Le coronavirus en Équateur: tragédie en trois actes. Préambule

L'Équateur est l'un des pays latino-américains les plus durement frappés par le covid-19. Guayaquil, la ville la plus peuplée d’Équateur, avec près de trois millions d’habitants, est désormais l'épicentre d'une crise sanitaire et humanitaire sans précédent. Comment la "perle du Pacifique" est-elle devenue la "Wuhan latino-américaine"?

[Mis à jour le 30 avril 2020]

Au cours des dernières semaines l’Équateur, petit pays sud-américain de 17 millions d’habitants, a été propulsé sur le devant de la scène internationale en raison de l’épidémie de covid-19, qui semble complètement hors de contrôle, notamment à Guayaquil, la ville la plus grande et le principal port du pays. L’Équateur est l’un des pays latino-américains les plus touchés par le coronavirus, le troisième en nombre de cas après le Brésil et le Pérou, et sans doute un de ceux qui compte le plus grand nombre de décès, en chiffres absolus et par rapport à sa population. Le 24 avril, l’Équateur comptait plus de vingt mille cas et 576 décès confirmés. La province du Guayas, dont Guayaquil est le chef-lieu, concentrait près de 70% des cas, alors que la province du Pichincha, où se trouve la capitale Quito, ne comptait alors que 1 600 cas confirmés.

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Néanmoins, depuis la dernière semaine du mois de mars, il est devenu évident que les chiffres officiels ne correspondaient pas à la réalité. De nombreuses images et vidéos montrant des cadavres abandonnés pendant plusieurs jours dans les rues et les logements de Guayaquil, notamment dans les quartiers populaires, ont commencé alors à circuler sur les réseaux sociaux. D'autres images montraient des personnes faisant de longues queues devant des cimetières complètement débordés et devant l'état civil pour demander l'acte de décès de leurs proches sans lequel il n'est pas possible de les enterrer. C'était la preuve que les services hospitaliers et funéraires étaient complètement saturés.

Au début, le gouvernement de Lenin Moreno a mis en cause l’authenticité de ces vidéos. Or des journaux de Guayaquil, comme El Universo et El Expreso, ont dû se rendre à l’évidence. Le 31 mars, El Universo affirmait qu’entre le 23 et le 30, l'état civil avait délivré environ 120 actes de décès par jour à Guayaquil, contre une moyenne de 30 à 40 en temps normal (ici). Ce sont également les médias étrangers qui ont révélé l’ampleur de la catastrophe : d’abord un reportage de la BBC le 31 mars (ici), puis de nombreux articles et reportages d’El País, Página 12, Deutsche Welle ou encore CNN. Guayaquil a commencé à être qualifiée de « Wuhan latino-américaine ». Le 1er avril, le président du Salvador, Nayib Bukele, a présenté l’Équateur comme un exemple de ce qu’il ne fallait surtout pas faire face à la crise du covid-19.

© nayibbukele

Dans un premier temps, le gouvernement de Moreno a nié l’ampleur de la catastrophe en signalant que les vidéos qui circulaient sur les réseaux sociaux étaient fausses et qu’il s’agissait d’un complot orchestré par l’ancien président Rafael Correa pour déstabiliser le gouvernement. Mais alors que les médias nationaux et étrangers se faisaient écho de la situation de Guayaquil et que des chefs d’État comme Bukele pointaient l’Équateur du doigt, le gouvernement a été forcé de reconnaître que les chiffres officiels n’étaient pas fiables. À partir du 31 mars, l’exécutif a commencé à annoncer quotidiennement non seulement le nombre de cas et de décès confirmés, mais aussi une nouvelle catégorie, celle des « décès probables ». Le 14 avril, par exemple, le gouvernement faisait état de 369 décès confirmés et de 436 décès probables.

Or même avec cette nouvelle catégorie, le compte n’y est pas. Le 17 avril, l'état civil a indiqué qu’il avait relevé 4 200 décès dans la province du Guayas en mars et 6 700 pendant les quinze premiers jours du mois d’avril, alors qu’en 2018 ou 2019 la moyenne tournait autour de 1500-2000 décès par mois. Il y a donc une forte surmortalité dans la province du Guayas, d’environ 8 000 décès en un mois et demi, qui peut difficilement s’expliquer par des causes autres que le coronavirus. Les dernières estimations de l'état civil révèlent une surmortalité d'environ 7 000 décès dans tout le pays entre le 1er et le 26 avril, la quasi totalité dans la province du Guayas. Ensemble, tous ces chiffres portent le nombre probable de décès liés au covid-19 à près de 10 000.

Élaboré par Wambra Radio Élaboré par Wambra Radio

 

Si la diffusion des vidéos montrant les cadavres jonchant les rues de Guayaquil, le reportage de la BBC et les tweets de Bukele ont fortement terni l’image internationale de l’Équateur, cette dernière a fini par s’effondrer lorsque les médias étrangers (comme par exemple, France 24) ont relayé la décision des autorités équatoriennes d’enterrer de nombreuses personnes décédées du covid-19 dans des cercueils en carton, en raison de la pénurie de cercueils en bois provoquée par la forte surmortalité à Guayaquil. Le 4 avril, le vice-président Otto Sonnenholzner s’est vu forcé de s'excuser non pas tellement pour l’atteinte à la dignité des personnes décédées, mais pour la dégradation de l’image de l’Équateur à l’étranger (ici).

Comment expliquer l’ampleur de la crise sanitaire, devenue entretemps crise humanitaire, en Équateur, et en particulier à Guayaquil ? Il s’agit en réalité de la confluence de facteurs qui s’inscrivent dans le court, le moyen et le long terme.

Tout d’abord, comme dans d’autres pays, les autorités ont minimisé le risque de diffusion du virus sur le territoire national. Jusqu'à la mi-mars, elles se sont refusées à mettre en place des mesures strictes de distanciation sociale, comme l’interdiction des rassemblements. Le gouverneur du Guayas (équivalent du préfet) a maintenu un match de football à Guayaquil qui a rassemblé des dizaines de milliers de spectateurs le 4 mars, en affirmant que le virus le plus dangereux était la peur. Malgré tout, l’Équateur est l’un des premiers pays d’Amérique latine à réagir avec force à l’avancée de la pandémie avec des mesures parmi les plus strictes du sous-continent. Le 16 mars, deux jours après le premier décès, Moreno a décrété l’état d’urgence, ordonné le confinement, mis en place un couvre-feu et fermé les frontières terrestres, aériennes et maritimes du pays. Le confinement a donc commencé au même moment qu'en France, par exemple, un pays qui comptait déjà alors 148 morts.

Pourquoi la situation s'est-elle donc dégradée de manière aussi vertigineuse en deux semaines, entre le premier décès, le 14 mars, et les derniers jours du mois, quand les vidéos montrant les cadavres abandonnés à Guayaquil ont commencé à circuler ? Un reportage du New York Times cherche à répondre à cette question. En fait, entre l’arrivée de la première personnes infectée, une retraitée de 71 ans qui rentrait d’Espagne, le 14 février, et son décès, un mois après jour pour jour, l’Équateur a perdu beaucoup de temps. Les contrôles dans les aéroports ont été superficiels, y compris pour les vols en provenance des pays les plus touchés. Les autorités ont été incapables de détecter et d’isoler rapidement les premiers malades. Ainsi, la patiente zéro n’a-t-elle été diagnostiquée que deux semaines après son arrivée sur le territoire national. Pendant ce temps, elle aurait contaminé à elle seule au moins dix-sept personnes. Il n’est pas exclu que d’autres personnes atteintes du covid-19 soient également arrivées d’Europe à peu près à la même date. Les autorités ont perdu le fil, l’épidémie s’est rapidement propagée et en deux semaines la situation était hors de contrôle, malgré le début du confinement le 17 mars.

How Ecuador's Port City Became a Coronavirus Epicenter © New York

La crise sanitaire et humanitaire à Guayaquil recouvre plusieurs dimensions. Nous tenterons d’en expliquer trois dans les prochains billets : l’échec du modèle néolibéral institué depuis trente ans au niveau municipal à Guayaquil par le Parti Social-Chrétien ; les politiques d’austérité du gouvernement actuel, notamment depuis la signature d’un accord avec le FMI ; et la dégradation du système de santé publique, surtout depuis l’année dernière en raison de cette cure d’austérité.

 

Acte I. Les impasses du néolibéralisme municipal à Guayaquil

 

Acte II. Crise sanitaire et stratégie du choc

 

Acte III. Le système de santé face à l'obsession austéritaire

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