Lettre aux insoumis (3/5): Glissement programmatique

Pour faciliter la lecture, je découpe la lettre en cinq parties: celle-ci concerne le glissement programmatique de JLM sur divers sujets.

Glissement programmatique (1) :

Immigration, International et Allemagne

Cher(e) camarade insoumis(e),

Le PG, le FG, le Mouvement de la sixième République (M6R) et maintenant la FI, ce n’est pas seulement la structure et le cadre de lutte que nous propose JLM qui posent problème. C’est le programme en lui-même et l’orientation politique du Jean-Luc Mélenchon de 2017 qui constituent un point de rupture qui devraient interpeller plus d’un militant de gauche. C’est un véritable glissement vers le centre auquel on assiste dans les discours de JLM et ses prises de positions.

Un des moments forts de la campagne de 2012 a été le discours de Marseille dans lequel les youyous se sont mêlés à la voix du tribun. On assistait enfin à une gauche de gauche décomplexée qui se connecte à sa part maghrébine et aux racisés dans le pays. Pourtant, depuis quelques mois, Mélenchon a opéré un virage inquiétant sur la thématique de l’immigration. Comme toujours, il est extrêmement compliqué de dénoncer des positions de Mélenchon car souvent, il sombre dans sa propre caricature. Et une fois la polémique levée, il fait marche arrière et met la faute sur les médias qui auraient déformé ses propos (10).

Donc, Jean-Luc Mélenchon part d’un constat classique sur lequel nous pouvons tous nous accorder : les conditions économiques du pays de départ font que les jeunes qualifiés sont obligés d’émigrer pour fuir la misère dans leurs pays. Jusque-là, tout va bien.

« Quand les gens arrivent, il faut une politique humaine et les traiter dignement. C’est-à-dire les accueillir autrement que dans les conditions de la « jungle » de Calais. L’urgent est qu’ils n’aient plus besoin de partir de chez eux. Je suis pour la régularisation des travailleurs sans papiers mais pas pour le déménagement permanent du monde, ni pour les marchandises ni pour les êtres humains. Emigrer est une souffrance. »

On peut toujours reprocher à ce constat le manque d’analyse sur ce qu’a été (et ce qu’est encore) l’exploitation (post-)coloniale de l’Afrique par les entreprises françaises. Mais, nous pouvons mettre ça sur le compte d’un manque d’analyse ou d’un oubli.

Ce qui est grave, c’est que, un peu plus loin , en répondant à la question du journaliste, "Vous avez critiqué la gestion du dossier des réfugiés par Mme Merkel. L’immigration peut-elle être une chance pour la France ? », JLM déclare :

« La question est piégée. A des moments oui et à d’autres non. Je n’ai jamais été pour la liberté d’installation, je ne vais pas commencer aujourd’hui. Est-ce que, s’il venait dix mille médecins s’installer en France, ce serait une chance ? Oui. »
Qu’est-ce que cela veut bien dire ? En déclarant qu’il n’a jamais été pour la liberté d’installation, JLM s’assoit sur le droit d’Asile.

Car accueillir des réfugiés n’est pas un choix du pays d’accueil, c’est une obligation issue des conventions de Genève.

De plus, maladroitement, JLM trie les immigrés et en fait deux catégories : ceux qui peuvent apporter quelque chose à la France, les médecins et les ingénieurs, et puis tous les autres. Ceux qui ne mériteraient pas d’être en France. Cela vous rappelle quelque chose ? L’immigration choisie de Nicolas Sarkozy…

Ainsi, en matière d’immigration, JLM fait du Sarkozy, car à la question de savoir s’il est pour la politique des quotas, il répond d’un laconique « Parfois ».

Mais cela n’est pas relié au bonhomme Mélenchon, je ne dis pas qu’il est raciste. Je dis juste que c’est sa façon de penser qui pose problème. La vision internationale de Mélenchon, qui est chevénementiste, l’amène à voir le monde exclusivement du point de vue des intérêts français. Exit donc tout internationalisme. Cela le conduit à faire des contre-sens incroyables sur la situation en Syrie par exemple. (11)

Donc, son autre expression maladroite sur le « travailleur détaché qui vole son pain au travailleur sur place » (12) ne me fait pas penser que JLM est raciste. Seulement, qu’il a un angle mort dans sa façon de voir les autres pays et leurs peuples. Il confond allégrement les peuples et les gouvernements qui mènent la politique en leurs noms.

Et cet angle mort lui fait dresser un portrait inquiétant et encore une fois très limite sur les allemands.

Étant moi-même en Allemagne et en contact quotidien avec les allemands, je suis choqué de l’emploi par Mélenchon d’expressions dégradantes pour le peuple allemand comme par exemple : « les allemands font peu de bébés… même les allemands n’ont pas envie d’être allemands ». (13)

Encore une fois, JLM part d’un constat juste sur la politique néolibérale allemande et par glissement met tout le peuple allemand dans le même sac.

Dans son « Hareng de Bismark », Mélenchon dresse le portrait d’une Allemagne revancharde, anti-écologique, déportant ses vieux, j’en passe et des meilleures… (14). Il en appelle même à la … destruction de l’Allemagne ! (15)

Alors que ce n’est pas l’Allemagne que je côtoie : elle n’est ni dominatrice, ni anti-française… Je vais même vous faire une confidence : l’Allemagne est … amoureuse de la France ! Oui, oui, vous avez bien lu. Tous les allemands, je répète TOUS, ont les yeux qui brillent quand on leur parle de la France. Ils adorent la langue française, sont fascinés par le savoir vivre à la française, par nos syndicats et notre lutte acharnée pour la défense de nos droits.

Il y a une expression allemande, qui se dit lorsqu’on a eu un bon repas ou passé un excellent moment, « wie gott in Frankreich ». Comme dieu en France. Cela résume tout.

Donc, au lieu d’écrire un pamphlet franchement nauséabond, qui a franchi les limites de la critique légitime du modèle allemand pour s’attaquer aux allemands eux-mêmes en posant la question : « qui a envie d’être allemand ? » , au lieu de tout cela, on devrait chercher des alliés dans la société allemande ! Commencer à construire l’Europe sociale que nous appelons tous de nos vœux.

Enfin, en attaquant si fort l’Allemagne, JLM fait l’impasse sur le fait que l’Europe qui existe aujourd’hui est le résultat d’un compromis franco-allemand. C’est à dire, que la responsabilité française de la situation actuelle est égale à la responsabilité allemande.

Glissement programmatique (2) :

un programme économique plus « réaliste »

Cher(e) camarade insoumis(e),

En parcourant le programme de FI, ce qui frappe, ce sont les révisions à la baisse de certaines mesures phares du programme de l’humain d’abord, qui était beaucoup plus offensif que le programme présent.

Alors que Benoit Hamon vient piétiner les plates-bandes de la gauche de gauche, l’avenir en commun ressemble plus à un catalogue de mesures sans véritable colonne vertébrale. De l’autre côté, le PS, qui vient de démontrer son incroyable pouvoir d’adaptation, offre un « avenir désirable », tente de redorer son blason avec la construction d’un imaginaire puissant (le revenu universel, voir plus loin).

Alors que les classes populaires souffrent sous les coups de butoir du capitalisme et que le SMIC est quasiment gelé, un programme digne de ce nom devrait viser le maximum possible dès le départ de la législature pour profiter de « l’état de grâce ».

Ainsi, l’évolution du SMIC durant tout le quinquennat de 1700€ brut à 1700€ net qui existait dans le programme « L’Humain d’abord » a disparu et a laissé place qu’aux 1300€ net dans le programme de FI au début du quiquennat, au nom d’un réalisme économique (sic!).

On peut reprocher ce que l’on veut au gouvernement de Lionel Jospin de 1997-2002 mais les 35 heures ont été une mesure qui a soulagé les classes populaires et qui leur a permis de replacer le temps libre au centre de leurs vies. Dégager plus de temps libre pour les familles, l’engagement associatif ou dans la vie de quartier est un outil puissant pour qui veut donner aux salariés une maîtrise de leurs vies. Ainsi, les 32 heures ou la semaine de 4 jours, revendication de la CGT (ainsi que Solidaires, SUD et bien d’autres syndicats combatifs), sont encore une fois un minimum pour assurer un soulagement de la pression néolibérale sur les salariés.

Dans le programme de FI, cette mesure … sera examinée au sein d’un comité ! Il faut savoir que dans la 5ème république, la création d’un énième comité « théodule » veut tout simplement dire qu’on va enterrer la mesure (16).

J’ai pris ces deux exemples car ils sont symptomatiques de ce qu’est le programme de FI : avant même le commencement du quinquennat, les reculs sont inscrits dans le programme. Alors que nous avons besoin d’une gauche de gauche décomplexée, franchement anticapitaliste, faisant sienne la décroissance, nous nous retrouvons avec un programme chevénementiste et limite compatible avec la gauche des frondeurs du PS.

Certes, la colonne vertébrale du programme de FI est la transition écologique au moyen de la planification (un point du programme sur lequel je suis entièrement d’accord). Mais justement, si on propose aux électeurs un outil aussi puissant que la conversion écologique, pourquoi se contenter de mesurettes sur le plan économique ?

Enfin, le nœud gordien qu’il faudrait trancher pour appliquer le programme de JLM est et restera l’épineux problème de la construction européenne. Sur ce point, il y a une évolution notable de la position de JLM et du programme qui est l’inclusion d’un plan B de sortie de l’Europe si le plan A échoue. Je ne vais pas faire la fine bouche en expliquant que le Plan B devrait être le plan A. Mais ce qui est important, c’est d’y être préparé au plan B… mais vraiment !

Car, en lisant entre les lignes, comme dans ce documentaire de Gérard Miller (17), Mélenchon réaffirme encore, que lui, il va y arriver à convaincre l’Europe. Le plan B dans son esprit, n’est-il alors qu’une simple posture ? Car, rappelez-vous comment JLM a tergiversé pendant des années sur la question de que faire si Merkel refuse. Or on sait très bien que si on joue au Poker avec Schauble, on risque de perdre car lui a un bazooka sous la table.

Un véritable plan B signifie mobiliser en amont la banque de France pour préparer la sortie, contrôler les capitaux pour que les grandes fortunes ne nous pressurisent pas comme ils l’ont fait avec le Venezuela.

C’est une véritable guerre qu’il faudra livrer et se contenter de proclamer un Plan B n’est pas suffisant. Il faudra le préparer et les outils intellectuels sont là.

 Mais en voyant déjà les reculs dans le programme, je n’ose imaginer les reculs une fois au pouvoir.

 Enfin, et ceci est une critique que j’adresse aux Sapir, Todd et à un degré moindre Lordon, un plan B ne signifie pas monter les peuples les uns contre les autres.

 Il doit y avoir une coopération entre nation, tout au moins une explication à nos camarades des autres pays de nos choix de rupture.

Car, en discutant avec la gauche de gauche allemande, j’ai découvert que leur rapport à l’Europe est beaucoup plus apaisé qu’en France. Même s’ils sont ouverts aux mesures de type contrôle de la banque centrale européenne, à la fin de l’austérité, nos amis croient dur comme fer que l’Europe sociale est possible. Il faut donc leur offrir des garanties dans ce sens et expliquer que cela peut se faire en dehors des institutions européennes pourries jusqu’à la moelle.

On peut ainsi penser à accompagner le plan B par une mise en place des mesures audacieuses. Dynamiser ce qui est fantomatique comme la construction d’un syndicat européen et encourager ce qui nous rapproche comme la continuité des échanges de scientifiques et des étudiants avec Erasmus, mouvoir les programmes de grandes envergures européens comme le spatial et l’aéronautique.

En d’autres termes, construire une deuxième jambe au plan B : la première jambe est une espèce de bâton pour affronter la finance, la BCE et les capitalistes européens, et la seconde, une belle fleur qu’on tendra aux peuples pour qu’ils puissent entrevoir l’existence d’une belle Europe sans son carcan ordo-libéral.

Bref, nous ne réussirons pas tout seul. Et le discours « Nous sommes la France, nous sommes beaux et forts et on y arrivera touts seuls » est tout simplement contre-productif. Et encore une fois, ne pas chercher des alliés au sein des autres populations est catastrophique à plus d’un niveau.

Pour conclure, comment expliquer qu’à part la question écologique et à un degré moindre l’Europe , on se retrouve avec un programme aussi mou et plein d’incohérences ?

Je pense que le programme de la FI n’est que la conséquence de tout ce que j’ai énuméré au dessus : l’hémorragie des militants du PG, la croyance de JLM et de sa cour de détenir la vérité et leur coupure du monde social.

Dans mon esprit, être de gauche, c’est œuvrer à changer le système. Non pas l’accommoder mais opérer des changements radicaux dont la pierre angulaire se situe entre un partage des richesses et un modèle de développement respectueux de la terre.

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Les autres parties sont ici:

Lettre aux insoumis (1/5): Introduction, Histoire, Vote

Lettre aux insoumis (2/5): changer la 5ème,FI mouvement populaire, union de la gauche

Lettre aux insoumis (4/5): Audtions programmatiques, Feuille de route

Lettre aux insoumis (5/5): Notes et références

 

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