Echange Rafale contre Canadair

Comme chaque année, les incendies de forêt font peser une lourde menace sur la sécurité des biens et des personnes mais curieusement, alors que le discours sécuritaire sature le débat politique et le terrain médiatique, ici, la sécurité ne semble plus considérée comme une priorité, notamment budgétaire. Mais l'opinion publique ne semble guère s'émouvoir de la priorité accordée à l'armée.

Plusieurs milliers d’hectares partis en fumée, des habitations détruites, des populations affolées  fuyant devant les flammes : comme chaque année, les incendies de forêt font peser une lourde menace sur la sécurité des biens et des personnes mais curieusement, alors que le discours sécuritaire sature le débat politique et le terrain médiatique, dans le cas présent, la sécurité ne semble plus considérée comme une priorité, notamment budgétaire. Alors que, quelques jours plus tôt, le pouvoir politique, soutenu par une opinion publique unanime dans son aveuglement, se soumettait aux exigences financières exorbitantes du lobby militaro-industriel, il se confirme que la sécurité civile doit se contenter de ce que l’armée veut bien lui laisser.

Une flotte vieillissante de 23 bombardiers d’eau, dont plusieurs en panne ou en maintenance, un personnel insuffisant : la Sécurité civile peine à assurer ses missions quotidiennes, une situation que dénoncent régulièrement les syndicats de pompiers. Un rapport sénatorial de 2012 pointait déjà du doigt les limites de l’équipement. « Le renouvellement de la flotte aérienne de la sécurité civile ne peut plus attendre (...) En fonction des différents scénarios envisagés, le besoin de financement varie de 60 millions à 160 millions d'euros », s’inquiétait le rapporteur. Le remplacement des 9 trackers, arrivés en fin de vie, coûterait à l’état 160 millions d’euros ; pour l’achat d’un Canadair, il faut compter 25 millions d’euros. Un financement impossible en raison des contraintes budgétaires ? Ou plus exactement un financement impossible compte tenu du fait que les contraintes budgétaires ne s’imposent pas à tous, que certains en sont dispensés ? Ainsi, les 160 millions d’euros nécessaires  au renouvellement de la flotte des trackers correspondent à l’achat d’un seul Rafale. L’armée de l’Air, déjà équipée de 81 Rafale (en plus  de 131 Mirage), devrait en acquérir une centaine de plus après 2030 (Chiffres clés de la Défense, 2016). Dassault - une famille présente à l’usine comme au Parlement -  n’a pas de souci à se faire : avec un budget militaire qui devrait passer de 34 milliards d’euros aujourd’hui à 50 milliards en 2025, le financement est déjà prévu. Dans le même temps, le gouvernement annonce l’annulation de 40 millions d’euros de crédits initialement prévus pour la Sécurité civile. Et alors que les Toulonnais voient régulièrement, comme une fatalité, leur arrière-pays détruit par les incendies auxquels sont opposés des moyens notoirement insuffisants, dans le même temps, juste à proximité, côté mer, le Charles-de-Gaulle se voit offrir une cure de rajeunissement à 1, 3 milliard d’euros. Mais où sont les priorités ? Surtout, pourquoi dans l’opinion publique un tel consensus pour accepter ce qui n’est après tout que le détournement des priorités réelles au profit de priorités fantasmées ?

Routine ou paresse intellectuelle, défaut d’information, absence de curiosité ? Probablement mais il ne fait pas de doutes que la passivité générale qui entoure la question des dépenses militaires, comme si elles allaient de soi, s’explique d’abord par un conditionnement, une préparation mentale, en germe dans une vision de l’histoire des hommes qui fait la part belle, sinon exclusive, aux guerres, banalement décrites comme un conflit entre deux peuples étrangers, aux conflits, aux invasions, dont l’autre, le voisin porte nécessairement la responsabilité. Des guerres et des conflits dont seul le surarmement paraît pouvoir nous prémunir. Or, cette conception réductrice et finalement fausse de l’histoire reste encore, pour une bonne part, à la base de l’enseignement scolaire de cette discipline, notamment à l’école primaire, où elle prend la place de « grand opérateur de l’histoire ». Comment expliquer que, face à la « menace terroriste », dont les modalités ne ressemblent à rien de ce qu’on a connu jusque-là, la réponse militaire - le développement exponentiel des armements – ne diffère guère de ce qu’elle était dans les époques lointaines, dans des contextes radicalement différents ? Que montre l’épisode de Villiers, sinon l’incapacité à sortir des habitudes mentales du passé qui font de l’arsenal militaire le garant de la sécurité ? Comment se fait-il encore qu’au 21e siècle, pour des générations qui n’ont jamais connu la guerre, les Allemands se trouvent réduits à un peuple d’envahisseurs ou qu’Hitler soit le seul Allemand dont on puisse citer le nom ? Ne retenir du passé que les épisodes guerriers – sans d’ailleurs jamais s’interroger sur les causes profondes des guerres – n’est pas le meilleur moyen de faire comprendre aux futurs citoyens la réalité du monde, de les préparer à affronter les enjeux de notre époque. Encore moins de garantir leur « sécurité ».

Dans le cadre de l’éducation à la Défense, qui depuis 1982 fait partie des programmes obligatoires de l’Education nationale, la notion de « défense globale », de « sécurité globale » est souvent mise en avant pour justifier aux yeux des élèves l’armée, les dépenses militaires et les guerres. Ainsi, lors de la dernière session du DNB, l’aide apportée par quelques camions militaires aux victimes d’inondations était censée légitimer tout le reste : non seulement le budget militaire, les opérations extérieures en Afrique et ailleurs, mais aussi la bombe atomique, l’usage de la violence comme moyen de résolution des conflits etc. Grossière manipulation. A l’école, la « culture de défense », promue sans le moindre scrupule par l’Education nationale, rejoint et renforce la sacralisation de la guerre véhiculée par l’enseignement de l’histoire.

Dans ces conditions, faire passer les Rafale avant les Canadair, est-ce vraiment surprenant ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.