Rupture entre Anticapitalistas et Podemos : le cas andalou

Les anticapitalistes andalous franchissent le pas, leurs camarades du reste du pays le feront bientôt : ils quittent le parti à la fondation duquel ils avaient joué un rôle essentiel. Leur refus que Podemos gouverne avec des socialistes considérés comme des piliers du régime à combattre est la raison principale de ce départ. En Andalousie s'ajoute une dimension territoriale toute particulière.

Cet article est paru aujourd'hui sur le site national du NPA (lire ici). Il est proposé ici avec quelques modifications et corrections.

Antoine

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Cela faisait quelques semaines que la rumeur circulait dans les médias, c’est aujourd’hui imminent, voire, pour l’Andalousie, déjà acté officiellement entre Teresa Rodríguez et Pablo Iglesias : les Anticapitalistes, cofondateurs du parti en 2014, le quittent pour un désaccord politique radical sur la question nationale et la participation de Podemos au gouvernement socialiste. 

L’ensemble de l’exécutif d’Anticapitalistas de Podemos Andalousie quittera ses fonctions en mai après avoir tenu une profonde discussion interne. La démarche adoptée est étonnante : ces démissions ont en effet été négociées avec la direction centrale, « pablista »1 de Podemos. Il s’agit d’un passage de témoin en douceur qui amènera ces militants à se consacrer désormais exclusivement à Adelante Andalucía (En Avant l’Andalousie, AA), la coalition militante et électorale qu’ils ont construite en 2018 (et qu’ils ont, au grand dam des iglésistes, enregistrée depuis des mois comme parti) avec Izquierda Unida Andalousie (IU-A) et deux organisations andalousistes. Ce cadre unitaire est vite devenu la pomme de discorde entre Podemos A et la direction centrale iglésiste : les Anticapitalistas ont très tôt adopté une orientation « nationaliste » de gauche (ce qui signifie internationaliste mais favorable à un renforcement de l’autonomie de l’Andalousie dans le cadre d’un projet fédéraliste), andalousiste, qu’ils ont essayé de faire accepter en vain à celle-ci. En construisant AA, ils ont pris acte de l’impossibilité de déboucher, comme ils le demandaient de façon véhémente, sur une la reconnaissance comme une entité jouissant dans Podemos d’une large autonomie, non seulement politique, en particulier sur les choix des candidatures électorales, mais aussi financière, et en devenant seuls gestionnaires des listes d’adhérents.

Un conflit ouvert entre Podemos Andalousie et la direction centrale de Podemos

C’est contre l’avis de Podemos centre qu’AA a commencé à s’organiser comme un dépassement-élargissement des contours de Podemos A avec pour modèle les Communs catalans2. Les tensions ont été constantes entre les deux parties ces derniers mois avec en particulier la décision de Teresa Rodríguez et de ses camarades de concourir aux élections sous l’étiquette AA et non strictement Unidas Podemos.

Un autre élément fondamental du conflit est le fait qu’IU-A a pris ses distances avec la direction anticapitaliste de Podemos A, en particulier sur ce qui constitue l’autre volet des divergences entre « pablistas » et « teresistas », le refus de ces derniers de cautionner la participation de Podemos au gouvernement socialiste. Cette question est devenue le point de rupture inévitable dans Podemos mais IU-A, quant à elle, s’aligne sur le choix de IU confédéral de soutenir cette participation gouvernementale : leur dirigeant, Alberto Garzón, est même devenu ministre ! Cette divergence devrait peser sur la prochaine configuration interne de AA qui se résumera à une coalition entre les Anticapitalistas et les organisations andalousistes, dont l’une au moins, depuis le début, soutient ouvertement l’indépendantisme catalan, et qui s’étaient déjà adressés à Podemos A pour lui demander de rompre avec Madrid et de travailler à l’unité « nationaliste » de gauche.

L’offensive, mise en œuvre depuis quelques semaines par les iglésistes, pilotée directement de Madrid, pour constituer une alternative à la direction anticapitaliste de Podemos-A a accéléré ces décantations : au lieu d’entrer dans une bataille front contre front qu’ils jugent condamnée à être dévastatrice pour tout le monde, le courant emmené par Teresa Rodríguez mais aussi le maire de Cadix, Kichi, sorti indemne de la débâcle podémite des élections de l’an passé, pense qu’il vaut mieux éviter les dégâts politiques et organisationnels habituels dans ces situations de pré-scission, souvent préjudiciables pour les deux protagonistes. Y compris, dans ce cas, pour l’outil de recomposition politique qu’est AA.

La rupture est consommée

Des deux côtés dans Podemos, on affiche la volonté de conserver des relations de camaraderie, comme le confirme la déclaration vidéo à deux voix de Teresa Rodríguez et Pablo Iglesias3 : chacun, tout en pointant les différences de fond expliquant la rupture, partage le souci que celle-ci échappe aux traumatismes qui habituellement y sont de mise. 

Une discussion dans Podemos A n’est, semble-t-il, pas encore tranchée: certains se demandent en effet s’il ne faudrait pas constituer un nouveau parti pour se confronter ouvertement, lors des élections à venir, au Podemos iglésisé et « gouvernementalisé » dont ils estiment qu’il ne compte aucune base consistante en Andalousie. 

La rupture andalouse prend tout son sens si l’on regarde comment la divergence fondamentale qu’ont les Anticapitalistas avec la décision de Podemos centre de faire l’alliance gouvernementale avec un PSOE qui est toujours un pilier du régime, télescope particulièrement la situation en Andalousie.

Le PSOE Andalousie est en effet la principale fédération, et de loin, au sein du PSOE et, malgré la défaite électorale qui lui a fait perdre, pour la première fois, le gouvernement de l’autonomie andalouse, il est une pièce maîtresse dans les jeux de pouvoir dans ce parti. Cela aurait, probablement plus qu’ailleurs où les Anticapitalistes ne sont pas à la tête d’une fédération, rendu intenable ne serait-ce que l’idée que la logique de l’alliance iglésiste avec le PSOE à Madrid doive se reproduire, d’une manière ou d’une autre, avec ce PSOE A lesté par des décennies de clientélisme, de quelques années de coalition avec Ciudadanos et des affaires de corruption qui ont peu à envier à celles du PP !

Si, vu le poids politique acquis par l’anticapitalisme andalou dans Podemos mais surtout dans la société, cette rupture fait l’événement, il reste à voir ce qu’il va en être dans le reste du pays où Anticapitalistas constitue une minorité souvent importante comme à Madrid : il devra se confronter à l’absence d’un équivalent de AA où se réorganiser et se relancer rapidement. Là également la voie d’une sortie négociée avec Pablo Iglesias prévaudra mais l’atterrissage en termes organisationnels ne devrait pas être aussi aisé qu’en Andalousie.

Les anticapitalistes en partance, une page se tourne avec la consécration de l’institutionnalisation au plus haut niveau d’un parti qui a vite perdu ses signes d’identité rebelles et iconoclastes hérités du mouvement des IndignéEs de 2011 et que Anticapitalistas, contre vents et marées, a maintenu sans pouvoir bloquer les dérives. Sa décision de « partir » repose sur l’analyse que la crise structurelle du capitalisme ne peut être résolue par des mécanos gouvernementaux. Mais surtout sur la conviction de l’importance de maintenir le fil rouge de l’idée anticapitaliste du rôle essentiel des luttes pour renverser ce système et faire face à un pouvoir politiquement fragilisé qui, sans elles, pourrait réussir à se survivre et même à neutraliser, à phagocyter, des courants qui ont paru le menacer… 

Antoine Rabadan

  • 1. « pablistas » ou iglésistes, partisans de Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos au niveau de l’État espagnol ; teresistas, partisans de Teresa Rodriguez, secrétaire générale de Podemos Andalousie, membre d’Anticapitalistas, section de l’État espagnol de la IVe Internationale.
  • 2. Les Communs sont issus du mouvement des IndignéEs, agrégeant des écolo-communistes et diverses personnalités à la gauche du PSOE. La différence avec le schéma organisationnel que construit Anticapitalistas avec AA est que les Communs sont nés en extériorité de Podem avant que celui-ci ne s’y intègre. En Andalousie, en revanche, c’est Podemos A qui est le centre organisateur de cette nouvelle structure. Différence rédhibitoire pour la fraction Iglesias.
  • 3. voir cette vidéo dans l’article : https://www.eldiario.es/politica/Pablo-I...

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