Lettre aux insoumis (1/5): Introduction, Histoire, Vote

Pour faciliter la lecture, je découpe la lettre en cinq parties: celle-ci concerne l'introduction et la critique du concept de vote.

Cher(e) camarade insoumis(e),

Depuis des années, nous luttons ensemble pour changer le monde que nos aînés nous ont légué. Nous avons ensemble l’utopie en ligne de mire et l’émancipation du peuple comme but ultime. Nous ne supportons plus de voir nos congénères souffrir sous les coups de butoir du capitalisme. Nous ne supportons plus de voir quelques-uns se nourrir sur le dos de la bête au détriment de tous les autres. Nous savons que le modèle de développement actuel d’une croissance infinie dans un monde fini est impossible. Nous sommes conscients que nous ne sommes que des locataires sur cette planète et que, à force de la maltraiter, elle finira par nous éjecter.

Nous partageons le même constat mais nous buttons chaque fois sur le problème éternel de notre camp : quelle stratégie devrons-nous adopter ?

Tu crois que la révolution sera citoyenne et que la France sera insoumise et qu’elle va se rebeller à travers les urnes. Le bulletin de vote Jean-Luc Mélenchon (JLM) nous permettrait de « renverser la table », de donner aux classes populaires « une bouffée d’air frais ».

Pour ma part, je crois que la révolution sera révolution ou ne sera pas, pas la peine de lui accoler un adjectif. Je crois que nous n’avons pas besoin d’un leader et que le changement viendra d’en bas. Je crois que l’émancipation passera par la peuple lui-même, non pas en déposant un bulletin de vote tous les cinq ans. Le salut passera par l’implication de tous dans tous les domaines de la vie à travers une organisation horizontale, « base-iste » et dont Nuit Debout a été dans ce sens une belle tentative.

A travers cette lettre, j’explique en quoi le vote est un outil de domestication du peuple en revenant sur des exemples historiques qui soutiennent cette thèse.

Ensuite, je pointe la contradiction originelle de vouloir changer le système actuel en jouant le jeu de la 5ème république. Pour cela, je m’appuie sur l’exemple du Parti de Gauche (PG) et de ce qu’il en est advenu. On pourra toujours arguer du fait que la France Insoumise (FI) n’est pas le PG mais si la tête reste la même, le corps ne pourra que subir ce qui s’est passé avec le PG.

Enfin, dans les trois dernières parties, j’esquisse une critique -incomplète et sans doute partiale- des prises de position de JLM sur des sujets comme l’immigration ou l’Allemagne et une critique du programme de la France Insoumise. Ce programme est en effet assez consensuel et non-révolutionnaire.

L’Histoire, une continuité universelle

Cher(e) camarade insoumis(e),

Je t’écris cette lettre non pas pour te dissuader de voter ni pour t’imposer mon point de vue. Je t’envoie cette lettre pour t’expliquer pourquoi je (et certainement plein d’autres dans mon cas) suis (sommes) aussi critique(s) envers Jean-Luc Mélenchon, son programme, sa stratégie de campagne, sa façon de traiter ses alliés et son absence d’auto-critique. J’entends te démontrer dans cette lettre que les élections présidentielles ne vont pas opérer le changement tant attendu. Au contraire, je pense même que cet événement bloque l’émergence d’une gauche combative et de toute alternative crédible au système. Tout donc restera en suspension pour un résultat final bien maigre…

D’ailleurs, je préfère te prévenir : je vais faire appel à l’histoire dans mes démonstrations. Évidemment, chaque époque a ses particularités mais je vois l’Histoire de l’humanité comme continue et universelle. Continue puisque ce que nous vivons aujourd’hui est le fruit du passé avec ses luttes, ses tentatives d’émancipation et ses trahisons. Universelle puisque, je fais le pari de croire que, malgré le folklore culturel local, les événements historiques s’interconnectent, ont une incidence concrète sur nos vies de tous les jours et sont riches en enseignements. Pour comprendre le présent, on se doit d’analyser les précédentes tentatives d’émancipation (1), celles qui ont réussi comme la révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue de 1791, celles qui ont partiellement réussi comme les révoltes arabes des années 2010 et celles qui ont échoué comme la révolution allemande de 1918-1923.

Cela peut paraître comme une énumération inutile de ces événements mais toutes ces tentatives devraient nous guider pour coordonner toutes les luttes et les faire converger : la lutte des minorités ethniques aux États-Unis à travers Black Lives Matter fait écho à la mobilisation des frères et sœurs racisés dans nos quartiers dont les trop nombreuses morts suspectes sont une honte sur le front de la république. Les expériences de gestion collective durant la commune de Paris de 1871 ou de la commune de Shanghai de 1967 sont autant de brouillons dont il convient de garder en tête les cheminements et les destins tragiques. Car aujourd’hui, le but est de relier les luttes des minorités, des exploités et des opprimés. La tâche est immense certes car ces luttes sont trop éclatées et le capitalisme s’en accommode très bien. Mais c’est la clef de l’émancipation.

Tirer le bilan de toute cette histoire qui nous a précédée nous permet de comprendre le monde d’aujourd’hui et d’éviter de refaire les mêmes erreurs car pour paraphraser Marx, à force de se répéter, ça en devient une farce (2).

Le vote, un outil de domestication du peuple

Cher(e) camarade insoumis(e),

Croire que la révolution se fera par les urnes est un leurre, un leurre savamment entretenu par nos gouvernants. En effet, le vote est un instrument de domestication de la souveraineté du peuple puisqu’il s’agit d’éviter que celle-ci ne s’exprime dans le champ social des luttes d’émancipation légitime.

Avant, le monarque ou le dictateur décidait de tout par sa seule volonté dont la légitimité provenait de sa royauté (Les rois en France, choisis par Dieu) ou de son héroïsme auquel le peuple est éternellement redevable (Bourguiba en Tunisie, le père de l’indépendance). Ainsi, il concentrait contre lui toutes les critiques et donc, il était plus simple se rebeller contre cette figure.

Avec le vote, c’est la souveraineté nationale qui gouverne. Ce mode est moins vulnérable que la monarchie (3) puisqu’il possède des soupapes de sécurité. C’est comme une cocotte-minute : il faut évacuer de temps à autre les colères et ainsi mieux contrôler les révoltes. En d’autres termes, pourquoi allez-vous vous rebeller ? Vous n’avez qu’à glisser votre bulletin dans l’urne si vous n’êtes pas contents !

Certains opposeront que le peuple pourra voter « librement ». A cela, on peut objecter qu’orienter le vote pour avoir des majorités conservatrices est encore plus facile aujourd’hui qu'hier. Même si les médias « classiques » montrent des signes d’essoufflement (Trump – Brexit – TCE 2005), ils restent un moyen pour manipuler les votes et éviter que l’ordre actuel ne change. Croire qu’internet nous permettra de contrer la propagande officielle est un mirage car la multiplication des sites complotistes et leur armée de trolls rend la compréhension des événements plus floue. Pire, au lieu d’ouvrir les esprits, Internet conforte chacun de nous dans ses certitudes, aussi fausses soient elles : une partie non-négligeable des électeurs de Trump ont eu leurs informations exclusivement sur facebook (4).

Encore pire, dès que sont réunies les conditions d’un état de révolte dans un pays, les gouvernants transitoires utiliseront rapidement les urnes pour laisser s’exprimer la majorité. Celle-ci, acculée par la peur, préférera le retour vers le passé qu’aller de l’avant et s’émanciper complètement. La constituante en Tunisie est à cet effet un exemple assez frappant. Très rapidement, le gouvernement transitoire a mis en place des élections qui ont stoppé les manifestations et transformé une révolution prometteuse en une révolte qui a aboutit à une démocratie à l’européenne.

En cherchant du côté de l’Amérique latine des années 2000-2010 (Venezuela – Équateur – Bolivie) ou du front populaire en France de 1936, on remarquera que chaque fois que le vote a abouti à un gouvernement progressiste, c'est qu'il a été préalablement poussé par un mouvement social assez combatif. Souvent ces gouvernements ne font que transcrire dans les lois un état de fait que nos camarades ont forcé grâce à leurs révoltes.

Quand ce mouvement montre des signes de faiblesse, le gouvernement issu des urnes lâche aussitôt prise et va même jusqu’à attaquer les mêmes militants qui l’ont porté là où il se trouve. Et cela arrive quel que soit la couleur politique de la gauche : la trahison rouge de la gauche radicale de Syriza en Grèce de 2015 (5) a le même goût amer que la trahison rose de la social-démocratie de l’Allemagne de 1920 (6).

Pour résumer, tous les moyens sont bons pour ne pas laisser l’émancipation aboutir et le vote est un des moyens de ce contrôle (pas le seul).

 

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Les autres parties sont ici:

Lettre aux insoumis (2/5): changer la 5ème,FI mouvement populaire, union de la gauche

Lettre aux insoumis (3/5): Glissement programmatique

Lettre aux insoumis (4/5): Audtions programmatiques, Feuille de route

Lettre aux insoumis (5/5): Notes et références

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