Saint-Louis du Sénégal : de Faidherbe à Macron

L’océan menace le patrimoine historique, culturel et économique de Saint-Louis et de ses pêcheurs. Malgré un premier fiasco en 2017/2018, c’est à nouveau à Eiffage que sont confiés les travaux de protection côtière, lancés en mars 2020. « Parfois, notre aide publique au développement ne répond pas aux besoins. Elle fait plaisir à des gouvernements français ou africains » (Macron à Ouaga, 2017).

La ville de Saint-Louis est confrontée à deux graves problèmes qui, s’ils sont tous deux liés au réchauffement climatique et à la montée des eaux, ne sont pas exactement de même nature et n’exigent pas la même rapidité d’intervention. Il s’agit d’une part des conséquences de l’ouverture d’une brèche dans la Langue de Barbarie, pratiquée en urgence en 2003 lors de crues exceptionnelles du fleuve Sénégal, et d’autre part de l’érosion côtière qui affecte cette même Langue de Barbarie.

Langue de Barbarie © A.H.G. Randon Langue de Barbarie © A.H.G. Randon

1. La brèche de 2003 devient la nouvelle embouchure du fleuve

Jusqu’en 2003, la ville de Saint-Louis vivait sous la double menace des crues du fleuve et des assauts de l’océan. De l’intérieur, la ville était fréquemment inondée par la montée des eaux du fleuve en fin d’hivernage (l’hivernage est la saison des pluies au Sénégal). L’embouchure se trouvant à 30 kilomètres au sud de la ville, l’eau tardait à rejoindre l’océan et inondait la ville. Opérée en urgence, la percée d’une brèche dans la Langue de Barbarie à 7 km au sud de la ville mit fin à ces inondations, accentuant la pente du lit du fleuve. L’ancienne embouchure, qui avait tendance à se déplacer vers le sud, s’est aujourd’hui naturellement colmatée. La brèche, passée de 4 mètres au moment de son ouverture à plus de dix kilomètres aujourd’hui, modifiant considérablement les écosystèmes dans le sud de la ville et en particulier dans la zone de Gandiol, est aujourd’hui devenue la nouvelle embouchure du fleuve. Elle a également tendance à « muter » vers le sud. Si cette évacuation plus rapide des eaux du fleuve protège la ville des crues, la proximité de l’embouchure (à 7 km de l’agglomération au lieu de 30) a en revanche entraîné une modification du régime hydrologique du fleuve et une amplification substantielle du marnage (écart entre marée haute et marée basse) au niveau de la ville, ce qui ne constitue toutefois pas une menace à court terme. Un déplacement trop important de l’embouchure vers le sud pourrait faire renaître le problème d’écoulement du fleuve et reprendre les inondations en fin d’hivernage. Pour l’instant, à condition de protéger la Langue de Barbarie des vagues de l’océan (ce qui sera traité ci-après), seule la montée du niveau de la mer (phénomène planétaire) semble menacer la ville à moyen terme. Une étude très détaillée publiée en 2010 et conduite par Brice Anselme (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Yves-François Thomas (French National Centre for Scientific Research) et Paul Durand (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne) peut être consultée via le lien suivant : https://journals.openedition.org/cybergeo/23017. À ce jour, aucun projet de grande envergure n’a à ma connaissance encore été lancé pour s’attaquer à ce problème.

2. Érosion côtière : protéger la Langue de Barbarie contre les assauts de l’océan

Pêcheurs à Saint-Louis © A.H.G. Randon Pêcheurs à Saint-Louis © A.H.G. Randon

La seconde menace, qui exige une intervention immédiate, est celle de l’érosion côtière, qui a déjà causé la destruction de centaines de logement et qui, faisant disparaître la plage, risque de provoquer l’anéantissement de cette protection naturelle que constitue encore la Langue de Barbarie. Selon le site d’information Ndarinfo.com du 14 juin 2016, le coût d’un mur de protection de 17 kilomètres avait déjà été estimé en 2010 à 17 milliards de francs CFA (environ 25,5 millions d’euros) et le gouvernement du président de l’époque Abdoulaye Wade s’était engagé pour la réalisation de ce projet. Toujours selon Ndarinfo.com et de nombreux autres médias sénégalais, une enveloppe de 4 milliards de francs CFA (6 millions d’euros) a été débloquée le 2 septembre 2016 pour la construction d’une protection d’urgence de la Langue de Barbarie sur 3,5 kilomètres, les travaux ayant été confiés à l'entreprise Eiffage, qui annonçait la livraison sous 15 mois. Notons au passage qu’aucun média ne fait état d’un appel d’offre concernant ce marché public. Le dimanche 10 décembre 2017, un an plus tard, on apprenait par voie de presse le début des travaux de cette digue (https://www.ndarinfo.com/LANGUE-DE-BARBARIE-demarrage-des-travaux-de-la-digue-de-protection-cotiere-Video-Photos_a20496.html). Cinq mois après le début des travaux (le 26 avril 2018), seneweb.com relayait un article intitulé « Érosion côtière Saint-Louis : la digue de la controverse », qui racontait comment la digue, déjà réalisée sur 950 mètres, n’avait tenu que « le temps d’une houle ». Il faut dire que les photos du « muret » figurant dans l’article dont je viens de donner le lien donnaient à penser que la « digue » ne résisterait effectivement pas longtemps à la furie de l’océan. Les sites ndarinfo.com et ndar24.com signalaient le 26 mars 2018 qu’un collectif (composé de l’opposition et une partie de la population de Saint-Louis), jugeant colossale la somme déboursée pour la construction, décidait de porter plainte contre l’état du Sénégal et le groupe Eiffage et exigeait une commission d’enquête parlementaire. En octobre 2018, cinquante travailleurs, provisoirement devenus « inutiles », étaient licenciés par Eiffage, sans préavis et sans indemnisation (https://www.youtube.com/watch?v=UPHwp_Kh1WE). Les travaux tout de suite entrepris pour réparer et renforcer la digue débouchèrent sur un nouvel échec. Le 20 novembre 2018, ndarinfo.com écrivait, photos à l’appui : « À peine reconstruite, la digue de protection laisse apparaître des signes d’incapacité. Les déferlantes de la houle dangereuse qui sévit sur les côtes de Saint-Louis sautent l’ouvrage pour se déverser dans les rues du quartier. Des brise-lames plantés en amont semblent inefficaces. Quelques parties de l’ouvrage commencent à céder malgré le renforcement des fondements. »

Érosion côtière Saint-Louis © A.H.G. Randon Érosion côtière Saint-Louis © A.H.G. Randon

Quelques mois après la visite du président Macron en février 2018 au Sénégal, visite à l’occasion de laquelle il vint réjouir la population saint-louisienne avec la promesse de remédier au problème de la montée des eaux, le site officiel du gouvernement sénégalais (adm.gouv.sn) annonçait la signature, le mardi 6 novembre 2018, de conventions de financement du projet de protection côtière à Saint-Louis (prêt et subvention) entre l’Agence Française de Développement et le Ministère sénégalais de l’Économie, des Finances et du Plan. Le 14 mars 2020, seneweb.com annonçait le lancement officiel des travaux de construction de la digue de protection, en présence du ministre Oumar Gueye. Nouvelle surprise : c’est encore Eiffage qui décroche le marché, qui se résumera à l’enrochement de la plage sur à peine plus de 2 kilomètres, pour un montant de 10,5 milliards de francs CFA (16 millions d’euros).

Pirogues à Saint-Louis © A.H.G. Randon Pirogues à Saint-Louis © A.H.G. Randon

Je n’ai trouvé sur le site officiel d’Eiffage Sénégal (Eiffage.sn) aucun indice permettant de penser que l’entreprise serait spécialisée dans les ouvrages maritimes. Le fiasco de Saint-Louis ne figure évidemment pas parmi les chantiers fièrement cités en référence et rien sous la rubrique « Métiers » ne fait état de telles activités. Il n’est donc pas absurde de se demander pourquoi le choix se porte systématiquement sur cette entreprise, alors qu’il existe dans le monde au moins deux groupes connus du Sénégal et dont la compétence n’est pas à prouver  : le Chinois CAMCE, qui avait présenté un projet complet de protection de la Langue de Barbarie, de restauration des plages et de construction d’une ville nouvelle pour reloger tous les pêcheurs déplacés, ce qui est pourtant une priorité pour la population et pour l’activité de la pêche (voir : https://ndar24.com/2018/08/27/lutte-contre-lerosion-cotiere-guet-ndar-beneficie-dun-projet-de-80-milliards/), et surtout le groupe néerlandais Van Oord (vanoord.com), qui vient d’achever avec brio les travaux de protection côtière et de restauration des plages dans la zone touristique sénégalaise de Saly Portudal, travaux lancés le 26 avril 2019 (voir la vidéo https://www.vanoord.com/activities/riviera-senegal-safe-again#). Le groupe néerlandais a signé une quantité impressionnante de travaux spectaculaires aux Pays-Bas (digues de protection) et dans le monde entier (île de Palm Jumeirah à Dubaï, expansion du port de Taïwan, etc.).

Travaux Saly Portudal © A.H.G. Randon Travaux Saly Portudal © A.H.G. Randon

On pourrait donc se demander, sans arrière-pensée complotiste, si les aides proposées par l’AFD ne seraient pas assorties de l’obligation (officieuse) d’attribuer les marchés concernés aux « fleurons de l’industrie hexagonale ». En effet, le projet de Saly, dont la réalisation a été confiée au groupe néerlandais, est financé par la Banque Mondiale et ne bénéficie pas de l’aide de la France. Les travaux ont été rondement conduits, sans le moindre incident. En revanche, Saint-Louis n’a connu qu’une série de déboires (onéreux) depuis 2016, et, en juin 2020, tout reste encore à faire. Avec une participation financière somme toute limitée, la France ne semble pas avoir de mal à imposer son entreprise de BTP partout où elle le souhaite. Pour ce deuxième marché de Saint-Louis, je n’arrive pas non plus à trouver de trace du processus d’appel d’offre dont ce marché a peut-être fait l’objet.

« Parfois, notre aide publique au développement ne répond pas aux besoins. Elle fait plaisir à des gouvernements français ou africains. C’est une mauvaise méthode », disait Macron à Ouagadougou le 28 novembre 2017, promettant la mise en place d’une nouvelle philosophie. « C’est cette nouvelle philosophie, cette nouvelle volonté qui accompagnera l’engagement ferme en termes de financement pris par la France. » J’ai déjà dans deux autres billets confronté les promesses de Ouagadougou aux réalités sur le terrain en matière d’investissements dans la santé (https://blogs.mediapart.fr/ahg-randon/blog/090620/macron-ouagadougou-soyez-riches-et-en-bonne-sante-plutot-que-pauvres-et-malades) et dans l’activité économique génératrice de développement (https://blogs.mediapart.fr/ahg-randon/blog/080620/macron-l-africain-ou-le-bonheur-est-dans-l-auchan). Que ceux qui se demandent encore pourquoi la France ne fait plus l’unanimité auprès des populations de nos anciennes colonies (notamment auprès des jeunes) cherchent l’erreur avec moi. Je n’aime pas l’idée d’occulter des pans de l’histoire en déboulonnant des statues, mais je dois reconnaître que celle de Faidherbe au cœur de Saint-Louis devient peu à peu aussi choquante que pourrait l’être une statue de Bismarck Place de la Concorde ou de l’amiral Nelson au sommet de la colonne Vendôme.

Faidherbe à Saint-Louis © A.H.G. Randon Faidherbe à Saint-Louis © A.H.G. Randon

  

 

Pont Faidherbe à Saint-Louis © A.H.G. Randon Pont Faidherbe à Saint-Louis © A.H.G. Randon

 

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