies, après avoir amputé nos droits, sacrifié les jeunes, démantelé la société, vendu les industries, privatisé les infrastructures, asphyxié la fonction publique, ses agents, ses enseignants, ses soignants, ces gens ne méritent rien d’autre que du mépris. Alors, peut-être me dira-t-on que je crache dans la soupe, mais quand il y a des ingrédients à bannir, rien ne sert de leur courir après, nous sommes le nombre.

17 décembre 2019, Paris © Bsaz 17 décembre 2019, Paris © Bsaz

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