décoloniser la langue ?

Si le néo féminisme veut en finir avec le sexisme par l’écriture inclusive, pourquoi cette écriture néglige-t-elle les impensés langagiers impérialistes et coloniaux ? Pleins feux sur les incohérences politiquement correctes

Amérique: usurpation éhontée du nom d’un continent par une seule nation, cette appellation n’est presque jamais contestée alors qu’elle repose sur un malentendu (Amerigo Vespucci n’y est pour rien) et ignore avec superbe les 34 autres nations. Il en va de même pour ses dérivés (une artiste américaine , un Américain , américaniser) et ses composés (amérindien = autochtone , indigène). Abya Yala est le nom reconnu par les peuples originaires de ce continent qui convient pour s’y référer et Etats-Unis ou étasunien pour le pays de Trump.

 

métropole: entendue comme métropole française en opposition avec “ses” territoires et communautés, ce centre qui rayonne tel le phare de la tour Eiffel et distribuerait avec bienveillance connaissances et richesses est tout simplement la France continentale. Comme on distingue le petit-déjeuner continental et l’anglo-saxon on peut faire la différence entre cette France et les provinces francisées non pas par la force des choses mais par la force des canons.

 

autochtone, indien, indigène, métisse, créole, mulâtre , beur , noir,  blanc: ces distinguos raciaux légués par notre passé colonial et esclavagiste établissaient une discrimination sociale fondée sur la couleur de peau et le mouvement décolonial insiste sur sa persistance. Les antiracistes à la SOS antiracisme du siècle précédent affirmaient les ignorer - sauf s’il s’agissait de leur fille á marier -  mais les refouler comme ce politiquement correct l’exigeait ne paraît plus être la bonne solution. Pourquoi ne pas les clarifier sereinement? Le débat autour du point suivant pourrait déblayer le terrain.

 

identité nationale: cet oxymore lorsque l’on admet qu’une identité est complexe et comporte plusieurs facettes a été introduit par l’auteur du “La France tu l’aimes ou tu la quittes” qui a été jusqu’á lui créer un ministère en 2007. La simple observation de l’équipe de France gagnante en 1998 ou de celle de 2018 prouve que les apports de gènes lointains sont une réalité, pourquoi nier alors sa pluralité raciale à l'image de celle celle de la société française ? multiethnique, multiculturelle, multi-identitaire, cette société plurielle issue des colonialismes dépasse la laïcité instaurée par un colonialiste notoire, Jules Ferry.

 

communautarisme: probablement en raison de sa racine “commun/e” qui donne des boutons á certains qui ont grandi dans l’anticommunisme, ce terme est galvaudé et privé de son sens noble qui relie les personnes et dont font l’expérience les Français expatriés se serrant les coudes dans l’altérité ressentie comme étrange et hostile (voir ici) . Le communautarisme ne menace pas la laïcité républicaine, il l’accompagne avec les syndicats, les églises, les corporations, les amicales… il convient donc de le réhabiliter avec son homologue “minorité”.

 

relativisme: à l’index de l’église romaine-catholique cette fois et non plus de la République, cette école de pensée qui a mauvaise presse est associée au laissez-faire et à l’indifférence qui accepterait les mutilations (ablation du clitoris, circoncision) et le lynchage en raison des différences de mentalités (voir ici) . Alors que les mœurs tendent à s’uniformiser sous le souffle de la mondialisation, le maintien des traditions non mutilantes relève du jeu d’équilibriste pour les peuples originaires traités d’arriérés quand ce n’est pas de singes: que cesse enfin cette diabolisation des cultures rétives á l'occidentalisation.

 

race: ce concept (abstrait en raison de sa polysémie) fait l’objet de toutes les batailles, toutes les peurs et toutes les rages mais les tentatives d’en purger la constitution en 2018 ont échoué puisque les inégalités de race persistent au même titre que celles dues aux stigmates de la religion ou de l’origine. En voici le préambule pour mémoire:

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion.

 

Cette discrimination langagière ne va certes pas jusqu’á nier l’Autre en le fusionnant avec le wasp (blanc anglo-saxon protestant) comme pour le féminin de l’accord au pluriel et il est vrai que les occurrences sont peu nombreuses, mais leur emploi réitéré ou méprisant sous couvert de familiarité bon-enfant - ben quoi, on n'a plus le droit de rigoler? - dans le cas des typologies de couleur de peau contribuent à perpétuer ce colonialisme dans nos esprits. Faire reconnaître et accepter les différences avec ce qu'elles impliquent encore est un des enjeux actuels du mouvement décolonial.

 

pour aller plus loin:

- collectif piment , radio Nova:  https://actu.orange.fr/societe/videos/le-derangeur-ou-comment-decoloniser-la-langue-francaise-CNT000001qRDWe.html

- un mémoire sur la traduction vers les langues coloniales pour se décoloniser: file:///C:/Users/Usuario/Downloads/Masterscriptie_Robert%20Gudde_0490717_La%20decolonisation%20linguistique%20et%20la%20problematique%20de%20la%20traduction%20postcoloniale%20chez%20Assia%20Djebar%20et%20Malika%20Mokeddem.pdf   

- un article de Françoise Vergés dans la Revue du Crieur : https://www.cairn.info/revue-du-crieur-2018-2-page-68.htm 

 

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