Pour en finir (une fois pour toutes ?) avec le mythe du "manque de main d'œuvre"

C'est vrai, il existe des offres d'emploi non satisfaites, et plusieurs métiers sont en manque de main d’œuvre. Mais de là à dire que "si on veut, on trouve" ou que "les chômeurs ne veulent pas travailler", il y a un pas à ne pas franchir. Au contraire, il faut bien comprendre que globalement, nous manquons cruellement d'emplois et que, par ailleurs, nous fabriquons du sous-emploi à hautes doses.

En France fin 2018, 3 456 800 personnes sont sans emploi (catégorie A) et 2 192 800 sont en recherche d'emploi et exercent une activité réduite (catégories B, C). On peut ajouter entre deux et trois millions de personnes sans emploi mais non inscrites à Pole emploi.
Au total, entre 5,5 et 6,5 millions de personnes sont sans aucun emploi en France en 2018, et entre 7,6 et 8,6 si l'on ajoute celles qui n'ont qu'un emploi précaire (catégories B et C). Donc entre 7,6 et 8,6 millions de personnes manquent en France d'un emploi digne et qui les fasse vivre.

En face : seulement 60 000 offres d'emploi ont été retirées en 2018 parce qu'aucun candidat n'a répondu

Chaque année en France, entre 100 000 et 150 000 offres de Pôle emploi sont retirées faute d'avoir trouvé un candidat(1), que certains se soient présentés ou aucun.
Comme Pôle emploi ne draine qu'un tiers des offres (les deux autres tiers passant par les petites annonces, les réseaux professionnels, etc.), on peut multiplier ce nombre par 3, ce qui fait entre 300 000 et 450 000 offres abandonnées chaque année faute d'avoir trouvé le bon candidat.

Mais cela ne signifie pas que toutes ces offres auraient pu trouver preneur, et encore moins que cela aurait fait autant de chômeurs en moins.

Tout d'abord parce que, pour plus de 4 offres sur 5, des candidats se sont présentés et ont été refusés par le recruteur (qui, peut-être, n'a pas trouvé de candidat ayant le bon profil, mais aussi, peut-être, parce que le recruteur a changé d'avis, ou n'avait plus le budget et a retiré l'offre, ou avait des exigences irréalistes).
Sur les 100 000 à 150 000, seules environ 20 000 n'ont donc pas été pourvues parce qu'aucun candidat n'y a répondu. Cela fait 60 000 si nous appliquons le coefficient multiplicateur de 3.

Les offres qui ont vu des candidats mais sans résultat : à qui la faute ?

Pour les 240 000 à 290 000 offres abandonnées qui ont pourtant vu des candidats (et même, pourrait-on dire, également pour les 60 000 retirées sans avoir vu de candidat), qui, du recruteur ou du chercheur d'emploi, est celui qui "pose problème" ? Finalement, est-ce le candidat qui refuse l'offre, ou le recruteur qui refuse le candidat ?
Serait-ce vraiment entre 240 000 et 290 000 chômeurs qui "ne veulent pas travailler" ?...

Vu de la fenêtre des recruteurs interrogés par Pôle emploi, voilà pourquoi les candidatures sont rares sur ces postes :

Statistiques, études et évaluations de Pôle emploi, n°40, déc. 2017, page 7. Statistiques, études et évaluations de Pôle emploi, n°40, déc. 2017, page 7.

Et voilà pourquoi, toujours selon les recruteurs, le peu de candidatures n'a pas abouti :

Statistiques, études et évaluations de Pôle emploi, n°40, déc. 2017, page 7. Statistiques, études et évaluations de Pôle emploi, n°40, déc. 2017, page 7.

Puisqu'il nous manque le point de vue des chercheurs d'emploi, il est difficile de faire la part des choses entre, d'une part, des chercheurs d'emploi qui seraient "trop exigeants" ou "paresseux" et, d'autre part, des recruteurs qui seraient "irréalistes".

Pour plaider en faveur des premiers, précisons que la moitié de ces 100 000 à 150 000 offres de Pôle emploi finalement retirées seraient illégales, selon une étude réalisée en 2017(2) (et que les agents de Pôle emploi ne peuvent pas vérifier les 60 % d'offres qui sont déposées sur le site poleemploi.fr par des sites privés).
Cela aide un peu plus à expliquer pourquoi un certain nombre d'offres non satisfaites n'ont pas trouvé preneur.

La plupart des offres : du temps partiel et des CDD de courte durée

Une autre raison qui peut expliquer la faible attractivité de ces offres est qu'aujourd'hui, la plupart des offres d'emploi sont à temps partiel ou sont des CDD de courte durée. Face à cela, plutôt que d'accepter un travail précaire, de nombreux chercheurs d'emploi préfèrent poursuivre leur recherche d'un poste avec un nombre d'heures travaillées plus élevé (en tout cas ceux qui ont déjà expérimenté qu'essayer de cumuler des temps partiels ou des CDD pour arriver à un plein temps, ça fait joli dans les discours mais ça n'est pas très réaliste).
Une étude menée sur 193 offres en horticulture en Île-de-France a montré qu'elles équivalaient à seulement 40 offres à temps plein(3). Si on applique ce ratio aux 300 000 à 450 000 offres ci-dessus, cela ne représenterait qu'environ 60 000 à 100 000 emplois à temps plein vacants en France (et environ 30 000 à 50 000 si l'on enlève la moitié d'offres illégales)… Pas vraiment de quoi répondre aux besoins des 6,6 à 8,6 millions de chercheurs d'emplois décents dans notre pays !

Dans les secteurs en tension, du CDD avec expérience professionnelle exigée

Pour plaider un peu en faveur des employeurs, il est évident que plusieurs métiers sont délaissés par les chercheurs d'emploi car leur image s'est dégradée. Les artisans, des métiers de bouche et certains autres secteurs peinent à recruter et à former des jeunes. Il faut certainement travailler à mieux faire connaître et valoriser ces filières porteuses.
Mais une étude du Centre de lutte contre les discriminations (CLCD)(4) montre que, sur ces métiers en tension, les exigences des employeurs sont parfois hautes, trop hautes peut-être. Le CLCD a analysé 1 575 offres d'emploi publiées par le FOREM (le Pôle emploi belge) pour 10 métiers déclarés en pénurie. Les caractéristiques les plus fréquentes de ces offres sont l'expérience professionnelle exigée (pour 8 des 10 métiers) - ce qui exclut les jeunes et les demandeurs d'emploi ayant suivi une reconversion - et le contrat précaire (9 offres sur 10 - on retrouve ici cette prééminence du CDD). Par ailleurs, quatre métiers exigent le permis de conduire ou un véhicule, alors que cette exigence n'est pas directement liée à l'exercice de l'emploi.

jean-christophe.sarrot@atd-quartmonde.org
(avec certains éléments fournis par Daniel Le Guillou, co-auteur avec Claire Hédon et Didier Goubert de Zéro chômeur. Des territoires relèvent le défi, à paraître en 2019 aux Éd. de l'Atelier/Éd. Quart Monde)

 

Notes

(1) : Voir l'enquête "Besoins en main d'œuvre 2018" réalisée par Pôle emploi et le Crédoc, page 59, et "Offres pourvues et abandons de recrutement", Statistiques, études et évaluations de Pôle emploi, n°40, décembre 2017.
(2) : Voir l'étude menée par Vladimir Bizet-Sefani, du syndicat CGT du Morbihan, « Etude de 1298 offres pole-emploi.fr : une offre sur deux est illégale » sur www.cgt56.com/spip.php?article1533 (site visité en novembre 2018) et l'émission de France Inter « Les étranges annonces de Pôle Emploi » du 20 mai 2017.
(3) : Article « "Il suffit de traverser la rue…" : la ritournelle des emplois non pourvus », de Hadrien Clouet.
(4) : "Analyse des offres d'emploi pour 10 métiers critiques", FOREM, mars 2017.

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