Mediapart et les gilets jaunes: la course à l'abîme?

Depuis maintenant deux mois, l’actualité gilets jaunes a fait l’objet sur Mediapart de pratiques journalistiques et de choix éditoriaux dans lesquels le lecteur ne reconnaît pas le journal auquel il s’est abonné.

Depuis maintenant deux mois, l’actualité gilets jaunes a fait l’objet sur Mediapart de pratiques journalistiques et de choix éditoriaux dans lesquels le lecteur ne reconnaît pas le journal auquel il s’est abonné.

Sur un événement qui interroge la société, qui l’interpelle, qui suscite débats, questions, confrontation des points de vue, Mediapart a délibérément opté pour une information à sens unique, partielle et partiale, caricaturale au point d’en devenir malhonnête : aucune analyse de fond, aucune enquête (un comble pour un journal qui s’est construit sa réputation sur la qualité de ses investigations), pas de mise en perspective, de recul, d’un minimum d’esprit critique. La sociologie n’a pas été convoquée et lorsque l’histoire l’a été, ce fut surtout pour dérouler des chapelets d’anachronismes, visant à faire des gilets jaunes les héritiers de 1789 ou des communards. Sur les gilets jaunes, la parole n’a été donnée qu’aux gilets jaunes et à leurs soutiens politiques. Pas des plus recommandables.

Dans les colonnes de Mediapart, rien non plus sur les origines d’un mouvement né très prosaïquement de la contestation - bien peu révolutionnaire - des limitations de vitesse et des radars routiers, avant de s’ancrer durablement dans la critique simpliste et populiste de la fiscalité ; aucune distanciation avec l’image diffusée des ronds-points ou des Champs Elysées dans laquelle le lecteur est censé voir le « peuple » insurgé, un peuple réduit au nombre de clics relevés sur Facebook ou sur Youtube. Que les gilets jaunes n’aient jusqu’à présent été accompagnés par aucun mouvement de grève (13 millions de grévistes en mai 68 !) ni par aucune manifestation de masse n’est sans doute pas digne d’être mentionné.

Plus grave encore, le silence obstiné de Mediapart sur la composante pourtant clairement identitaire d’un mouvement qui s’incarne à travers les symboles nationaux (ou régionaux, de même nature), les slogans ouvertement racistes, xénophobes et antisémites, une rhétorique anti-migrants décomplexée. Un silence, une omission qu’on ne peut s’empêcher de mettre en rapport avec le soutien apporté aux migrants par Mediapart (probablement dans une vie antérieure...), notamment dans un Manifeste solennel publié en septembre et dans lequel on pouvait lire : « Il ne faut faire aucune concession à ces idées, que l’extrême droite a imposées, que la droite a trop souvent ralliées et qui tentent même une partie de la gauche (…) Nous ne composerons pas avec le fonds de commerce de l’extrême droite (…) Nous ne ferons pas à l’extrême droite le cadeau de laisser croire qu’elle pose de bonnes questions. » Que s’est-il donc passé depuis la parution de ce Manifeste pour que Mediapart puisse cautionner, avec une telle complaisance (ou alors une singulière maladresse) quelques-uns des pires fantasmes de l’extrême-droite ? Comment refuser de voir que, dans le contexte politique et mental actuel et le rapport de force que chacun connaît, une crise politique ne peut déboucher que sur l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, d’ailleurs rêvée et préparée par bon nombre de gilets jaunes ?

En réalité et contrairement à la présentation tendancieuse qu’en fait Mediapart, les gilets jaunes ne sont pas l’expression d’un mouvement social. Ils n’ont d’ailleurs produit ni projet social ni analyse digne de ce nom des mécanismes économiques et sociaux. Avec des revendications aujourd’hui largement ciblées autour de la démission d’un président ou d’un improbable referendum dit populaire, un assemblage hétéroclite de gilets jaunes (les plus bruyants et les plus médiatisés) et de politiciens irresponsables (le plus souvent des vaincus du suffrage universel) entretient un climat d’hystérie et de violence qui n’a plus rien à voir avec le débat politique : en multipliant les appels - surréalistes - à la guerre civile, voire à l’assassinat politique (!), ils manifestent que leur seule préoccupation est désormais la conquête du pouvoir, sans regarder aux moyens, encore moins aux conséquences. D’un régime qui n’est certes pas un modèle de démocratie (mais il n'est pas nécessaire de voyager loin pour en trouver de plus mauvais), on en arrive à prôner ouvertement le renversement par un coup de force et l’avènement d’un pouvoir de brutes.

En prenant sans nuances fait et cause pour un mouvement certes hétéroclite mais à tendance factieuse, Mediapart inscrit sa couverture de l’événement dans un confusionnisme délétère, à  l’œuvre depuis plusieurs années avec, entre autres conséquences, la légitimation toujours plus forte de l’extrême-droite et de ses mensonges fondateurs : le racisme et la xénophobie importeraient moins que la crise sociale, la souveraineté ne saurait être que nationale. Le flirt de plus en plus ostensible de Mediapart avec ces fantasmes vient ainsi nous rappeler que, dans l’histoire (notamment celle de la France), l’arrivée au pouvoir d’un régime autoritaire a toujours été précédée de l’abandon, par la gauche, de ses propres valeurs.

 

 

Avec un peu de retard, cette mise à jour (07/01/2019, 17 h) pour préciser ma pensée, notamment sur un aspect qui me paraît occulté, celui de la violence.

Indépendamment de tout positionnement idéologique (et seuls ceux qui n’ont jamais mis le nez dans mon blog peuvent me considérer comme macroniste), la violence manifestée par le « boxeur » de la manif parisienne m’a révolté. Or, il se trouve qu’aujourd’hui, la presse se croit obligée, en lui donnant la parole, en faisant d’un cogneur un héros, de légitimer encore davantage son acte de violence. Une cagnotte est même en ligne pour soutenir un individu dont on peut légitimement penser qu’il ne vit pas dans la misère, qu’il n’est en rien représentatif du « peuple » qu’il prétend incarner et vouloir défendre.  En France aujourd’hui, croupissent en prison des milliers de détenus que nulle cagnotte n’attend, à qui aucun journaliste ne tend un micro, qu’aucun gilet jaune ne soutient. Depuis plusieurs semaines, la justification apportée par Mdp (et beaucoup d’autres) selon laquelle la violence des manifestants (il faut s’aveugler pour ne pas la voir) s’expliquerait par la violence policière (1) et la violence sociale ne tient pas la route. Outre qu’un peu partout, notamment dans les régions, des scènes de violence et des actes de vandalisme totalement gratuits se déroulent en toute impunité en dehors de toute présence policière, rien ne permet d’affirmer que les manifestants soient victimes, pour ce qui les concerne, d’une violence sociale qui expliquerait leur engagement. Que sait-on d’eux, au juste, puisqu’aucune enquête digne de ce nom n’a été jusqu’à présent conduite ? On peut plutôt penser que les plus pauvres, les plus démunis, ceux qui sont vraiment dans la détresse, sont les absents des gj, dont on rappelle une nouvelle fois que le mouvement n’est pas né de la contestation d’un ordre social qu’ils n’ont au contraire jamais remis en question. Détail significatif mais non relevé me semble-t-il : la peau claire des manifestants qui signe l’absence des banlieues et des quartiers les plus défavorisés. Où sont les populations issues de l’immigration, pour reprendre une formule facile ? Désolé, mais ce n’est pas la France réelle qui se défoule chaque samedi. La violence peut être légitime lorsqu’elle est une contre-violence, un acte de défense contre une autre violence (à Bure, par exemple, où, au passage, aucun gilet jaune n'a encore été aperçu)), mais ce n’est pas le cas du mouvement des dernière semaines. Alors qu’existent tant d’autres moyens de lutter contre un système injuste, il y a trop de brutes parmi les gilets jaunes pour qu’on puisse trouver leur action légitime.

 

(1) Mon blog m’est témoin pour confirmer tout le mal que je pense du maintien de l’ordre à la française (et spécialement des violences policières contre les jeunes). Les lecteurs qui le souhaitent peuvent s’y reporter.

 

Sur ce blog :

A l'heure des gilets jaunes : relire Zeev Sternhell
Mediapart, ses lecteurs et les gilets jaunes
Les gilets jaunes : des Français très ordinaires
1er décembre 2018 : non, ce n’était pas la révolution
Les animaux malades de la peste.

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