Analyse de l’allocution du ministre des Outre-Mer, M. Lecornu, par Charles Wea

Nous publions ici un billet de Charles Wea, militant du Palika (Parti de libération kanak), parti politique du FLNKS (Front de libération national kanak socialiste), qui est membre du cabinet politique de l’UNI (Union nationale pour l’indépendance) au Congrès de la Nouvelle-Calédonie où il est chargé des questions internationales.

Le ministre des Outre-mer a donné une allocution le lundi 11 janvier 2021, durant laquelle il a donné le ton et les contours des actions que le Gouvernement central entend engager pour les semaines et les mois à venir, notamment sur les dossiers suivants :

On s’attendait à recevoir des orientations gouvernementales nouvelles ; mais le ton avec lequel cette allocution a été prononcée a démontré véritablement l’attitude de l’État, son repositionnement sur un certain nombre de dossiers, sa volonté de donner une nouvelle dimension de l’État sur sa capacité à contrôler et à maîtriser les enjeux politiques de KNC à travers la question de l’usine du sud. Pour les indépendantistes, ce discours peut être considéré comme « paternaliste » ou « donneur de leçons » lorsque les argumentaires avancés par le ministre lui-même sont relativement infondés, tendant ainsi à formater une allocution orientée sur la responsabilité des indépendantistes.

La neutralité ou l’impartialité jusqu’ici considérés comme étant « le paradigme » de l’État dans le cadre de l’application de l’ADN et, notamment, vis-à-vis des partenaires, semblent s’éloigner progressivement dans ce discours, laissant ainsi la place à une radicalisation de l’État à l’encontre des indépendantistes, comme s’ils étaient les responsables de la situation. De plus, lorsque l’on analyse le contenu du discours, il convient de signaler que le ministre s’est contenté de manière générale de rappeler le rôle de l’État dans ce contexte difficile, sans toutefois éclairer les erreurs de chacun dans la gestion de l’usine du sud.

Usine du sud et SLN

Dans son discours, le ministre a non seulement monté le ton sur la fermeté de l’État, sur « l’État de droit, l’ordre républicain, la paix civile et l’indépendance de la justice » en relation avec la question de l’usine du sud, mais il a oublié de pointer l’erreur stratégique que la volonté de l’État à ne pas donner une attention particulière à la revendication exprimée par l’ICAN et les collectifs, représente. Pourquoi et comment le ministre pouvait-il ignoré l’importance de la question du nickel qui demeure fondamentale pour les indépendantistes dans le processus de décolonisation ? Dans son allocution, il ajoute, « que le sujet de l’usine du sud s’est imposé après son départ du caillou » alors qu’il a refusé de rencontrer les responsables de l’ICAN. Il a donc préféré recevoir les « sans voix ». Sur ce sujet, le ministre ne peut se permettre de dire qu’il a découvert la question après son départ alors que des actions (marches, etc.) avaient été organisées depuis juillet 2020 et que la vente de l’usine du sud était déclenchée en décembre 2019.

Il est donc regrettable que, dans le cadre de ce conflit lié à la reprise de l’usine du Sud, le ministre n’ait fait que condamner les exactions, en pointant les contestataires et en les traitant de « délinquants », tout en se dédouanant de ses responsabilités, et de dire que la paix n’est plus négociable alors qu’il a prêté plus attention à la droite coloniale sur l’ensemble du dossier sans véritablement faire des propositions de sortie bien qu’il ait prononcé avoir fait des nombreuses concessions. Nous voulons savoir quelles ont été ces concessions faites par l’État pour sortir par le haut de ce conflit ?

Le ministre a souligné que la « nationalisation n’est pas une solution ». Et comment traduit-il l’annonce selon laquelle il va tendre pour la dernière fois la main et est prêt à faire une proposition forte sur une implication forte de l’État dans l’usine du sud ?

  • A quel moment le ministre ou le gouvernement français ont-ils fait des propositions de sortie ou engager des véritables discussions autour de l’usine du sud, alors que la proposition du consortium SOFINOR/KOREA ZINC, qui semblait être la véritable solution à la reprise de l’usine du Sud, a été à maintes reprises retoquée par Valé Monde, la Province Sud et l’État sans pour autant ouvrir une porte de sortie pour finaliser l’offre ? Qui fut à l’origine du départ de Koréa Zinc du projet avec Sofinor : une pression diplomatique de la France ?

L’un des aspects déterminants de ce discours, au vu des solutions qui sont proposées par le ministre, est le fait d’imposer les conditions : poser des conditions pour que les indépendantistes reviennent à la table de négociations semblent démontrer la détermination d’un État colonial « en situation de détresse » fasse à la force des indépendantistes et, d’une certaine manière aussi, permet de renforcer le pouvoir de l’État en tant que puissance de tutelle. Pour autant, c’est une posture logique au regard du contrôle de la souveraineté de la NC. Mais affirmer déjà en amont le désengagement de la France si la NC devient indépendante, assorti d’une clause résolutoire, illustre véritablement le dérapage du gouvernement sur la gestion de la problématique de l’usine. En même temps, on peut interpréter ce discours qui ne s’inscrit plus dans l’esprit et les termes de l’accord de Nouméa (ADN). S’agissant plus précisément de ce dossier, l’ICAN et les collectifs n’ont jamais pratiquer la « chaise vide » comme le dit le ministre. C’était une stratégie de négociations face à l’État qui ne soutenait qu’une seule solution (Prony Ressources) bien que les collectifs/FLNKS affichaient leur opposition à la reprise de l’usine du sud par Trafigura.

L’évolution du dossier au regard de la proposition du ministre sur « l’implication forte de l’État » reste à ce jour une énigme. Est-ce que le FLNKS sera en mesure d’accepter les conditions imposées par le ministre pour sortir par le haut ? Comment et pourquoi ?

L’avenir institutionnel

Les vœux de fin d’année du ministre sur l’avenir institutionnel sont multiples et, selon lui, c’est l’enjeu le plus important. En effet, le ministre a rappelé l’éventuelle décision du Congrès, dans trois mois, de déclencher la troisième et dernière consultation. Pour autant, il constate le retard pris sur l’élaboration ou la finalisation de certains dossiers, notamment sur les conséquences du « OUI » et du « NON ». Pourquoi ?

Par ailleurs, le fait que le ministre évoque qu’il n’est pas dans son caractère d’abandonner et que le Président et son Premier ministre proposent d’avancer, démontre ainsi au sein du Gouvernement central un handicap ou de l’immobilisme à faciliter la construction du pays pour son indépendance. Et pour cause, il est constaté dans le discours du ministre des propositions de méthodes et de stratégies nouvelles.

  • 1) sur les questions posées par le OUI et par le NON. Un document auquel il est demandé de réagir et « chacun devra prendre ses responsabilités» ? L’UNI qui s’est déjà engagé dans les bilatérales avec l’État attend toujours de poursuivre ces travaux essentiels à la transition. Pourquoi le ministre insiste-t-il sur le caractère et la pertinence des responsabilités ? A qui s’adresse-t-il ?
  • 2) Le ministre propose également de déclencher une grande consultation de la société civile, envers les collégiens, lycéens, les non-citoyens calédoniens. Une consultation dont les modalités seront dévoilées prochainement par le haut-commissaire. On peut donc s’interroger sur le devenir des instances destinées à réguler le dialogue et les réflexions, à savoir : le Comité des signataires, le comité de pilotage, etc.
  • 3) Le ministre s’engage à informer l’Organisation des Nations Unies sur le processus de décolonisation et, plus précisément, de tirer des leçons de 30 ans de rééquilibrage, de partage de pouvoir, de construction du destin commun. Pourquoi et dans quel objectif géopolitique la France s’efforce-t-elle de mener une telle diplomatie alors que l’accord de Nouméa n’est pas véritablement caduc ?

 

Comme indiqué en introduction, le contenu du discours du ministre des Outre-mer est d’un degré inhabituel, surtout dans un contexte politique important accentué par le conflit de l’usine du sud. Il est évident que le mépris avec lequel le ministre s’est adressé aux indépendantistes ne devrait pas fléchir le combat contre les multinationales ni le combat vers la pleine souveraineté de KNC.

  1. Wéa

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