Lettre aux insoumis (2/5): changer la 5ème,FI mouvement populaire, union de la gauche

Pour faciliter la lecture, je découpe la lettre en cinq parties: celle-ci concerne le changement de la 5ème en utilisant ses outils, la FI comme mouvement "populaire" et le mirage de la gauche de gauche parlementaire

Changer la 5ème en utilisant ses outils ?

Cher(e) camarade insoumis(e),

Pour revenir à l’objet de ma lettre, la France de 2017 n’échappe pas à tout ce que je viens d’énoncer. On voit bien que l’échéance de 2017 est utilisée par les médias pour cannibaliser la vie politique. Passant sous silence la situation du pays, les élections sont là pour nous détourner des vrais problématiques que j’ai énoncées plus tôt. Mais c’était déjà le cas en 2012 me diras-tu et j’étais des vôtres à cette époque là. Je ne vais pas renier ce passé, loin s’en faut. J’ai été adhérent du PG et avec les camarades à Toulouse, nous avons porté JLM à 15% (le score le plus élevé de France !). Nous avons tracté ensemble, maillé tout le territoire de la cité et côtoyé de près le fonctionnement du Parti de Gauche. Au national, Jean-Luc Mélenchon était derrière Marine Le Pen mais dans la ville rose, nous l’avons placé devant.

Quel est le problème alors ? Déjà, j’ai tiré un bilan de mon expérience de 2012 et j’ai vu l’évolution du Front de Gauche et sa mort sous nos yeux alors que je n’ai cessé d’alerter les camarades sur le sujet. Car vois-tu, le Jean-Luc Mélenchon de 2017 n’est plus le Jean-Luc Mélenchon de 2012. Le programme de la France Insoumise est beaucoup moins offensif que l’humain d’abord, il y a encore des constantes dans l’organisation pyramidale du PG qui se reflètent dans la FI et surtout, il y a des dérives graves dans le discours de JLM qu’une personne de gauche ne peut cautionner.

Déjà, revenons sur la contradiction originelle de sa stratégie: Mélenchon nous enjoint de déconstruire la 5ème république en jouant dans ce cadre-là. Sauf que le cadre de la 5ème république, nous le connaissons tous. C’est le cadre parfait dans lequel se développent le népotisme, la corruption et le plus important : la culture du chef. Se créée ainsi autour du président, une cour, une cour qui ne rapporte au leader que ce qu’il a envie d’entendre. Et cette organisation, tout au sommet de l’état, se propage dans toutes les structures de la société, y compris les partis politiques, qui la reproduisent à merveille.

Malgré lui donc, Jean-Luc Mélenchon se retrouve, en tant que chef d’un parti -le Parti de Gauche-, entouré d’une cour qui l’a accompagné en partant du Parti Socialiste (PS). Ces mêmes personnes (dont je ne veux pas citer les noms, ce n’est pas le but) ont tous « politiquement » grandi dans les jupons de leur chef. Ils lui sont redevables des maigres postes électoraux que le PG a grappillé grâce au Front de Gauche (et grâce aux militants surtout!).

Donc, on se trouve dans une situation où Jean-Luc Mélenchon est entouré de lieutenants qui ne le conseillent pas assez sur ses propres erreurs, qui ne l’orientent pas vers la direction qui serait en adéquation avec les aspirations du peuple de gauche. La seule personne qui avait les capacités intellectuelles et politiques pour porter cette contradiction est le regretté François Delapierre.

Emporté par un cancer, Delapierre était la matrice idéologique qui ancrait Jean-Luc Mélenchon à gauche et lui permettait de corriger le tir quand le candidat partait sur des chemins tortueux -que j’analyse plus tard dans cette lettre-.

Le fonctionnement du PG a été imaginé par les démissionnaires du PS pour éviter l’expression de courants contradictoires au sein du parti et éviter donc les tambouilles électorales qui ont mené le PS au résultat que l’on connaît. Sauf qu’en éliminant toute opposition interne, les militants les plus aguerris, qui forment les nouveaux et qui ont un pied dans la vie associative et sociale, ne peuvent plus s’exprimer et donc quittent le PG.

La France Insoumise se trouve ainsi orpheline de cette force de mobilisation qui en a marre de ces pratiques. Car ne nous trompons pas, cette cour n’a pas disparu et se retrouve à la tête de France Insoumise.

France Insoumise : un mouvement « populaire » ?

Cher(e) camarade insoumis(e),

J’anticipe l’argument qui consiste à dire que la FI est différente du PG et qu’il ne faut pas préjuger de son futur. Or, il faut regarder de plus près le passé du PG pour comprendre le futur de la FI.

Dès 2008, lors du congrès constitutif du PG, Jean-Luc Mélenchon a déclaré que le but « n’était pas de partir sur des sempiternelles polémiques idéologiques sur l’organisation du parti. Il faut  des militants disciplinés pour gagner des élections» (7). Vu son parcours au sein de l’OCI (Organisation Communiste Internationaliste), cette attitude autoritaire n’est pas étonnante. Ainsi, dès le départ, le PG a été et sera un parti qui court les élections, qui n’a pas le temps de se poser pour réfléchir, de se former et de former ses militants et donc incapable de se renouveler idéologiquement car coupé des réalités sociales du pays.

Alors qu’il devrait au moins conjuguer son action avec le mouvement social, le PG préfère se construire au sein de la 5ème république, ce qui n’est pas condamnable en soi. Ce qui l’est, c’est de prétendre construire un mouvement collectif, comme la France Insoumise alors que l’on est soi-même non ouvert à la critique et adepte des parachutages des proches au dépend des militants locaux.

Au début, j’ai cru que le cas du PG de Toulouse était particulier et que je ne pouvais pas le généraliser au niveau de la France. Sauf qu’en recoupant avec d‘autres sections locales, les mises sous tutelles et les exclusions des têtes dures sont légions ! Je veux donner pour exemples la situation du Parti de Gauche 92 (8) où le parachutage d’un certain Michel Soudais, journaliste à Politis, a induit la rébellion de la section locale qui s’est retrouvée mise sous-tutelle... Ou encore, tout récemment, le 26 Janvier 2017, la démission collective de 30 membres du PG Isérois (9).

Donc, les Mélenchon ne peuvent pas s’exprimer dans le cadre imaginé pour eux par Mélenchon. Comment donc espérer que lorsqu’il sera président de la république, il changera les institutions ? Alors que dans sa pratique, dans son propre parti, Jean-Luc Mélenchon a parfaitement intégré les codes de la 5ème république. En même temps, il ne faut pas s’en étonner puisque le parcours même de JLM montre qu’il ne peut être porteur d’une pratique nouvelle en dehors des partis politiques.

France Insoumise se targue d’avoir une organisation sur internet et donc horizontale. Nous verrons si les 200.000 soutiens auront leur poids dans la campagne électorale mais entre cliquer sur un bouton et aller militer sur le terrain, il y a tout un monde.

Le but des élections est de convaincre des gens, de faire du porte à porte et non pas se contenter de partager les vidéos de JLM sur Youtube et mettre des « pouces bleus ». Quid des classes populaires ? Des retraités qui ne maîtrisent pas ces outils ?

Je suis loin de la France et je porte une analyse sur les bribes d’informations que je reçois par ci, par là. Mais, je ne crois pas que FI puisse mobiliser la jeunesse des quartiers, qui est un acteur fondamental sur lequel il faudra s’appuyer pour mener une véritable politique révolutionnaire.

Ce qui me fait dire cela est un exemple assez frappant : celui de la caravane de la FI qui a parcouru les quartiers populaires. La démarche est plus que louable et elle permet de connecter les classes moyennes -le gros bataillon de FI- et les classes populaires des quartiers. Sauf que, le vrai lien doit se faire avec les associations locales. Car toutes ces associations existent déjà et ce n’est pas la peine de réinventer la roue en venant avec sa propre caravane.

Ces militants et militantes extraordinaires des quartiers sont nos alliés et connaissent ces problématiques mieux que quiconque. Ils sont une véritable mine d’or mais ils ne sont malheureusement pas impliqués dans le processus électoral de FI. A l’exception notable de Leila Chaibi, une figure connue, respectée et respectable du monde associatif, je ne vois pas beaucoup de représentants des classes populaires et des associations dans la FI.

Ce succès de JLM sur Youtube n’est malheureusement qu’un effet de mode et aura du mal à se transformer en succès dans les urnes. Car, écouter JLM est devenu un moment de consommation : même la contestation se consomme comme on consommerait des pizzas. Je tiens à signaler que Benoit Hamon fait à peine 2000 vues sur sa chaîne YouTube mais a réussi à réunir 1.2 million de voix...

Le mirage de l’Union de la Gauche parlementaire

Cher(e) camarade insoumis(e),

A l’heure où j’écris ces lignes, Benoit Hamon a été placé en position pour faire l'Union de la gauche opposée à la politique de sa droite complexée incarnée par Valls et compagnie. Sauf que, pour réaliser cette unité, Hamon va buter sur l'intransigeance de Mélenchon -déjà intransigeant avec ses propres alliés comme le Parti Communiste (PC)- mais peut compter sur le PC pour savonner la planche à FI. Donc en échange de quelques circonscriptions, le PC va soutenir Hamon dans son entreprise d'union. Le même raisonnement s'appliquera avec Europe Ecologie-Les Verts (EELV).

Le bilan sera le suivant : Hamon va siphonner l'électorat de Mélenchon et remontera -comme par magie- dans les sondages. Sachant que sa trouvaille du revenu universel a déjà ringardisé Montebourg, il va bénéficier de la prime nouveauté et par dessus, de la prime de la tentative d'union.

Tout cela vient démontrer une fois de plus qu’on ne peut pas espérer une révolution citoyenne par les urnes... Le système électoral aura toujours une capacité d'adaptation incroyable : vous voulez du neuf? Tiens, vous avez du Hamon et du Macron. Vous ne voulez plus de Sarkozy? Vous avez du Fillon et on peut même rajouter une belle casserole par dessus si vous voulez.

D’ailleurs, cette tentative d’union de la gauche de gauche est une vieille lubie qui a de tout temps échoué. Le dernier exemple en tête est celui de l’élection présidentielle de 2007. A l’époque, la gauche de gauche sortait revigorée de la victoire contre le Traité Constitutionnel Européen, rejeté par référendum. La gauche du PS, qui a avalé son chapeau, s’est rangée derrière Ségolène Royal. Je me souviens à l’époque de toute l’énergie que nous avons mis dans les collectifs anti-libéraux (il y en avait même un à l’université Paul Sabatier de Toulouse!). On espérait fort que cette énergie se transforme dans un cartel électoral.

J’avais posé la question à Noël Mamère, rencontré à Toulouse en 2006 : « Et pourquoi ne pas unir toute la gauche anti-Traité Constitutionnel Européen pour les présidentielles ? ». Il avait balayé la proposition d’un revers de la main en disant qu’on ne peut pas s’allier avec « des sectaires »…

Et du coup, on a mis tous nos espoirs dans la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) ancêtre du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) pour porter ce projet d’union: tout le monde parlait d’unité, Olivier Besancenot, Arlette Laguiller, Marie-Georges Buffet et le bon vieux José Bové. Arrivé Décembre 2006, tout le monde est rentré dans sa niche et les rêves d’union dans les urnes se sont fracassés sur le mur des égos…

Donc, l’union Hamon-Jadot-Mélenchon, elle aussi va capoter. Il fut une époque durant laquelle, moi-même, j’ai cru qu’une union dans les urnes allait tout faire changer...

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Les autres parties sont ici:

Lettre aux insoumis (1/5): Introduction, Histoire, Vote

Lettre aux insoumis (3/5): Glissement programmatique

Lettre aux insoumis (4/5): Audtions programmatiques, Feuille de route

Lettre aux insoumis (5/5): Notes et références

 

 

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