Ce qui accable les entreprises françaises et les solutions concrètes à y apporter

En 2014, j'avais écrit une lettre à M. Macron concernant la situation des entreprises françaises, restée sans réponse bien évidemment... J'estime que les constats et solutions proposés sont encore d'actualité, et pour cette raison je la republie ici, amendée et actualisée.

En 2014, M. Macron se moquait des citoyens et encore plus des patrons de petites entreprises. Je lui écrivais ma vision des choses, cette lettre est ici

En cette période électorale, je constate qu'il en est toujours de même, et que M. Fillon et Mme Le Pen le rejoigne dans ses propos totalement déconnectés des réalités quotidiennes de nombreux entrepreneurs.

J'en témoigne en tant qu'ex salarié, ayant quitté le salariat pour cause d'incompatibilité avec la hiérarchie, ayant eu le droit à une petite période de chômage et étant actuellement à mon propre compte, en EURL.

Un topo s'impose pour éviter toute erreur de jugement. Mon activité en 2014 consistait essentiellement à accompagner d'autres entreprises, souvent des petites structures, sans trop de moyens et en galère (depuis j'ai diversifié mes activités, relevant le niveau de challenge et imposant de nouvelles difficultés. Pour autant je n'ai pas changé d'un iota mon analyse et mon discours). Ces entreprises ont des activités industrielles et font appel à moi pour résoudre des problèmes purement logistiques.

Cette activité de conseil marche plutôt bien et me permet de choisir mes clients. Ce qui me permet d'être souvent très direct, dès le départ et d'imposer une vision sociale de la vie en entreprise : respect du salarié et de ces droits, implication de tous les échellons dans les prises de décision, amélioration du fonctionnement passant d'abord par les propositions des ouvriers, responsabilisation de tous les acteurs... etc. En résumé, j'essaie d'y injecter un peu de citoyennété et d'humanisme en leur montrant que le salarié n'est presque jamais le problème (de rares exceptions existent... soit, mais la rareté les rend négligeables).

Fin du topo.

Alors oui, c'est vrai, c'est la galère en France quand on est une petite entreprise.

Sur ce point FN LR et PS ont raison…  mais absolument pas pour les raisons qu’ils invoquent !

Les faux problèmes

Commençons par parler de ce qui n'est pas un problème :

1. La masse salariale n'est pas le problème des PME.

Un gérant qui sait travailler, peut sans souci intégrer le coût salarial dans son prix de vente. Les cotisations ne sont donc pas un poids. En particulier dans l’industrie où il faut examiner les autres postes de coûts :

- Coût d’investissement dans les équipements (Machines outils, engins, systèmes d’information)

- Coût de la matière première (achats des produits de base alimentant l’usine)

- Coût de la logistique (transport, manutention)

- Coût financier (taux d’intérêt liés aux emprunts et à l’endettement).

Dans mon secteur d’activité, la masse salariale représente moins de 5% du coût de production. Une broutille ! Les économies sont ailleurs, mais plus difficiles à trouver !

Par ailleurs les cotisations sociales (et non pas "charges") ne sont pas un problème dans la mesure où le prix de vente les intègre. C'est un coût prévisible, qui doit être intégré dans le modèle d'affaire initial. Si l'étude de marché montre que le prix de vente obtenu n'est pas attractif, il faut peut-être se poser des questions sur la faisabilité du projet avant de se lancer. Mais surtout ne pas accabler les cotisations sociales, elles sont archi connues dès le début !

Par ailleurs, dans une économie non biaisée, tous les acteurs nationaux ont les mêmes coûts salariaux, donc en théorie tous les intègrent de la même manière dans leur prix. Cette composante du coût n'est donc pas censée générer un différentiel de compétitivité à l'échelle nationale. Là où ça cloche, c'est quand quelques uns ont le droit à des aménagements particuliers, des dérogations ou fraudent tout simplement. Ils se mettent en situation de réduction non équitable du montant de la masse salariale et peuvent pratiquer une baisse des prix.

Après, on me répondra que lorsqu'on passe à l'échelle internationale, les règles du jeu ne sont plus les mêmes... certes... Néanmoins, j'analyse deux situations très opposées fonction du secteur d'activité :

1. La position du secteur tertiaire : Il n'est pas délocalisable (ou difficilement, les sociétés informatiques en ont fait les frais par exemple). Le dumping social ne s'applique donc pas à ce secteur (quand je fais mes courses, je les fais à côté de chez moi pas en chine, même quand je réalise un achat en ligne en chine, il se traduit par une activité locale, etc...), sauf quand la main d'oeuvre est "importée" illégalement ou inéquitablement (travailleurs détachés). De ce que je sais, Macron, Fillon et Le Pen ne s'oppose pas à cette mesure... Et pour les cas de fraude, on retombe donc dans le cadre légal, les lois existent, ce qui manque c'est leur mise en application.

2. La position du secteur industriel : Parmi tous les systèmes que j'ai eu l'occasion d'étudier, je n'en connais aucun où le coût salarial est prépondérant. Alors, certes, c'est facile de comprimer la masse salariale, ça ne demande pas beaucoup d'intelligence entrepreneuriale... Mais l'effet est négligeable sur la compétitivité, car la masse salariale ne pèse que très peu dans le bilan des entreprises et elle est la première force de production, de création de valeur. C'est donc totalement contre productif de la sacrifier. Et pas besoin de grande démonstration, il suffit de regarder l'état de la situation économique pour s'en rendre compte. 20 ans qu'on pratique le plan social, 20 ans que l'économie régresse !

En réalité, je suis convaincu que dans l'industrie le problème est essentiellement le gaspillage à outrance. Le rendement réel est souvent minable, dès lors que l'on analyse la chaîne complète. Difficultés à s'adapter aux besoins du consommateur, transport mal affrété, approvisionnement médiocre inadéquat, erreurs sur toute la chaîne. Bref, on est dans la médiocrité industrielle en France. Et le principal responsable de ça, c'est la tendance à faire du low-cost tout le temps et à imposer aux fournisseurs et aux sous-traitants des prix toujours plus bas. L'entreprise est focalisée sur elle-même et ignore ce qui l'entoure (clients, fournisseurs, administration, public, etc...). Résultat le travail est bâclé, fait à la va vite avec les moyens du bord. On n'arrête pas de hurler contre le dumping social chinois, mais en Chine, ce n'est pas le coût du travail qui les renforce, c'est une logique industrielle qui sait valoriser efficacement la bonne ressource en fonction des besoins du marché. Ils sont capables de payer plus chers pour avoir un produit meilleur, mieux adapté et qui va donc réduire le gaspillage. Ils collaborent étroitement entre fournisseurs et clients, se renseignent sur les capacités de fourniture des uns et les besoins des autres. Bref, ce ne sont pas des paranoïaques, pensant que leur voisin est leur ennemi... Et le pire, c'est que tous les programmes en France d'aide publiques aux entreprises ne luttent jamais contre ce phénomène, et in fine le conforte en donnant plus de puissance à des acteurs prêt à saper leur propres activités plutôt que travailler avec le concurrent local. Colbertisme quand tu nous tiens. Cette façon de privilégier les gros acteurs rend "facile" le pilotage politique mais génère des effets collatéraux désastreux 

Ainsi, de fait, l'assurance maladie, l'assurance chomâge, les allocations et la retraite ne doivent plus être les boucs-émissaires du système. Au contraire, il faut les renforcer car des travailleurs en sécurité sont des travailleurs plus heureux, capables de se dépasser et de s'émanciper. Mais c'est sûrement ça qui horripile les Macron/Fillon/Le Pen, que le salarié prenne conscience de sa position de subordonné et décide d'en sortir ? Difficile de trouver l'équilibre qui maintient la paix sociale sans remettre en cause le système... Une dose de culpabilisation d'un côté, un minimum pour survivre de l'autre, pour l'instant c'est une réussite plus de 3 Millions de chômeurs (sans compter les précaires et l'ensemble des appauvris) et jusqu'à présent toujours pas de "Grand Soir"... Pourtant 3 Millions de personnes dans la rue ça peut faire du bruit... 

2. Le code du travail, le code de l'environnement et les démarches administratives ne sont pas un problème.

Elles sont légitimes et protègent les petites boîtes, les patrons honnêtes et les salariés des abus des entreprises plus grosses ou des patrons escrocs. Les supprimer c'est favoriser les entreprises qui exploitent leurs salariés allant jusqu'à les mettre en danger. C'est faciliter le travail des patrons voyous qui réduisent en esclavage des sans papiers sans salaire, qui ne fournissent pas les moyens de sécuriser les activités de leurs salariés, qui mettent en danger la population, et condamnent l'humanité à brêve échéance en ne respectant pas le code de l'environnement (qui pourtant est déjà très laxiste!)..

Le fond de l'affaire, les problèmes cachés...

Alors  où sont les problèmes me demanderez vous?? Je peux y répondre !

1. Une concurrence déloyale entre des gros acteurs qui profitent de la manne des aides publiques et des petits à qui on ne donne jamais rien. Pourquoi : parce que monter un dossier de demande de subventions nécessite d'avoir du temps, un bac +5 et de bonnes relations avec des gens bien placés dans l'administration. Parce que les subventions n’ont un intérêt qu’à partir d’un certain niveau d’activité, de plusieurs millions de chiffre d’affaire. En 2012, les entreprises bénéficiaient de 110 Milliards d'aides publiques par an ! Comme en témoigne le rapport suivant.

Aides publiques 2012

Rajoutons-y les cadeaux du CICE et du Pacte de Responsabilité et Solidarité (sic), on augmente l'addition de 35 Milliards !

Budget CICE et Pacte de responsabilité et solidarité 2017 © Projet de loi de finance 2017 Budget CICE et Pacte de responsabilité et solidarité 2017 © Projet de loi de finance 2017

Soit 145 Milliards potentiellement reversés directement et indirectement aux entreprises. Et qui en bénéficie ? Ni mon plombier, ni mon mécano, ni mes clients patrons de PME industrielles !

2. Une concurrence déloyale face à des entreprises véreuses qui ne respectent pas la loi et les normes. Des entreprises ayant pignon sur rue qui sous-traitent à des "entrepreneurs" roumains, marocains, bulgares.... des activités ayant lieu sur le territoire français et pour de longues périodes... Ces "entrepreneurs" sont logés dans des conditions affreuses, payés au lance-pierre, et ne possèdent aucun droit. On soupçonne même quelques morts dans certaines filières où il est facile de les cacher... Bref, du salariat déguisé en arrivant à de la traite d’humains dans le pays des « droits de l’homme ». Forcément ces entreprises là n’ont aucun problème à vendre moins cher leur production ou acheter plus cher leur matière première…

3. Un racket qui n'est pas mené par l'Etat mais par des professions libérales qui sont imposées aux entreprises. Les comptables, en particulier, sont une espèce nuisible ! 1800 €/an (minimum) pour traiter 10 factures par an et un CA de 60 000€... ça laisse rêveur hein. Et ça n'inclus aucun accompagnement à la gestion d'entreprises (pour ça faut raquer encore plus). Avec un logiciel comptable adapté, un novice en compta y passera moins de 2 jours sur une année... Rentable l'activité d'expert comptable...

4. Une absence de moyens pour gérer le plus gros problème des petites entreprises : la trésorerie ! Attendre 45 jours pour être payé (quand le client veut bien respecter les délais!) et devoir payer ses frais en attendant est un casse-tête du quotidien. Et les banques ne lâchent rien. A moins d'1 Million d'investissement ça ne les intéressent pas. Tout juste donnent elles le droit à une autorisation de découvert et les frais qui en suivent sont monstrueux !

5. La difficulté de passer à des structures plus démocratiques et impliquant moins le gérant comme seul responsable de son entreprise. Les SCOP existent mais c'est la cata à mettre en oeuvre. D'abord parce que les salariés veulent très rarement en être (et ça se comprend) car ensuite il n'existe aucun soutien formalisé pour la création de ces structures. Le réseau des SCOP est bien utile, mais vraiment pas suffisant. Quand une SCOP est issue d'une reprise d'entreprise en difficulté (cas les plus médiatisés) la survie est rendu compliquée par les difficultés de financement  (cf.4, en pire!) et à cause de l'environnement industriel français en opposition totale aux approches coopératives, qui le fait bien comprendre en stoppant net les approvisionnements et/ou les commandes. Quand à la création d'une SCOP de toute pièce, bonjour le défi : il faut nécessairement générer 2 SMIC dès le premier jour d'activité ! Donc soit avoir un apport personnel conséquent dès le départ (qui va servir à payer du salaire... donc de la cotisation sociale et des impôts sur ses propres apports... débile autant garder cet argent sur son compte personnel), soit passer par les modèles classiques de financement (levée de fonds, prêts bancaires), soit trouver un gentil mécène... super... Bref, le modèle SCOP est très séduisant mais reste marginal de part ses modalités d'accès contraignantes.

6. La corrolaire du 5... Un climat néfaste de concurrence à outrance, de refus de la collaboration, poussant les entreprises d’un même territoire à s’entre tuer, aux bénéfices des marchés étrangers ou des multinationales qui peuvent ensuite venir se servir tranquillement. Je ne vous parlerai pas de l’impact sur le coût logistique : des transports plus longs, plus coûteux, plus polluants et du gaspillage de matière énorme (qui s’amplifie en période de pénurie)… Je m’arrêterai là, je ne veux pas prêcher pour ma paroisse, mais pour le coup, je connais bien le sujet.

La solution : du bon sens et de l'efficacité économique

Pour résoudre ces problèmes des solutions existent et sont très simples :

1. Supprimer les dispositifs de subventions des entreprises ne répondant pas de façon claire et nette à l'intérêt général : des commissions populaires doivent être mise en place pour évaluer la masse de pognon distribuée chaque année (110 Milliards d'€ en 2012 !! + les cadeaux suivants de Hollande, ça fait monter bien haut le niveau d'impunité de quelques entreprises à se sucrer sur le dos des autres et des concitoyens!). Je n'invente rien, tout est là : http://bit.ly/1rIjFyu. Pour info, ce budget a explosé en 6 ans, passant de 65 Md€ en 2006 ( bit.ly/U7Qhro ) à 110 Md d’€ en 2012, pour un résultat tout aussi explosif aujourd’hui : explosion du chômage, explosion de la récession, délitement de notre société… etc

2. Réinvestir dans les moyens de répression des fraudes. Donner les moyens à la DIRRECTE de contrôler les abus. Embaucher des inspecteurs du travail. Répondre aux dénonciations d'abus en lançant des contrôles. Communiquer sur le sujet. Ça existait il y a encore 10 ans... On le voit de moins en moins aujourd'hui ! Et faciliter les procédures administratives en employant des fonctionnaires dédiés à ces activités ! Pas en les supprimant ! Comment se fait-il qu'aucun service n'a été créé pour regrouper le paiement des taxes, de l'URSSAF, de la retraite et de la sécurité sociale ? Pourquoi le gérant doit il se débrouiller tout seul pour trouver les informations utiles ?

3. Nationaliser la comptabilité. Pourquoi devoir passer par des experts comptables pour réaliser sa compta ? Les services des impôts ne sont pas capables de le faire ? Ça éviterait l'optimisation fiscale à outrance, créerait de l'emploi dans la fonction publique et faciliterait le lien de confiance entre les entreprises et l'administration.

4. Créer une vrai banque publique d'investissement et d'appui aux entreprises en difficulté financière. Il suffirait de quelques milliards pour faciliter la vie des entreprises en mettant en œuvre des emprunts à taux zéro, de court terme, juste pour pouvoir payer les traites et les salariés le temps que les clients payent. La BPI actuelle est misérable et ne se donne pas les moyens d'assurer cette mission. Elle préfère faire des cadeaux à quelques élus en leur permettant de faire de "l'innovation" sans risque (Sur 100 prêtés, il ne faut rembourser que 20 si le projet capote!!).

5. Développer un office national de la coopération qui se chargerait d'accompagner la mise en place des SCOP (formation, suivi juridique et comptable) et les protégerait des abus des industriels réfractaires : contractualisation sur le long terme, pénalités pour les comportements abusifs des clients et fournisseurs, garantie pour sécuriser les activités... Cet office pourrait également animer la construction de nouveaux modèles économiques facilitant la collaboration des entreprises afin d'améliorer les performances des réseaux d'approvisionnement et réduire le gaspillage monstrueux généré par l'individualisme de nombreuses entreprises

6. Réguler la concurrence en imposant des systèmes collaboratifs passant par une révision complète des méthodes de contractualisation et pourquoi pas une régulation des prix. C'est le point le plus complexe, où il faudrait innover en s'inspirant des pratiques paysannes passées et en menant une étude sociologique approfondi des entreprises dans les relations commerciales.


Bref, rien de très choquant dans une économie libérale, donc je ne comprends pas pourquoi on nous vend encore et toujours des programmes (ou "projets")  qui partent dans la direction opposée alors que les petites boîtes sont les vraies créatrices de richesse et d'emplois! Qu'attendent ces politiciens professionnels pour devenir compétent et se libérer des lobbies des grandes entreprises ?  C'est un bleu de travail qu'il faudrait leur faire porter. Pendant quelques mois... Histoire de les sortir de leur milieu grand bourgeois, hermétique au monde qui les entoure.  

Si ça ne tenait qu'à moi on pousserait jusqu'au système de Friot des producteurs autonomes (https://www.youtube.com/watch?v=cjL1MuE5wpI). Mais paraît que le marxisme ça fait peur... J'en parle plus longuement d'ailleurs dans cet article de blog : https://blogs.mediapart.fr/arrad/blog/170117/petit-conseil-melenchon-concernant-le-salaire-vie-et-non-revenu-de-base

Pour ma part, je préférerais un système où ma rémunération est fixée et où je conserve mes droits sociaux, tout en ayant la liberté de produire comme j’en ai envie (dans le respect de l'intérêt collectif dicté par les lois). Plutôt que le système actuel, où lorsqu’on se refuse à subir le salariat, on devient un sorte de paria, sans droit, obligé de s’aligner sur l’idéologie capitaliste pour espérer un minimum (non garanti!) de confort (une retraite, une prise en charge en cas de maladie grave, un revenu en cas d’absence d’activité, une couverture santé digne de ce nom…).

Quelle autre alternative existe t’il quand on ne veut pas être le salarié d’un autre ? Pas grand-chose à ma connaissance. A croire que le système veut punir celui qui ose remettre en question le travail subordonné en lui imposant d’adhérer à la doctrine capitaliste, ou le cas échéant, d’en baver sérieusement.

 

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