Les économistes de gauche et la monnaie libre de dette

La gauche se divise enfin sur le fondement même de la dette : d'un côté, il y a les adeptes de la monnaie-dette, comme Henri Sterdyniak ou David Cayla ; de l'autre, ceux qui avancent l'idée d'une monnaie libre de dette, comme Nicolas Dufrêne, Alain Grandjean, Jézabel Couppey-Soubeyran, ou encore Gaël Giraud.

Nous touchons là au cœur du problème. Comment peut-on être de gauche et critiquer le capitalisme financier, sans se questionner et remettre en cause le rôle profond de la dette, dont la monnaie est devenue, par construction, la coquille (https://blogs.mediapart.fr/henri-sterdyniak/blog/071120/la-monnaie-magique-encore-une-lecture-de-l-ouvrage-une-monnaie-ecologique)

La dette conduit par nature à des situations d'ascendance psychologique, sociale et politique, des créanciers sur leurs emprunteurs. Or de nos jours, 100% de la monnaie créée n'existe que du fait d'un crédit, ou d'une dette d'État ou de multinationale rachetée par la BCE. 

Ce qui inquiète l'économiste Henri Sterdyniak est qu'une monnaie non adossée à une dette, conduirait à une perte de confiance en la monnaie. 

Selon ces économistes de gauche pro monnaie-dette, rien de mieux pour donner de la valeur à la monnaie que la dette, la culpabilité de l'emprunteur, la pression sociale et politique. Est-ce vraiment social tout cela ? (https://blogs.mediapart.fr/anice-lajnef/blog/241120/la-monnaie-humaine)

Là où nous devrions tous être d'accord avec Henri Sterdyniak, est qu'il faut maintenir la confiance en la monnaie, et éviter les erreurs du passé que nous reproduisons aujourd'hui, celles de la création monétaire débridée qui conduit le plus souvent au pire (https://blogs.mediapart.fr/anice-lajnef/blog/071220/bis-repitita-lheure-de-la-grande-penitence-economique-et-financiere).

Nous pourrions commencer par une création monétaire libre de dette autour de 3% par an. Hors situation exceptionnelle liée à la crise sanitaire, cette décision aurait à elle seule permis le financement des déficits publics depuis 40 ans (en prenant en compte le coût de la dette).

Imaginez, une simple décision comme celle-ci et nous ne devrions pas consacrer autant de temps et d'efforts à un problème (la dette publique) qui n'en est pas un finalement. 

Une telle décision doit s'accompagner de garde-fou, pour éviter la tentation de pousser toujours plus loin les logiques des déficits publics. Il faudrait mettre en place une règle d'or : l'État profite de cette création monétaire gratuite, mais n'a plus le droit de s'endetter. 

Cela nous libérerait du contrôle du lobby bancaire et financier sur notre État. Nous deviendrons plus libres et moins contrôlés par les intérêts de l'argent. En somme, une Nation presque souveraine. 

Enfin, l'autre caractéristique d'une monnaie libre de dette, et que contrairement à la monnaie-dette qui se détruit à chaque remboursement, celle-là ne se détruit jamais. Pour éviter donc son stockage qui serait un mal pour l'économie, il faudrait la taxer légèrement. 

Imaginez une taxe autour de 3% par an de l'argent qui dort dans un monde où toute la monnaie est libre de dette, et où les banques n'auraient plus le droit de créer de la monnaie à partir de rien, mais seulement de faire circuler la monnaie existante. 

La collecte de ces 3% de la masse monétaire, qui correspond à peu près à 3% du PIB, financerait l'action sociale.
Cette taxe vise surtout les énormes sommes stockées par les multinationales dans les paradis fiscaux, et non les bas de laine des gens ordinaires. 

C'est cette idée d'oxydation de la monnaie qui manque aux économistes pour imaginer un monde sans dette. Cette idée de monnaie oxydable ou fondante est l'inverse de la logique des intérêts bancaires. 

Au lieu de rapporter, l'argent qui dort coûte. Mais au lieu qu'il aille à la banque ou aux emprunteurs dans une logique de taux d'intérêts négatifs comme aujourd'hui, le fruit de la taxe se retrouve chez les plus démunis, heureux de pouvoir réinjecter cet aide dans l'économie. 

La fonte de la monnaie pousse à l'investissement sous la pression de la taxe. Contrairement à l'inflation qui est difficilement maîtrisable, la fonte est certaine et connue, puisque inscrite dans le protocole même de la monnaie. 

Là où l'inflation doit être provoquée artificiellement par une création monétaire débridée qui profite in fine au possédants, la taxe sur la masse monétaire profite de façon certaine à l'action sociale, et stimule l'économie réelle. 

Cette idée de monnaie libre de dette et oxydable paraît anodine pour certains, voire farfelue pour les universitaires incapables d'imaginer un autre paradigme économique que celui qu'ils ont appris, et qu'ils apprennent à leur tour comme des perroquets à nos jeunes générations. 

Pourtant, la monnaie libre de dette et fondante inverse complètement les logiques liées au surplus de richesse : la richesse stockée n'est pas un privilège qui doit rapporter des intérêts, mais une responsabilité sociale qui doit être injectée dans l'économie réelle. 

Ceux qui ne prennent pas leurs responsabilités de faire vivre l'économie devront alors participer au financement de l'action sociale par la taxe. Le contrat social est clair, et bien plus juste que le rapport à l'argent inversé que nous vivons depuis des siècles.

Depuis que l'usure s'est développée en Europe, les riches dominent par la dette les plus pauvres. Il est temps de remettre en question nos certitudes et de mettre en place une logique économique plus juste. 

Les banques ont un rôle à jouer dans ce monde où l'argent dormant est taxé. Leur rôle est d'aider les possédants des surplus de richesse à éviter la taxe en investissant dans des projets productifs et innovants, en somme de faire vivre leur richesse. 

Il y a tant de choses à penser et à faire. La seule erreur à faire et de laisser les logiques de la dette créer des souffrances dans la société qui finissent toujours par éclater dans le chaos des révolutions, des guerres nationalistes, ou des guerres civiles... 

 

Anice Lajnef, Décembre 2020

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