Présentation de la Boise de Saint-Nicaise

Vous avez suivi ici même, sur le blog de Pascal Maillard et dans le journal de Mediapart les péripéties de cette aventure humaine singulière dans un vieux quartier de Rouen dont l'emblème, une église elle aussi singulière, en passe d'être désaffectée, est devenu un phare civique. Un nouveau chapitre vient de s'ouvrir.

L'église Saint-Nicaise, de nouveau sur la carte © L.A-M L'église Saint-Nicaise, de nouveau sur la carte © L.A-M

La Boise de Saint-Nicaise s’est présentée aux Rouennais-e-s le 8 octobre dernier. Ce samedi après-midi, il faisait frais, presque beau dans la ville aux cent clochers. Un peu moins d’une quarantaine de personnes ont pris place dans la salle basse de la maison de quartier, à 100 mètres de l’église, à l’invitation de la toute jeune association. L’inscription du linteau d’une des portes d’entrée, « Pain de saint Antoine de Padoue », vestige d’une époque pas si lointaine où la paroisse vouait une dévotion à ce saint nourrisseur des pauvres et où l’église Saint-Nicaise était un centre de pèlerinage renommé, mettait d’emblée visiteuses et visiteurs dans le bain d’une histoire qui s’obstine à sauter par-dessus murs de parpaings et palissades en tôle. Une quarantaine, c’est peu, nous direz-vous, mais la campagne d’affichage, la semaine précédente, avait été perturbée par une contre-campagne d’arrachage rageuse. L’occupation de l’église par les militant-e-s de Nuit Debout en mai dernier a donné un os à ronger à quelques malveillants qui se morfondaient et ils ont du mal à le lâcher. Quant aux habitant-e-s du quartier, dans leur grande majorité, ils restent partagés entre méfiance et attentisme. Cette réunion aura, nous l’espérons, rassuré et remotivé celles et ceux qui ont fait le déplacement.

Outre les riverain-e-s et les membres du collège de la Boise, il y avait un guide-conférencier, trois représentants des Repas Chauds Saint-Marc, deux représentants de l’association de sauvegarde de l’église Saint-Jean-Eudes, une adhérente de lassociation Fil Vert, des Amis des Monuments Rouennais, des conseillers de quartier, des membres du Village Croix-de-Pierre, mais aucun représentant du Village Saint-Nicaise. Les élus avec qui l’association est en contact avaient été prévenus et s’étaient excusés de ne pouvoir être là.

La présentation s’est ouverte par un échantillon sonore des grandes orgues de Saint-Nicaise, suivi d’un diaporama commenté, avec des vues extérieures et intérieures de l’église et de ses dépendances, du XIXe siècle à nos jours. La Boise a ensuite indiqué le statut actuel de l’église : édifice inscrit depuis 1981, désacralisé et en cours de désaffectation. La DRAC vient d’en achever l’inventaire. La désaffectation sera prononcée si la DRAC et la préfecture donnent leur accord. La Boise a dans la foulée évoqué ses objectifs, d’ordre à la fois patrimonial, social et culturel, et les a inscrits dans la perspective plus globale de la revitalisation d’un quartier mourant dans une ville « en transition ». Elle a bien insisté sur le fait que l’église, le presbytère et son jardin forment un ensemble insécable, solidaire, et que tout projet de reconversion devra en tenir compte. Elle a brièvement fait la revue des démarches entreprises auprès de la DRAC et de la mairie. Un dossier réalisé en partenariat avec le Fil Vert a été déposé pour demander un verdissement pérenne des abords saccagés de l’église, ainsi qu’une transformation du parvis et du clos du presbytère en jardins partagés. Réponse de la mairie attendue. Reste à trouver des jardiniers volontaires pour entretenir à tour de rôle bacs et parterres, en cas d’acceptation du dossier.

Les présentations faites, la Boise a laissé parler les représentants des Repas Chauds, dont elle compte reconduire l’activité de restauration à l’adresse des plus démunis. Les raisons de son interruption en 2015 ont ainsi pu être définitivement éclaircies et deux enseignements en ont été immédiatement tirés : 1) si l’activité renaît, elle ne devra pas être à cheval sur la partie presbytère et la partie église, la sécurité ayant été invoquée pour justifier la fermeture de cette dernière ; 2) il faudra donc envisager, comme l’avaient fait du reste les Repas Chauds, de rénover et de mettre aux normes d’hygiène et d’accessibilité le presbytère, plus adéquat ; 3) les bénévoles recrutés devront être constants dans leur engagement. Sont intervenus ensuite les représentants de l’association de sauvegarde de l’église Saint-Jean-Eudes. Comme la nef et le clocher de Saint-Nicaise, Saint-Jean-Eudes, église de style néo-byzantin en béton habillé de briques, a été construite par l’entreprise Lanfry. Comme Saint-Nicaise, elle est implantée dans un quartier populaire. À la différence de Saint-Nicaise, elle est toujours utilisée par le culte catholique. Promise à la destruction à la suite d’une expertise discutable, elle a été sauvée par l’opiniâtreté de quelques paroissiens, qui ont diligenté une contre-expertise et convaincu l’État et le diocèse de les aider à réunir l’argent nécessaire à sa restauration. Le chantier est autrement vaste à Saint-Nicaise, si l’on comprend le presbytère et son jardin, et plus complexe, car l’église est en deux parties, une partie en pierre, une partie en béton, et contient de nombreuses pièces de mobilier et d’archives anciennes et modernes nécessitant restauration, protection et signalement, ainsi que des orgues et des cloches exceptionnelles. Il faudra plus qu’une souscription pour convrir les coûts d’un tel chantier, après qu’une nouvelle expertise les aura fixés. L’aide et le conseil de la Fondation du Patrimoine ne seront pas de trop pour mener à bien cette entreprise de sauvegarde et de valorisation. On ne parviendra pas autrement à lever les réticences, essentiellement pécuniaires, de la mairie propriétaire.

La séance s’est achevée par un échange avec les gens présents. Une habitante de longue date du quartier en a profité pour nous lire un texte écrit au dos d’une photographie en noir et blanc des cloches de Saint-Nicaise et vantant leurs qualités acoustiques.

Une fois dehors, le guide-conférencier Paul Sement a entraîné un petit groupe dans une visite du quartier axée sur son passé médiéval ouvrier, essentiellement textile, puisque le célèbre drap de Rouen y était tissé et foulé (par les foulonniers eux-mêmes et non par des maillets mécaniques). Cette paroisse populeuse, créée sous le règne de saint Louis, avait une identité très marquée, inventive, irrévérencieuse et libertaire, jusque dans son sociolecte, le parler « purin », qui a fait l’objet d’opuscules drôlement érudits, comme on n’en écrit plus, tels la Friquassée crotestyllonnée (1603) de l’abbé Raillard, les poèmes en langage purinique écrits par David Ferrand entre 1625 et 1653 ou le Coup-d’œil purin (1773), satire dirigée contre le Conseil supérieur de Rouen. La visite s’est tout naturellement conclue par un arrêt devant l’emblème du quartier. Paul a souligné le caractère unique en France de cet édifice hybride, y compris dans le choix esthétique des architectes Pierre Chirol et Émile Gaillard de s’inscrire dans l’avant-garde sans rompre pour autant avec les canons du gothique, ce qui transparaît notamment dans le programme statuaire. Nous avons encore appris beaucoup de choses ce jour-là, et incidemment que Nicaise est le saint patron de ceux qui cherchent un appartement. 

Ce samedi 8 octobre 2016, la Boise a accroché un panneau de sa fabrication au portail de l’église Saint-Nicaise pour la signaler à l’attention des passant-e-s et des groupes de touristes.

Rappel : une cagnotte a été ouverte ici pour financer une nouvelle expertise et permettre à l’association d’amorcer ses premières actions. Les petits dons sont acceptés. Ils nourrissent les grandes rivières de lavenir.  

Historique du combat de sauvegarde et de reconversion de l’église Saint-Nicaise, propriété municipale :

- 1ère alerte : un billet publié sur Mediapart en mars 2015 signale le lancement du processus de désaffectation de l’église désacralisée par le conseil municipal de Rouen et la volonté exprimée par le maire socialiste, Yvon Robert, de vendre « l’église des pauvres » à un promoteur immobilier. Il dénonce aussi l’état de délabrement scandaleux d’un édifice exceptionnel, fermé au culte depuis 2002 pour des raisons de sécurité, mais accueillant encore dans sa sacristie une restauration trois étoiles pour indigents.

- 2e alerte : le 5 mai 2016, Nuit Debout-Rouen occupe l’église et fonde la Commune Saint-Nicaise. Émerveillement des Communards devant la beauté des lieux. Certains d’entre eux s’attellent au nettoyage et aux réparations de première nécessité. Un arrêté d’expulsion est rapidement émis à leur encontre. Les riverains redécouvrent leur église, alors réouverte.

- 6 juin 2016 : expulsion sans violences des Communards. Les accès du presbytère sont murés et bâclés. L’église est à nouveau fermée.

- Dans la foulée de l’expulsion, des riverains et des passionnés du patrimoine créent l’association La Boise de Saint-Nicaise pour ne pas voir se dissiper l’élan impulsé. 

- Le 3 septembre 2016, un appel à adhésions et à dons est lancé sur le blog de Pascal Maillard.          

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