La cathédrale solidaire!

Alors que le gros de l’effectif normand des gilets jaunes s’est transporté à Paris, une centaine d’entre eux est restée à Rouen pour renforcer les milliers de marcheurs (les vrais) pour le climat. Quelques audacieux grimpeurs, bravant les risques, ont accroché une oriflamme jaune à la flèche de la cathédrale, renouant avec un geste historique.

Oriflamme d'une nouvelle libération. © Christophe Hubard pour "Paris-Normandie" Oriflamme d'une nouvelle libération. © Christophe Hubard pour "Paris-Normandie"
Prenant la relève du millier de collégiens et de lycéens qui, à la fois joyeux et sérieux, rivalisant d’inventivité dans les slogans, défilaient la veille dans la capitale normande en invitant les spectateurs à les rejoindre plutôt qu’à les regarder passer sur l’écran de leur smartphone, emblème high tech de la dissonance cognitive qui nous affecte, plusieurs milliers de marcheurs pour le climat ont à leur tour processionné, au son d’une fanfare, ce samedi 16 mars 2019, renforcés par une centaine de gilets jaunes, le gros de l’irréductible bataillon étant mobilisé à Paris. Mais ce que l’on retiendra surtout de cette journée, comme un camouflet claquant au vent pour les puissances en place, c’est l’oriflamme jaune suspendue à la lanterne de la flèche de la cathédrale Notre-Dame, à plus de 140 mètres de hauteur. Vers midi, sur ordre de la police, les pompiers du Groupe du groupe de reconnaissance et d’intervention en milieu périlleux sont allés dénouer l’écharpe enserrant le col de fonte et Dieu a dû tousser.

Outre qu’il montre qu’aucun Olympe ne décourage l’assaut d’un peuple titan, quand les milices du pouvoir n’ont de cœur que pour mutiler des gens désarmés, outre qu’il rappelle à l’ordre un diocèse plus occupé à remplir ses caisses qu’à secourir son prochain, ce geste renoue avec celui de Georges Lanfry, en août 1944, à la libération de Rouen. Cet entrepreneur rouennais, qui avait sauvé tant d’édifices – dont la cathédrale elle-même –, des déprédations et des ravages de guerre dans une ville qui servait de terrain d’entraînement aux bombardiers américains guidés par les pilotes de la RAF, était allé suspendre à la flèche, exactement au même endroit, un immense drapeau tricolore. À ses pieds, tandis que les fonctionnaires de la collaboration, à la préfecture, brûlaient précipitamment les archives compromettantes, rues et ruines se pavoisaient d’un printemps de tissus multicolores au beau milieu d’un été gris des fumées aux relents de charogne et d’essence du barbecue géant que les Alliés venaient de s’offrir en anéantissant l’armée von Kluge, bloquée sur les quais rive gauche, faute de ponts.

Rouen, août 1944, après la libération de la ville de l'occupation allemande. Rouen, août 1944, après la libération de la ville de l'occupation allemande.
Le symbole est fort, dévastateur, d’où la rapidité de réaction de la préfecture (avec mise en danger, par grand vent et dans un édifice en travaux, de la vie des pompiers). L’intelligence collective remarche, souvent sans le vouloir ou en le sachant confusément, dans les pas des lutteurs du passé, pour la plupart anonymes, auxquels nous devons tant, ces soldats inconnus des conquêtes sociales dont nos mémoires si vite distraites devraient être les cénotaphes, en lieu et place des principicules dégénérés et ganaches sanguinaires que nos manuels historiques continuent d’ériger en parangons de grandeur. Ces derniers mois, nous avons connu une forme de libération gigantale, une chape idéologique a sauté, emportant dans son souffle le dogme et le clergé néolibéraux, dont la logorrhée tourne à vide, sans plus abuser personne, y compris à droite. Ce n’est qu’une première étape, certes, encore fragile, d’une éclosion expérimentale des consciences portée par une minorité intrépide que l’intelligentsia ne pensait pas ou plus capable d’éveil et que l’on voudrait voir débordante dans notre impatience, mais quelle étape et quelle énergie et quelle inventivité face à un pouvoir impotent et sclérosé, dont le seul horizon projectif est celui de la rente et qui n’a à opposer à la vague qui vient que le môle, somme toute dérisoire, d’une police et d’une haute (dys)fonction publique mercenarisées ! Libérons-nous une fois pour toutes du néolibéralisme !   

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