Qu’est-ce qu’un candidat populiste ? C’est un politicien qui flatte la minorité du peuple, lui fait prendre des marronniers pour des sujets essentiels, cultive en lui les réflexes conditionnés, le divertit avec des leurres dont on ne sait plus à la fin s’ils sont le produit bondissant d’une réalité partagée ou celui de son commentaire inlassablement régurgité. Un candidat populiste n’est pas un candidat populaire, mais s’en rencontre-t-il beaucoup, des candidats populaires ? Un candidat populaire ne devrait pas être que celui qui attire sur lui le plus d’intentions de vote. Un candidat populaire devrait être non le candidat du peuple, ce qui l’instituerait en parrain démagogue et donc rétablirait le peuple en sa minorité, mais un candidat-peuple, ce qu’était de fait chaque citoyen dans l’Athènes démocratique antique, dès lors qu’il acceptait et justifiait par ses actes les termes de la Constitution athénienne. Le citoyen, à Athènes, quelle que fût sa couleur de peau, son origine ethnique, son appartenance tribale ou sa condition sociale, renaissait dans le sein de la Constitution de la cité

Comme le rappelait il y a peu le professeur de droit constitutionnel Dominique Rousseau sur Mediapart (« Présidentielle : changer de République ? »), le peuple, en dehors du texte référent qui le constitue, n’est qu’une abstraction dont le profil est constamment refaçonné par les agents du populisme. La possibilité de voter ne saurait à elle seule instituer ni constituer un peuple, non plus que la possibilité pour des citoyens sélectionnés d’exercer un mandat représentatif. Le peuple existe par le choix que font ses membres de se rassembler sous la bannière explicite d’une constitution à laquelle chacun d’eux s’adosse en conscience, sur les projets intéressant l’intérêt commun qu’il soutient ou rejette, ou dans la magistrature qu’il occupe. Chaque citoyen devrait pouvoir se penser et se définir comme un représentant et un ambassadeur de la Constitution de l’État où il vit. Cette représentation-là prime toutes les autres, inspire toutes les autres. Les agents de l’État, dans une démocratie saine, achevée, ne jurent pas fidélité à un gouvernement mais à l’esprit de la Constitution, la lettre pouvant toujours en être modifiée. Mais pourquoi seraient-ils les seuls à devoir le faire ? Il est risqué de confier à un corps dédié le soin de garder pareil trésor. S’il n’est pas donné à chacun d’entre nous de pouvoir faire vivre la Constitution, de la mettre à l’épreuve du réel dans l’espace et dans le temps de son existence, alors il n’est pas de Constitution, alors il n’est pas de peuple ; il n’est qu’une clientèle que son patron du moment occupe avec des jouets, pendant qu’il se réserve les vraies affaires, qui sont en général de bonnes affaires.

L’énorme gâchis de notre démocratie tient à l’impossibilité où nous sommes, nous, citoyens, de satisfaire pleinement, dans le cadre constitutionnel actuel, un appétit politique qui se sent horriblement contraint dans le seul espace où il lui soit permis de s’aiguiser : l’espace associatif. Cet espace minuscule engloutit des millions d’heures de bénévolat qui, pour les actifs, sont prises non sur le temps de travail mais sur le temps de loisir, de repos, des retrouvailles familiales ou amicales. Notre démocratie n’a absolument pas été conçue, dans ses structures comme dans l’organisation du travail qu’elle promeut, pour accueillir un peuple. L’ekklesia athénienne antique, dont elle n’a pas retenu grand-chose, a pu réunir jusqu’à 10 000 citoyens par session. Existe-t-il un seul lieu, en France, qui soit aménagé et pensé pour une activité politique délibérative d’ampleur égale à celle qui a fonctionné près de deux siècles à Athènes ? Quel architecte a jamais songé à ce que pourrait être un Pnyx (siège de lassemblée des citoyens) moderne, à l’échelle d’une métropole ? Et ne me dites pas qu’un stade y suppléerait. La fonctionnalité délibérative d’un stade est nulle. Existe-t-il, en France, une décharge politique, de même qu’il existe une décharge syndicale, qui permettrait aux travailleurs qui le souhaiteraient de travailler, une fois par semaine, sans perte de revenu, pour l’intérêt commun au sein d’une assemblée politique ? Existe-t-il, en dehors des partis et des pôles mouvants d’éducation populaire, des structures publiques de formation à la rhétorique, cet art noble du discours qui s’adresse autant à l’intelligence qu’à la tripe, antidote à la communication publicitaire ?

Les candidats « anti-système » à la présidentielle disent se soucier du peuple et voudraient lui voir jouer un rôle de premier plan dans la régénération de notre République. C’est bien beau, mais se préoccupent-ils vraiment, sincèrement, de créer les conditions d’une participation massive, durable et dynamique des citoyens aux activités politiques qui se projettent à l’horizon de leurs vies ? Épluchez les programmes. Si l’espace-temps du politique n’y est pas radicalement repensé  il ne lest guère, par exemple, dans le programme conservateur du FN –, vous pouvez être certains qu’après vous en avoir tiré pour vous demander votre avis, on vous replongera dans la boîte où lon vous cantonne depuis des lustres, et que l’on y mettra un cadenas.        

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