Seule la violence pourra t-elle réduire la pauvreté ?

Quand un pouvoir reste sourd face à une détresse qu'il connaît, quand il ne soutient pas ou, pire, démolit des initiatives menées pour la combattre, il est coupable de non-assistance à personne en danger. Saura t-on sortir de cette "violence institutionnelle" qui enferme des millions de personnes dans la dépendance et l'exclusion ?

La semaine dernière, deux membres d'ATD Quart Monde m'alertaient sur la gravité de la situation des familles en grande précarité dans leur région, face à laquelle des citoyens et des professionnels sont mobilisés mais sans soutien des élus et des politiques qui restent globalement sans réagir. "Les familles et les bénévoles n'en peuvent plus, me disait l'un. Ils se sentent impuissants face aux difficultés qui ne font qu'empirer depuis des années."

L'historien Walter Scheidel vient de publier The Great Leveler: Violence and the History of Inequality from the Stone Age to the Twenty-First Century (vivement qu'il soit traduit en Français !) qui montre que les grandes réductions d'inégalités dans le monde ne sont pas tant le produit d'actions politiques ou citoyennes que le résultat de catastrophes naturelles ou humaines très violentes : révolutions, guerres, épidémies, crises économiques (pas celle de 2008, malheureusement...).
Un autre ouvrage récent et d'une lecture passionnante, L'entraide, l'autre loi de la jungle, de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, explique que l'entraide est un comportement plus humain que la concurrence et la compétition, au quotidien comme aux moments de grandes catastrophes (lire aussi notre billet "Écrire pour reconstruire", qui présente un roman où tout est vrai, écrit par des rescapés du séisme du 12 janvier 2010 à Port-au-Prince).

Cela signifierait que nous souhaitons naturellement une société plus juste, plus collaborative, plus confiante, plus paisible et qui fasse place à chacun(e), mais que les pouvoirs (politique, médiatique, économique...) - par volonté de conserver le pouvoir - usent de tous leurs moyens pour briser chez chaque individu ce désir d'entraide et d'égalité.
Les catastrophes naturelles ou humaines sont des moments où ces pouvoirs sont (temporairement) mis à bas et cela permet de reconstruire la société sur de nouvelles bases, en associant des populations qui jusque là étaient écartées de tout pouvoir.

Doit-on attendre la prochaine grande catastrophe pour que la croissance continue de la pauvreté et des inégalités cesse en France et dans d'autres pays ?
Certains diront que les catastrophes sont déjà notre quotidien et qu'elles ne changent pas grand chose : la crise financière et économique, la crise écologique, le terrorisme... Mais ce ne sont que les prémices d'une catastrophe de grande ampleur et très violente, au sens où l'entend Walter Scheidel, qui, elle, n'a pas encore eu lieu.

La balle est depuis longtemps dans le camp de nos élus nationaux, régionaux et locaux. Certains l'ont déjà saisie. D'autres, aveugles ou au contraire très conscients, ou encore pris dans des fonctionnements qui les dépassent, refusent d'entrer dans des mécanismes de coopération et d'entraide avec la société civile et les citoyens, par crainte de voir échapper une partie de leur pouvoir.

Cette "violence institutionnelle" qui enferme des millions de personnes dans la dépendance et l'exclusion préoccupe depuis plusieurs années des associations comme ATD Quart Monde, à tel point qu'elle commence à être identifiée comme constitutive de l'exclusion sociale.

De nombreux témoignages recueillis à travers le monde dans le document La misère est violence, rompre le silence, chercher la paix illustrent les différents visages que cette violence institutionnelle peut prendre.
Isabelle Pypaert-Perrin, Déléguée générale d'ATD Quart Monde disait en 2016 : "nous n'en pouvons plus de voir toutes les politiques de lutte contre la pauvreté échouer, et souvent même créer plus de souffrances, de divisions. Nous n'en pouvons plus de voir les grandes promesses comme la Déclaration du Millénaire se transformer en mensonges. Ban ki-moon lui-même a affirmé que les plus pauvres n'avaient pas été atteints par les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Or, toute l'expérience du Mouvement ATD Quart Monde nous a appris que des projets et des politiques qui n'atteignent pas les plus pauvres, les rejettent dans une misère plus grande et une solitude plus grande encore."

Voici un autre témoignage, celui d'un membre d'ATD Quart Monde en Irlande, Sean Dunne, tiré de La misère est violence, rompre le silence, chercher la paix :
"Quand les gens entendent où je travaille, ils me demandent : "Comment te débrouilles-tu avec la violence ?" Je leur réponds que je n’ai jamais souffert de violence de la part des participants ou des familles ou de la communauté, mais que par contre j’ai beaucoup de problèmes avec la violence institutionnelle qui permet que certaines situations se passent et continuent encore et encore.
Je suis le coordinateur d’un programme de réhabilitation communautaire pour les héroïnomanes en récupération dans la ville de Dublin. Ce projet a pris naissance à partir d’une enquête subventionnée par le gouvernement, portant sur l’ampleur de l’héroïne à l’intérieur de la ville de Dublin. [...] La communauté a décidé qu’aucune autre famille ne subira la violence et la perte d’êtres chers, et des services appropriés ont été mis en place pour prévenir la récurrence de cette épidémie. Les parents sont retournés aux études afin d’obtenir les qualifications et compétences nécessaires à l’instauration de ces services. Des « Groupes d’Action contre la Drogue » ont été instaurés dans les douze zones touchées. Ceux-ci englobaient toutes les agences gouvernementales qui avaient été confrontées au problème de la dépendance au cours de leur travail : la police, les services d’éducation, les services de travail et de formation, la communauté et les services médicaux. La communauté avait commencé à se sentir fière d’elle-même, malgré le manque de fonds nécessaires. Mais, dans les hautes sphères du pouvoir, on commençait à sentir que, pour eux, aborder la pauvreté et ses causes, c’était aller trop loin. Ils ont commencé à réduire les fonds ainsi que la représentation de la communauté dans les « Groupes d’Action contre la Drogue » alors que la situation financière de l’Irlande était à son meilleur. Maintenant que nous sommes en récession, leur stratégie est de ne pas financer les services communautaires et d’orienter les fonds vers les banques en état de faillite, alors que ces dernières avaient été la base du problème."

Quand un pouvoir reste sourd face à une détresse qu'il connaît, quand il ne soutient pas ou, pire, démolit des initiatives menées pour la combattre, il est coupable de non-assistance à personne en danger.

C'est aussi une conclusion à laquelle arrive Walter Scheidel : si nos dirigeants ne changent pas résolument leur comportement pour réduire les inégalités, la pauvreté et le sentiment d'abandon d'une bonne partie de la population, il faudra attendre la prochaine catastrophe, naturelle ou humaine.

jean-christophe.sarrot@atd-quartmonde.org

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