Alain Verdi
Journaliste (France Télévision, France 3 Corse à la retraite). Alimente, de manière irrégulière, un blog: "E Pericoloso sporgersi"
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Billet de blog 24 sept. 2022

Alain Verdi
Journaliste (France Télévision, France 3 Corse à la retraite). Alimente, de manière irrégulière, un blog: "E Pericoloso sporgersi"
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Délits financiers, criminalité : les arrangements avec les États

Les États ont une position ambigüe avec les organisations criminelles. Idem pour les malversations financières, quand des banques sont impliquées. Les amendes pleuvent, mais les condamnations pénales sont rares. Les banquiers profitent de cette zone grise. Le système a besoin de l’argent sale. Protéger les banques, c’est aussi protéger les mafias. Un renvoi d’ascenseur politique et économique.

Alain Verdi
Journaliste (France Télévision, France 3 Corse à la retraite). Alimente, de manière irrégulière, un blog: "E Pericoloso sporgersi"
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

LA MAFIA COMME UN PARASITE

Les mafias ne sont pas des États occultes. Ce sont des parasites des États. Elles ont besoin d’un État riche, pour le ponctionner, et possédant des faiblesses, pour prospérer. Ce ne sont pas, à proprement parler des anti-États. Elles vivent « en parallèle ». Si nous prenons l’exemple de trois pays : l’Italie, le Japon et les USA, nous voyons qu’à des degrés divers les mafias sont comme « soudées » au corps social et donc aux corps économique et politique. Mais en faisant ce premier constat, un autre s’impose : l’argent des mafias intervient dans le système économique, local comme mondial. A travers une série d’exemples nous voyons se dessiner une matrice du blanchiment.

Au-delà du « blanchiment » l’activité mafieuse a de fortes répercussions sur l’activité économique et politique, du local au mondial.

A l’échelle mondiale nous verrons, plus loin, l’exemple des banques, notamment américaines, mais pas seulement.

Au niveau local, l’Italie méridionale et ,de plus en plus, l’ensemble du pays constatent les bouleversements économiques induits par l’activité mafieuse et l’injection de sommes considérables d’argent sale dans le circuit économique.  

Au milieu des années 80, le sociologue Pino Arlacchi décrit les trois caractéristiques qui distinguent une entreprise mafieuse d’une entreprise légale :

-Le découragement de la concurrence

-La compression des salaires

-La disponibilité des ressources financières

   La capacité « militaire » des mafias s’exerce pour empêcher toute entreprise, non mafieuse, d’entrer en concurrence sur un marché donné. Une entreprise non mafieuse, sera autorisée à participer à un marché, en cas de non savoir- faire des entreprises mafieuses, mais en payant une commission (racket) et aux conditions sociales des familles mafieuses.

Cette même violence physique (menaces, enlèvements, destructions de biens, assassinats…) s’exerce sur les employés des entreprises mafieuses. Les conséquences sont évidentes : compression des salaires, non déclaration des charges sociales, disparition ou noyautage des syndicats, détérioration des conditions de travail… Ces points viennent s’ajouter aux menaces sur la concurrence, pour rendre l’entreprise mafieuse encore plus concurrentielle sur un marché faussement ouvert à… la concurrence.

Enfin, l’argent sale coulant à flot, les entreprises mafieuses bénéficient d’une forme d’autofinancement. Nul besoin de recourir à des emprunts auprès des banques. Même si, nous allons le voir, les banques ont leur importance dans le système.

Cette donnée financière ajoute à la compétitivité des entreprises mafieuses et leur permet d’étendre leurs activités économiques dans l’ensemble de l’Italie et au-delà, comme nous l’avons déjà vu avec l’extension internationale de la ‘Ndrangheta, par exemple.

In fine, les entreprises mafieuses restent seules sur le marché. Toute concurrence extérieure est impossible. Les familles se répartissent la plus grande partie de l’activité économique située sur  leurs territoires.

Vu le volume financier dégagé par les activités criminelles des mafias italiennes et fort d’un constat  -ces mafias réinvestissent une grande partie de leurs bénéfices dans le secteur légal- on peut dire que la totalité du système économique est bouleversé.

 Le risque d’une « mafiosisation »  de l’économie 

 -En Italie, une formule fait flores : « La mafia est le plus grand agent économique du pays » ou bien encore « Mafias SPA (type de société  -par actions- très répandue en Italie, NDLR) est la première banque d’Italie ».

 Ces phrases ne sont pas tirées d’un roman policier, mais du rapport (2012) de la très sérieuse association italienne « SOS IMPRESA ». Elle est née à Palerme (Sicile), en 1991, à l’initiative d’un groupe de commerçants pour défendre « leur liberté d’entreprendre » et pour s’opposer au racket.

Comment en est-on arrivé là dans un pays de l’Union Européenne ? Selon SOS IMPRESA « 190 mille entreprises situées sur le territoire national, ont en trois ans (de 2008 à 2011) cessé leur activité pour dette, pour cause d’usure ».  SOS IMPRESA dit avoir réalisé une enquête, aux conclusions inquiétantes : « l’usure contraint 50 entreprises par jour à la fermeture.  Détruisant, en 2010, autour de 130 000 postes de travail ».

Que se passe -t’il ? Les banques ne prêtent plus à certains entrepreneurs. Du coup, les mafias italiennes deviennent les plus gros banquiers du pays. Mais les taux d’intérêt sont exorbitants. Les conséquences économiques et sociales sont terribles pour les entrepreneurs concernés.

Selon SOS IMPRESA, « les mafias italiennes représentent 65 milliards d’euros de liquidité » soit plus que les banques « classiques ».

Toutes les entreprises étranglées par l’usure ne ferment pas. Les plus « juteuses » sont reprises, en direct, par les clans mafieux/prêteurs.

Cette méthode de prêts usuraires  conjuguée à une stratégie d’étranglement permet aux mafias, devenues « banques », de contrôler des secteurs entiers de l’économie.

En 1986, déjà, Pino Arlacchi décrit le système de financement du « mafieux entrepreneur ».  Pour le sociologue italien «l’entrepreneur mafieux n’épargne pas pour se procurer les biens dont il a besoin, ni il accumule de biens avant de commencer à produire ».  Pour Pino Arlacchi le constat n’est pas récent. En 1986 il explique comment  le poids de « l’accumulation primitive du capital » par les différents trafics mafieux a permis « aux entreprises capitalistes mafieuses de disposer d’une réserve d’autofinancement bien plus grande que leurs dimensions actuelles, elles mêmes bien plus grandes que celle des entreprises non mafieuses ».

En Italie, le contrôle de l’économie par des entrepreneurs mafieux déclenche une série de questions posées par les associations patronales « saines ».  La conclusion que tirent les entrepreneurs non mafieux est la disparition progressive de l’entreprise saine au profit de l’entreprise mafieuse. La sonnette d’alarme a été tirée, dès 1972, notamment par l’Association Nationale des Constructeurs immobiliers, l’Associazione Nazionale Costruttori Edili (ANCE). Cinquante ans après, l’ANCE signe un protocole (Sept. 2022), avec le Ministère de l’Intérieur,  pour : « un contrôle de légalité » afin de : « collaborer à la lutte contre l’infiltration mafieuse dans le secteur de la construction ». C’est dire qu’en un demi-siècle, la situation ne s’est pas arrangée.

 Aujourd’hui,  la confusion entre le licite et l’illicite est extrême.  

Cette manière de blanchir l’argent des trafics mafieux pèse sur les entreprises, mais aussi sur les banques. Petit à petit, l’argent sale prend de plus en plus d’importance dans le réseau économique mondial. Surtout que le volume des affaires mafieuses atteint des sommets.

D’après l’Organisation Non Gouvernementale, SOS IMPRESA, les trois principales mafias italiennes généreraient un chiffre d’affaire annuel de « 14 milliards d’euros ».  Toujours selon SOS IMPRESA  leurs bénéfices correspondraient à « 7% du Produit Intérieur Brut du pays ».

                                         

On comprend aisément qu’avec des volumes pareils, les mafieux n’investissent pas, seulement, dans des bars ou des restaurants de Palerme, de Naples ou de Reggio de Calabre. Leur horizon devient international.

Pour comprendre ce phénomène de « zone grise », en Italie, on peut se référer  au travail de décodage du CSD (Centro Siciliano di Documentazione « Giuseppe Impastato »). Cette « soudure » ou ce parasitage est illustré tout au long de mon travail.

 -Aux USA, la violence  -mafieuse et non mafieuse- semble consubstantielle à la société, comme le décrit très bien l’ouvrage de Frank Browning et John Gerassi « Le crime à l’américaine ». Ce constat semble convenir très bien aux 25 « familles » de la Cosa Nostra américaine, auxquelles il faut ajouter d’autres mafias. Ce pays a développé un programme de répression « made in USA », avec d’importants moyens : la loi «RICO » (Racketeer Influenced Corrupt Organizations), La Continuing Criminal Enterprise Act. Des lois efficaces en matière de répression, mais insuffisantes à éradiquer les mafias, ce qui me semble conforter le constat exposé, plus loin, d’une spirale sans fin répression/criminalité.

En ce qui concerne les mafias américaines et notamment la Cosa Nostra « made in USA », le sociologue Pino Arlachi estime que, contrairement à la Cosa Nostra sicilienne, elle a une plus faible influence sur la vie économique du pays. Selon P. Arlachi, contrairement à la Sicile, on ne trouve pas de très grosses fortunes dans la Cosa Nostra américaine.  Leur marge de manœuvre dans le tissu économique US serait donc limitée « Les limites du patrimoine des mafiosi américains ont beaucoup restreint leur indépendance et leur rayon d’action réels et ont contribué à les rendre fondamentalement soumis aux volontés des grands groupes économiques et militaires des États-Unis ». In Mafia & Cies, déjà cité. Ce constat ne veut pas dire que l’argent accumulé par la Cosa Nostra américaine n’a pas une certaine influence sur le tissu économique, dans certains secteurs.  Mais cela signifie que les grosses affaires (industrielles, informatiques, lobby militaro-industriel…) et plus généralement Wall-Street,  n’auraient pas besoin de ce type de financement occulte.

Le système capitaliste américain semble, selon P. Arlacchi, dessiner une frontière entre le big business et  certains secteurs économiques où l’argent du crime organisé serait admis plus volontiers. Le monde du spectacle (Entertainment) semble  bénéficier d’une plus grande mansuétude, en matière de surveillance, de la part des autorités.  Selon certains observateurs, le monde des affaires serait comme divisé en deux :

.D’un côté le big business, qui se veut  « moral » et qui doit être protégé de l’argent sale.

.D’un autre côté, certains domaines (casinos, petites entreprises non cotées en bourse...) connaîtraient une moindre volonté investigatrice des autorités judiciaires et policières. 

Cette division du business  est à prendre avec des pincettes, même si elle correspond bien à une division morale officielle :

-Le big business est « moral » et doit être protégé.

-L’industrie du plaisir (Entertainment) est immorale, elle est admise mais tout « abus » sera poursuivi.  La notion « d’abus » restant à géométrie variable, selon les époques et les pouvoirs politiques en place

Nous verrons, plus loin, que cette lecture est bien optimiste, par rapport à la situation réelle.

Les « abus » s’apprécient en fonction de l’époque, de la situation politique et sociale et bien sûr en fonction des relations politiques entretenues entre certaines sphères de pouvoirs et la criminalité.

Cela dit, il faut aussi comprendre que la richesse capitalistique des USA serait mise en danger si elle était soumise aux fluctuations des affaires criminelles. L’Italie, nettement moins riche ne pourrait pas se permettre ce genre d’attitude « morale » ou pseudo morale, même si nous allons le voir, certains scénarios se ressemblent dans les deux pays. Pino Arlacchi rappelle le poids de l’argent sale des mafias transalpines dans le fonctionnement bancaire italien, notamment dans les banques du Mezzogiorno, mais pas seulement.  Cette « différence » entre les Cosa Nostra italiennes et américaines et donc entre les capitalismes italiens et américains doit être relativisée. Notamment depuis la crise financière de 2008 qui a vu le système financier, à court de liquidité accepter  les milliards de narco dollars des différentes mafias et cartels. La crise de 2008 a joué comme un révélateur. Mais, vraisemblablement, ce genre de collusion entre le big business et le monde criminel n’a pas débuté avec cette crise. Déjà, dans les années 80 (1987), les faillites de plusieurs caisses d’épargne américaines  -crise des Savings and Loan Associations-  avaient montré un fort niveau de complicité entre le monde de la Finance, le monde politique, les autorités fédérales et dans certains cas avec le crime organisé. Sur la dimension criminelle du dossier Savings and Loan, on peut se référer à Jean-François Gayraud, dans Le Figaro du 20/12/2008 : « La dimension criminelle de la crise financière ».  Du même auteur, nous pouvons lire : « Capitalisme criminel : subprimes ou subcrimes ? » in revue Cités 2010/1 (N°41).

 Au plus, nous pouvons dire que l’argent sale est un « régulateur » capitalistique aux USA et qu’il est plus indispensable à la circulation capitalistique en Italie. Mais, là encore, cette différence doit être maniée avec précaution. Le constat qui semble s’imposer est celui d’une complicité entre la criminalité organisée et le monde des affaires. Cette « division du travail » prenant une forme différente selon les pays et l’état de leurs économies.

Nous verrons, dans le prochain chapitre, que le raisonnement que tenait Pino Arlacchi à la sortie de son livre (1986), ne résiste pas à l’analyse qu’en font les observateurs de la criminalité organisée « made in USA ».

 Mafias-USA, placements  dans l’illégal et dans le légal

Nous avons vu que les mafias, italiennes notamment, investissent leurs (énormes) bénéfices, majoritairement dans l’économie légale. L’argent sale des opérations criminelles est blanchi dans des activités diverses. L’essentiel étant de pouvoir nettoyer l’argent du crime et de s’accaparer des secteurs économiques classiques.

L’accumulation de capitaux illégaux et leur injection dans les circuits économiques posent plusieurs problèmes :

.Les sociétés, ainsi financées, viennent déséquilibrer les entreprises qui se sont financées par les circuits traditionnels : emprunts, économies, réinvestissement des bénéfices… Dans plusieurs secteurs, où les mafias investissent, la concurrence est faussée.

.L’injection de grandes quantités d’argent sale peut devenir une nécessité dans des zones pauvres, dépourvues d’accès aux capitaux « classiques » et à faible tradition capitaliste. Mais cette « nécessité » peut même prendre de l’ampleur, en cas de crise financière importante. Confer la crise financière de 2008 au cours de laquelle certains organismes financiers n’ont pas été toujours regardants pour accueillir de l’argent sale, en lieu et place des liquidités qui manquaient sur le marché. Pour rappel, c’est Antonio Maria Costa, directeur (2002-2010) de l’Office des Nations Unies Contre la Drogue (ONUDC) qui le dit en 2009, dans un entretien à plusieurs médias. L’argent sale du crime organisé aurait été la principale source de liquidités pour le système bancaire de plusieurs pays et notamment les USA, au cours de la crise financière de 2008. Aucune autorité n’a confirmé ou démenti.

La conséquence est une confusion, de plus en plus grande, entre économie légale et illégale. C’est ce que l’on nomme des « zones grises ».

Cette injection d’argent du crime dans les circuits légaux, vient contredire, en partie, une thèse avancée par le sociologue italien Pino Arlacchi. Selon ce dernier, l’argent du crime, aux USA ,est principalement blanchi dans les secteurs « illégaux » du pays, notamment dans les « villes casinos », Las Vegas, Atlantic City… Selon lui «Les dimensions de ce dernier (le marché illégal NDLR) sont suffisamment grandes pour absorber même des investissements de grande dimension… ». Son analyse repose sur un constat : la possibilité de transfert d’argent illégal vers le secteur légal est « « … drastiquement limitée aux USA ». Toujours selon P. Arlacchi ce type de placement, vers l’illégal, est « (…beaucoup moins risqué-en terme de probabilité- de devenir la cible d’enquêtes de la police, de la magistrature, de l’opinion publique… ». Le principe serait que les États-Unis protégeraient un secteur économique « sain » de l’arrivée de capitaux sales, pouvant pervertir le dynamisme d’un système capitaliste américain fonctionnant essentiellement selon les règles du marché et de la libre concurrence. Les propos du Directeur de l’ONUDC et plusieurs scandales, viennent démentir cette version angélique du capitalisme "made in USA".                                                                                                                                                                                                                                          Des banques aiment l’argent sale

Avant la crise de 2008, une affaire de blanchiment défraie la chronique aux USA. Une histoire qui mêle narcodollars, système bancaire et quasi impunité judiciaire, il s’agit du dossier de la banque américaine Wachovia.

Entre 2004 et 2007 Wachovia (USA) a blanchi plus de 370 milliards de dollars au bénéfice de plusieurs cartels de la drogue mexicains. La méthode : une série de virements en chèques de voyage entre des bureaux de change mexicains et plusieurs comptes ouverts dans des agences de la banque. L’affaire éclate en 2007, la date n’est pas anodine.

Les amendes pleuvent pour la banque, au total plus de 160 millions de dollars, mais aucun dirigeant ne sera poursuivi ni condamné à un jour de prison. La « justice transactionnelle » s’applique. Pourquoi ? Cette affaire illustre parfaitement l’analyse d’Antonio Maria Costa. Wachovia, comme d’autres banques, avait besoin de liquidités face aux différentes crises financières. Cette histoire dit, au moins, deux choses sur le système bancaire :

La banque américaine n’a pas été regardante, bien que prévenue par un de ses employés. De plus, la Justice a préféré ne pas jouer la carte des poursuites pénales.

Sur le plan des poursuites, le fisc et la Justice ont récupéré une forte amende. Cette attitude nous montre plusieurs choses. D’abord, des poursuites judiciaires n’auraient pas forcément permis de récupérer plus d’argent et les perspectives auraient été longues et sans garantie. De plus, l’affaire éclate au moment de la crise des subprimes et les autorités craignaient un effet domino sur le système bancaire. Mais au-delà des conséquences économiques et financières, des poursuites, avec enquête, auraient démontré que le système bancaire savait qu’il y avait blanchiment et n’a rien dit car, en fait, il avait besoin de cet argent sale. Un employé britannique de la banque, Martin Wood,  a découvert les malversations dès 2006, mais la maison mère n’a pas donné suite et a même inquiété son collaborateur.

On préfère donc des solutions qui ne remettent pas en cause le système. Aucun banquier n’est allé en prison. Pourtant, seul le risque de sanctions judiciaires pourrait faire reculer les dirigeants des banques. Analyse partagée par Martin Wood (Entretien au journal The Observer 3 Avril 2011).

L’étude du dossier Wachovia permet de comprendre les liens entre le système bancaire, le monde des mafias et le couple politique/Justice. Une banque a, en toute connaissance de cause, blanchi de l’argent sale provenant du trafic de drogue. Informée, la Justice américaine n’a condamné personne. Cette banque était « too big to fail » (trop grosse pour couler) et donc ses dirigeants étaient « too big to jail (trop gros pour aller en prison).

Délits financiers et justice transactionnelle

Les autorités US ont infligé de lourdes amendes à plusieurs institutions financières américaines, dans le cadre d’une « justice transactionnelle ». Autrement dit, il s’agit de transactions entre des banques poursuivies (blanchiment, malversations, manipulations de comptes…) et les autorités judiciaires. L’esprit de ces transactions est qu’un procès long et coûteux ne permettrait pas, forcément, de recouvrir les montants réels, blanchis et/ou détournés .De fortes amendes sont donc négociées, leur montant (élevé) est inférieur aux bénéfices retirés par les banques de ces opérations frauduleuses. En 2016, le montant total des amendes était chiffré à plus de 200 milliards de dollars (autour de 200 milliards d’euros).

Ces informations sont contenues dans un rapport (288 pages) du «Comité des services financiers » (Républicains) de la Chambre des représentants des États-Unis, publié en Juillet 2016 et intitulé « Too big to jail ». Rapport consultable en ligne.

Au-delà de l’esprit pratique (récupérer de l’argent), que nous dit ce type de transaction ? Que frauder vaut le coup (le coût), puisque le montant des amendes est inférieur aux gains de la fraude. Nous sommes loin d’une réflexion éthique sur la question du blanchiment.


La France aussi

 Pour ce qui est de la Justice transactionnelle, la France s’y est mise. La banque HSBC signe un accord « à la sauce américaine », en 2017, avec le Parquet National Financier. Poursuivie pour « blanchiment de fraude fiscale » la banque a payé 300 millions d’euros au Fisc français. Cette Justice transactionnelle est possible depuis l’adoption de la Loi Sapin en 2016


 Le total des amendes payé par la banque Wachovia  représentait moins de 2% de ses bénéfices de 2009.

La Wachovia a été rachetée par la Wells Fargo (au départ, la fameuse compagnie de diligences) en 2008. Le repreneur va être, à son tour, touché par un scandale financier.

 Well Fargo, la Justice ne fait pas diligence

En Septembre 2016, la banque Wells Fargo est condamnée à une amende de 185 millions de dollars. Somme à partager entre Le Bureau Américain de Protection des Consommateurs, un organisme de régulation bancaire et la ville de Los Angeles. La Wells Fargo est accusée d’avoir ouvert deux millions de comptes bancaires fictifs au nom de certains clients et à leur insu. Ces faux comptes ont permis à des employés d’atteindre des objectifs de développement et de toucher des bonus. L’ampleur de l’affaire exclut que des cadres de haut niveau n’aient pu être informés. La majorité des 5300 employés concernés par cette opération frauduleuse ont été licenciés. Mais le PDG, John Stumpf, s’est contenté d’une démission. Il avait été auditionné par la commission bancaire du sénat américain. Il n’empêche, J. Stumpf n’est pas à plaindre. Le PDG a du renoncer à 41 millions$ de stock-options, mais il conserve sa retraite, ses bénéfices et ses investissements, soit « plus de 100 millions » In Los Angeles Times 12 Octobre 2016.

 Vu l’ampleur des malversations, on a du mal à croire que l’encadrement de la banque n’était pas concerné. Pourtant, aucun dirigeant de l’entreprise n’est poursuivi par la Justice. Toujours Too big to jail.

 L’exemple de la Wachovia n’est pas un cas isolé aux USA.

La banque britannique HSBC (Hong Kong & Shanghai Banking Corporation)  est une des plus importantes du monde. Elle est accusée, en 2012,  de « blanchiment de l’argent de la drogue de cartels mexicains » par un ancien vice Président (siège de New York) de cette banque. Le montant serait faramineux « 7 milliards de dollars ». Il s’agit de la filiale américaine d’une banque mondialement connue.

Finalement, la banque sera contrainte de payer près de 2 Milliards de dollars d’amende aux autorités américaines, en Septembre 2013. Une faible somme en regard des profits.

En poussant la parabole, on peut dire que la HSBC  entretient un lien historique avec la drogue. Cette banque est créée en 1865 à Hong Kong. Elle est fondée à la suite de la victoire des Britanniques dans ce qui est connu sous le nom de « guerre de l’opium ». La Grande Bretagne envoie des troupes en Chine pour obliger cette dernière à légaliser le commerce de l’opium. La banque jouera un rôle important dans les transactions financières issues de l’occupation britannique et de l’accroissement du trafic d’opium. On notera, au passage, que la Grande Bretagne a encouragé (manu militari) le trafic de l’opium et en a tiré des bénéfices. De l’Histoire à l’actualité, peu de choses semblent changer.

Née en Chine la HSBC, devenue banque « mondiale »,  replie une partie de ses activités sur la zone Asie (2020). Mais le gouvernement chinois entend tirer partie de l’opération en scindant l’activité de la banque (2022), ce qui inquiète le gouvernement britannique. La dure loi du profit… à suivre.

 J’aborderai, dans un futur article, les liens entre certains États (USA, France) et les trafics de drogues.

 La liste des banques touchées par des scandales financiers, notamment de blanchiment, n’est pas exhaustive. Nous en citerons une autre, Le Crédit Suisse. Un établissement  qui fait directement le lien entre le monde de la banque et un paradis fiscal. Le Crédit Suisse sera condamné, au moins, deux fois pour « blanchiment ».

.En Mai 2014 Le Crédit Suisse est condamné à  une amende record* : 2, 6 milliards de dollars, pour avoir « aidé ses clients à mentir aux services fiscaux américains en cachant des avoirs et des revenus dans des comptes illégaux, non déclarés ».

.En Décembre 2016, ce même Crédit Suisse doit payer une amende de 16,5 millions de dollars pour « manquement dans la détection de transactions illégales… ».

     *« records » talonnés : 8, 9 milliards$ (BNP, 2014), puis 14 milliards$ (Deutsche Bank, 2016)

 Les USA notamment, mais pas seulement, possèdent une longue histoire des magouilles bancaires. John Gerassi et Frank Browning le rappellent dans leur livre-enquête Le crime à l’américaine: «En 1874, la Caisse d’Epargne des affranchis (ex esclaves NDLR), dirigée par des banquiers blancs new-yorkais, fit faillite et 61 144 déposants furent dépouillés de leurs maigres économies ».  Le principal responsable, un banquier, sera inculpé mais ne sera jamais jugé et finalement remis en liberté. Poursuivre un banquier blanc qui détourne de l’argent d’anciens esclaves noirs, c’était demander beaucoup à la Justice américaine au sortir de la guerre de Sécession. Déjà , too big to jail.

 USA-Mafias : une législation forte, des résultats mitigés

En 1970 le législateur américain adopte une loi visant à combattre le crime organisé : Le “Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act” (RICO).

La loi “RICO” part du thème du racket et élargit le propos : enlèvement, assassinat, jeux illicites, corruption, trafic de drogue, extorsion et toute une série de délits annexes. L’esprit de cette loi affiche une volonté de poursuivre le crime organisé et ,de fait, elle va montrer une certaine efficacité. Les lois précédentes ne permettaient pas de poursuivre des associations criminelles, en tant que groupement. D’une certaine façon, sans comprendre les mêmes modalités, nous pouvons dire que la loi RICO est du même ordre que les lois italiennes « anti mafia ». Cependant, la pratique (de nombreuses arrestations et condamnations de mafieux des familles de la Cosa Nostra américaine et d’autres mafias et organisations criminelles) montre surtout la difficulté, voire l’impossibilité, à s’attaquer à la partie structurelle des mafias américaines. Et cela malgré des succès réels sur le plan judiciaire. Entre 1970 et 1990, un milliers de personnes ont été condamnées dans le cadre de cette loi, souvent à de lourdes peines.

Mais plusieurs observateurs américains constatent que ces condamnations ne touchent que la superstructure des mafias (les mafieux). La structure (l’organisation) reste intacte et les hommes condamnés sont remplacés dans un mouvement perpétuel. Ce constat des limites des poursuites judiciaires est résumé dans une « analyse documentaire » publié par le Ministère de la Justice du Canada (2015). Le rapport cite Jay Albanese,  un professeur de droit public et criminologue américain, spécialiste du crime organisé :

« Le problème relativement à toute cette activité, c'est que le gouvernement n'a pas réussi à produire la moindre parcelle de preuve démontrant que l'une quelconque de ces poursuites avait entraîné une diminution des activités illicites du crime organisé. Le gouvernement fédéral n'a tout simplement aucun indicateur de l'ampleur des torts causés par le crime organisé qui lui permettrait d'évaluer de telles répercussions… Mais d'autres indicateurs portent à croire que le crime organisé subsiste et se porte assez bien malgré ces mesures d'application de la loi ». Pour J. Albanese « « aucune organisation criminelle organisée » n'a été éliminée par des poursuites ». In Sentencing Organized Crime Offenders. 6th Edition.

 Comme en Italie, l’efficacité des poursuites, consécutives aux nouvelles lois « anti mafia », les arrestations et les condamnations ne suffisent pas à éradiquer, ni même entamer les activités des mafias. Plus qu’en Italie, le débat sur les causes, « l’humus » (J. de Saint Victor), qui entretiennent le crime organisé n’est pas à la mode aux USA. En poussant le raisonnement plus loin, il est facile de comprendre que fraude et blanchiment sont des méthodes systémiques.

 Des banques encore et toujours

En Septembre 2020 un autre scandale est mis au jour, dans la lignée des affaires décrites ci-dessus.

Entre 1999 et 2017, cinq grandes banques, parmi les plus grosses du monde, sont désignées comme complices, plus ou moins actives, de blanchiment d’argent sale. C’est ce que précise une enquête conjointe du Site Buzzfeed.news et du Consortium International de Journalistes d’Investigation (ICIJ). Il y est, notamment, question de blanchiment d’argent d’un mafieux russe. Cinq grandes banques d’envergure internationale sont concernées, pour avoir accueilli cet argent : J.P Morgan, Bank of New York (USA), Standard Chartered, HSBC (Grande Bretagne) et Deutsche Bank (Allemagne). Ces établissements font partie des banques autorisées à effectuer des transactions internationales, en dollars, entre des petites banques (où est d’abord placé l’argent sale) et le marché mondial. Les enjeux et les bénéfices sont de taille. Pour la période concernée (1999-2017), l’enquête parle de « 2100 Milliards de Dollars de transactions » qualifiées de « suspectes ». Près de vingt ans sans rien voir et sans être pris.

Fin 2021, on ignorait quel sera le sort judiciaire de cette affaire. Il y a fort à parier  que le traitement sera  le principe de la Justice transactionnelle : de fortes amendes et de faibles condamnations. Too big to fail et too big to jail

Officiellement mise en place pour être sûr de faire rentrer de l’argent dans les caisses des États, en évitant les aléas d’un procès, la Justice transactionnelle possède un inconvénient majeur : elle peut mener à une impunité pénale et risque de représenter un encouragement aux malversations.

Même conclusion pour Roberto Scarpinato. Pour ce Procureur italien la délinquance en « col blanc » est protégée par le législateur (de droite comme de gauche).  « Le vol à la tire est désormais puni d’une peine pouvant atteindre dix ans de prison ». Le magistrat constate que certains délits visant l’administration publique « faux en écriture » et « manipulation des appels d’offres » sont passibles d’une peine « de deux ans d’emprisonnement seulement ». In Le retour du Prince.

Il s’agit bien là d’un choix politique.

 États-criminalité organisée, des pactes « scélérats »

Fort de ces exemples, nous pouvons également constater que les États voient aussi des avantages à l’existence de mafias. Plusieurs affaires ont montré que ces États peuvent utiliser la force « militaire » des mafias comme une entreprise de services de sécurité.  Les mafias, comme main d’œuvre de répression des révoltes sociales (Camorra contre gauche, Cosa Nostra contre révoltes paysannes et mineurs de soufre, Yakuzas contre syndicalistes…) ont fait leurs preuves, notamment, dans les trois pays cités (Italie-USA-Japon). En Italie, elles ont aussi montré leur capacité d’offres de service dans des affaires d’une gravité extrême, comme l’enfouissement sauvage de déchets toxiques.

La lecture du livre de Giuseppe Baldessaro est édifiante. On y découvre le rôle de la mafia calabraise dans le trafic de déchets en tout genre, à travers le monde et ses rapports avec des autorités. « Avvelenati » (empoisonnés)  Citta del sole Edizioni.

 En 2004, Natale de Grazia, officier de la marine italienne en charge d’une enquête sur les déchets toxiques, meurt dans des circonstances troubles. Sa famille est convaincue qu’il a été assassiné parce qu’il avait trouvé des éléments sur la collusion entre autorités gouvernementales, des industriels et des mafieux.

L’exemple le plus frappant est le trafic international de déchets. Plusieurs navires ont été coulés, au large de l’Italie, chargés de déchets toxiques. Les mafias se chargent du sale travail, notamment la ‘Ndrangheta pour les naufrages et la Camorra pour des enfouissements en Italie et en Afrique.  Ces produits dangereux émanent bien de grandes firmes, souvent des multinationales. Et pour ce qui est des possibilités de contrôles et de surveillance électronique (Téléphones, mails, Satellites…) ce sont bien les États qui possèdent et gèrent ces moyens. Pour Umberto Santino « Les groupe criminels (…) ne peuvent exercer leurs activités dans les contrats et sous-traitance, dans le trafic des déchets toxiques et industriels, dans la fourniture de main d’œuvre à bas prix et non syndiquée, seulement s’ils ont des relations stables avec les entrepreneurs, avec les groupes dirigeants locaux, avec l’administration publique, avec les banques ». In : Médiapart, le blog de Salvadore Palidda. Entretien avec U. Santino, 8 Avril 2015. Le créateur et animateur du Centro Siciliano di Documentazione Giuseppe Impastato   parle « d’écomafia », à propos du trafic des déchets.

Si ces complicités entre les autorités et les organisations criminelles sont avérées, cela peut expliquer que les enquêtes judiciaires n’aient pas été poussées très loin. Une « mollesse » des enquêtes est visible dans, au moins, deux dossiers de trafic de déchets :

-l’enfouissement avéré de plusieurs navires, au large des côtes italiennes est confirmé par les déclarations d’un « repenti » de la ‘Ndrangheta. Les services secrets italiens sont mis en cause. L’enquête piétine…

-En 1994, deux journalistes de la télévision publique (RAI 3) sont assassinés  à Mogadiscio (Somalie). Ils enquêtaient sur un trafic d’armes et de déchets toxiques. Le principe : échanger des armes italiennes, contre l’enfouissement de déchets radioactifs, en Somalie. Un genre de « deal » que les autorités ne peuvent ignorer.

Sur les relations troubles entre les Pouvoirs et la criminalité, l’ancien procureur anti-Mafia, Roberto Scarpinato parle de « (…) la création d’une zone d’impunité quasi-totale pour toute la nomenclature du pouvoir réel italien (…) ». In Le retour du Prince, déjà cité.

     Les conséquences sur la santé publique d’un « pacte » Mafias-États-Entreprises, se retrouvent dans le cas du Japon, que nous avons déjà  vu, avec l’exemple de la centrale de Fukushima. Dans ce cas, la direction de l’entreprise d’électricité TEPCO, entretenait des liens « organiques » avec les yakusas

Ces « pactes scélérats » (Jacques de Saint Victor) sont nombreux et anciens.

La Nugan Hand Bank : des escrocs, la CIA, la drogue, le pacte scélérat

 En 1980 une banque australienne, la Nugan Hand Bank, tombe en faillite après le suicide d’un de ses dirigeants-fondateurs, Frank Nugan. Une série d’enquêtes révèle une cavalerie bancaire, assortie de blanchiment de l’argent de trafics de drogue. Mais surtout, les enquêteurs constatent que la banque employait un nombre important d’agents de la CIA, à la retraite. Hasard ou calcul ? Pour l’universitaire Alfred McCoy, l’activité de la banque était évidente : « Elle servait en réalité d’intermédiaire entre des banques importantes et le monde souterrain du crime organisé, du blanchiment d’argent et des opérations de renseignement ». In  La politique de l’héroïne. L’implication de la CIA dans le trafic des drogues. Tout « simplement » l’agence américaine de renseignements, qui possèdent un service « action », était l’un des outils du financement occulte  de la lutte contre les régimes et mouvements révolutionnaires  de gauche, dans plusieurs régions de la planète. La Nugan Hand Bank était, en quelque sorte, « la banque de la CIA » (McCoy). Dans ces conditions, il est facile de comprendre pourquoi l’enquête n’est jamais allée jusqu’au bout, les autorités australiennes ont subie un certain nombre de pressions. McCoy cite le Wall Street Journal: « Les pressions exercées par la CIAavaient contraint le Ministère de la Justice à abandonner ce qui aurait pu être la plus énorme affaire d’évasion fiscale de tous les temps ». Enquêter sur le volet escroquerie, s’était trouver l’activité de financement, des activités secrètes de la CIA par l’argent de la drogue.

McCoy complète le tableau en signalant que la famille de Frank Nugan possédait une entreprise d’emballage de fruits, dans une petite ville australienne, Griffith (Nouvelle Galles du Sud). Cette province australienne, grosse productrice de fruits, emploie une forte main d’œuvre originaire de Calabre, depuis la première partie du 20ème siècle. La Nouvelle Galles du Sud est le lieu d’un gros trafic de drogue caché dans des emballages… de fruits. Ce trafic est organisé par des familles de la ‘Ndrangheta, comme nous pouvons le voir dans l’article que j’ai consacré à cette Mafia.

L’agence australienne de renseignements, L’Australian Secret Intelligence Service (ASIS) n’a pas fait de zèle, dans l’enquête. Elle était (est) très liée aux activités de l’agence américaine. En résumé, en grande partie, le trafic de drogue international est protégé par des autorités nationales, car il permet un financement de la lutte contre des mouvements « révolutionnaires ».

McCoy montrera que la CIA appliquait, partout dans le monde, la méthode du financement de certaines de ses activités par l’argent de la drogue : Vietnam, Laos, Amérique du Sud, Afghanistan… Je reviendrai, dans un futur article, sur l’aide apportée aux trafiquants de drogue, en Indochine, par les autorités françaises, puis américaines.

Les liens entre la criminalité organisée et les autorités, américaines notamment, ne datent pas d’hier comme le montre le débarquement des troupes alliées en Sicile, en  1943.

  Quand les USA relancent Cosa Nostra en Sicile et… aux USA

Le soutien apporté à la Cosa Nostra sicilienne, par les autorités américaines à l’occasion du débarquement des troupes alliées en Sicile (1943) est un exemple de cynisme politique édifiant.  La Justice américaine, à la demande des autorités politiques, a procédé à la libération d’un des principaux boss de la Cosa Nostra américaine, Lucky Luciano,  pour deux raisons « officielles » :

1)Protéger les ports de la côte Est des USA d’éventuelles actions de sabotage de commandos allemands. Ces ports américains et principalement celui de New York étaient et sont toujours tenus par des syndicats qui sont l’émanation des familles mafieuses (cinq à New York). Cette fable d’une protection des ports US en échange de la libération de Lucky Luciano est un leurre et un « pacte faustien ». Comme l’explique très bien le criminologue Jean-François Gayraud dans la revue Politique américaine (n°10).

Lucky Luciano  est libéré en 1946 et expulsé des USA. En Sicile ,le boss Calogero Vizzini devient l’interlocuteur de l’AMGOT ((Allied Military Government for Occupied Territories) organisme chargé d’administrer les territoires occupés par les Alliés. L’AMGOT débute son activité en Sicile (1943). Dans cette île, le colonel Charles Poletti sera chargé des liaisons entre les autorités alliées (principalement les Américains et les Britanniques) et les des représentants de la Mafia sicilienne. L’AMGOT sera dirigée par le Britannique Rennel Rodd. Calogero Vizzini deviendra maire de Villalba avec le soutien des autorités américaines. Charles Poletti mènera une carrière politique et deviendra Gouverneur de New York.

 2) Permettre aux alliés de disposer d’informations pour débarquer en Sicile (Opération « Husky » 10 Juillet 1943).

La version officielle : « les Alliés manquaient de connaissances sur place ».

La Version réelle : les Américains étaient parfaitement informés (espionnage, photos aériennes…). En réalité, il s’agissait d’empêcher les communistes, actifs dans la résistance italienne au fascisme,  de prendre le pouvoir politique en Sicile. Les Américains ont remis en selle les mafieux de Cosa Nostra, mis sous le boisseau par le régime fasciste. La thèse du coup de pouce militaire efficace des mafieux est contredite par l’historien italien Salvatore Lupo. Histoire de la Mafia des origines à nos jours.

Les Siciliens peuvent dire merci aux Américains…

L’épisode italien ressemble étrangement à l’épisode japonais (voir article sur les yakuzas). Dans ces deux pays, les autorités américaines ont favorisé les mafias locales pour empêcher le développement du communisme. Les deux mafias iront plus loin, en soutenant les organismes patronaux, contre toute activité syndicale. Tous les syndicats italiens et japonais n’étaient pourtant pas d’obédience communiste.

En tout cas, le pacte était bien « faustien ». La libération de Lucky Luciano débouchera, après la guerre, sur l’organisation, sous l’égide du boss mafieux « libéré », d’un immense trafic de drogue entre l’Europe et les USA, connu sous le nom de « French Connection » où l’on retrouve plusieurs familles du milieu corse. La connexion Mafias et pouvoir politique (aux USA) et en Italie et entre Milieu et politiques (en France) est la parfaite illustration des « pactes scélérats ».

Cette collaboration, entre organisations criminelles et autorités politiques, est décrite, en détail, par Alfred Mc Coy, dans La politique de l’héroïne, l’implication de la CIA dans le trafic des drogues. Eléments à l’appui, A. Mc Coy nous explique comment les autorités françaises, puis américaines, ont soutenu le trafic de stupéfiants durant les guerres d’Indochine, puis du Vietnam. Le même schéma sera reproduit en Amérique Latine et en Afghanistan.

 « Enfer financier » et « paradis » fiscaux

Les transactions douteuses passent par le système bancaire « classique » et aussi par le réseau mondial des paradis fiscaux. La « frilosité » judiciaire des États envers les banques, se retrouve dans le dossier des fraudes fiscales et du blanchiment de l’argent sale, dans ces « paradis ».  Pour comprendre leur fonctionnement, je vous propose la relecture d’un article que j’ai consacré aux paradis fiscaux. Nous pouvons voir que la Corse n’est pas oubliée.


Les deux prochains articles devaient être consacrés aux liens ambigus entre les États et les organisations criminelles (Italie, France/Corse). Ce sera pour plus tard, car l’actualité italienne s’impose. Le dimanche 25 Septembre 2022 ont lieu les élections générales (députés et sénateurs). Selon les sondages, l’extrême droite est aux portes du Pouvoir. Quel que soit le résultat du scrutin, il montrera certainement une division territoriale Nord/Sud, même si l’extrême droite progresse fortement dans les fiefs de gauche.

 Longtemps, Cosa Nostra a été opposé à l’extrême droite, car Benito Mussolini avait combattu violemment l’aile militaire de la Mafia sicilienne (en épargnant les politiques). En réalité, après-guerre, les relations entre Cosa Nostra et les néofascistes étaient ambigües. En 1970 un projet de coup d’État, d’extrême droite, prévoyait une alliance avec les mafias italiennes.

 Il est trop tôt pour savoir si l’Histoire bégaie, mais il faudra observer le poids du Mezzogiorno dans les résultats du scrutin. Quand on connaît l’influence électorale des mafias, cela pourrait nous donner une indication sur les nouveaux « référents politiques » (protecteurs) que les organisations criminelles entendent se choisir.

Ce scrutin est une occasion de se souvenir qu’il existe « deux Italie ». L’unification (Il Risorgimento), dans la seconde moitié du 19ème siècle, n’a pas soudé complètement le pays. Pour plus d’un spécialiste, il existe toujours « deux Italie », sur le plan économique et social et sur plan politique.  C’est ce que nous verrons dans le prochain article.

 Bibliographie :

Le nouveau capitalisme criminel. Jean-François Gayraud. Ed. Odile Jacob

 Un pouvoir invisible. Les mafias et la société démocratique-XIXème-XXIème siècle. Jacques de Saint-Victor. Gallimard

 Mafia & Cies. L’éthique mafiosa et l’esprit du capitalisme. Pino Arlacchi. Presses Universitaires de Grenoble

 Le retour du Prince. Pouvoir et criminalité. Roberto Scarpinato-Saverio Lodato. Ed. La contre Allée

   Le crime à l’américaine (The American way of crime). Frank Browning et John Gerassi. Fayard

 Histoire de la Mafia, des origines à nos jours. Salvatore Lupo. Flammarion

 La politique de l’héroïne. L’implication de la CIA dans le trafic des drogues. Alfred McCoy. Ed. du Lézard

Liens vers sites et articles

Crise des dettes souveraines et essor des mafias. Jacques de Saint-Victor. Revue Etudes (2012)

Capitalisme criminel : subprimes ou subcrimes ? Jean-François Gayraud. Revue Cités 2010/1 (n°41)

L’affaire Wachovia:  How a big US bank laundered billions from Mexico's murderous drug gangs. The Observer/The Guardian-3 Avril 2011

« 2100 milliards de dollars de transactions suspectes ». Site de l’ICIJ (International Consortium of Investigative Journalists). 20 Sept. 2020

La Mafia au secours des entreprises italiennes en difficulté. Les Echos. 25 Mai 2020

Paradis fiscaux: et la Corse ? Alain Verdi 11/07/2021

Site SOS IMPRESA. (Associazioni e Fondazioni contro il racket e l’usura)

Site de la GRC (Gendarmerie Royale du Canada)

Site du GAFI (Groupe d’Action Financière)

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