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Billet de blog 10 oct. 2021

La guerre de sécession contre la Nation des Espagnols, Jesús Rul.

" Tout cela ne pouvait être qu'un accès premier de rage insensée, se disait-on. Au XXème siècle, cela ne peut pas durer. Mais cela n'était que le commencement." Stefan Zweig, Le Monde d’hier.

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La guerre de sécession contre la Nation des Espagnols.

Pouvoir, propagande et prosélytisme

dans la Catalogne nationaliste.

Jesús Rul Gargallo

Introduction.

    Face à l’impuissance à changer le monde régi par le capitalisme devenu totalitaire, toute tentative de sécession peut être perçue comme un acte, un mouvement progressiste susceptible de mettre en échec la machine de l’économie dominée par la finance. L’illusion que le lobbying ethnoculturel pourrait saper les ciments des sociétés capitalistes semble s’être imposée « à gauche », une « gauche » complexée et fascinée par l’extrémisme – et non pas la radicalité ... Elle propulse sur le devant de la scène, sous forme de revendications identitaires et communautaristes, des revendications réactionnaires qui semblent inspirées de l’ultra-libéralisme le plus sauvage, défendant les privilèges de groupe au nom d’un fait différentiel, d’une singularité idolâtrée. Elle se montre aveugle au fait qu’à l’origine de ces mouvements se trouvent souvent les oligarchies et les partis les plus conservateurs, appelés par certains Espagnols « ramasse-noisettes ». Ces oligarchies tirent les ficelles des éléments les plus radicaux à gauche, leurs membres étant certains, en bons capitalistes, de recueillir les fruits d’une éventuelle sécession.

    Le sécessionnisme catalan représente un danger pour la cohabitation pacifique des populations, pour la paix en Catalogne, en Espagne, mais aussi en Europe. Ce qui se passe aujourd’hui dans ce territoire espagnol rappelle de façon inquiétante les politiques discriminatoires organisées en Europe au siècle passé, dans les années 30, et dont la manifestation la plus extrême et la plus sombre est incontestablement le fanatisme obscurantiste nazi. Le nazisme, les Espagnols ne l’ont pas connu, vécu dans leur chair. C’est peut-être pour cette raison que les nationalistes eux-mêmes, ainsi que les Espagnols des autres régions du pays, ont du mal à voir la gravité de ce qui se passe sous leurs yeux.

  Pour ma part, je m’étonne de voir que tout cela ne trouve pour ainsi dire pas d’écho dans les médias français dont le silence assourdissant laisse planer un doute sur leur volonté réelle d’informer. Lectrice de médias plutôt de gauche (mais pas seulement !), je dois avouer que ma confiance est entamée par une évidente complaisance à l’égard d’atteintes graves aux droits individuels des citoyens catalans respectueux de l’État de droit, une complaisance à l’égard de l’identitarisme xénophobe, une complaisance à l’égard de leaders politiques, M. Sánchez par exemple, sous prétexte que l’on peut accoler à son nom l’épithète « socialiste ». Une fois les termes « gauche » ou « socialiste » prononcés, qui nous préservent du « diable fasciste », on peut se permettre de jeter des pelletés de sable sur la réalité des faits, en renonçant à tout travail d’analyse approfondi, à toute déontologie journalistique. Va-t-on devoir attendre que Bruxelles s’empare du problème comme il semble le faire pour la Pologne et la Hongrie ?[1]

  Face à l’absence quasi totale de débat en France sur la situation politique en Catalogne, j’ai voulu contribuer à la diffusion du livre de Jesús Rul Gargallo intitulé La guerre de sécession contre la Nation des Espagnols. Pouvoir, propagande et prosélytisme dans la Catalogne nationaliste.

    Fort de son expérience d’inspecteur d’Éducation en Catalogne, témoin « privilégié » des manœuvres du sécessionnisme pour emporter l’adhésion des foules à l’intérieur et hors de la région, Jesús Rul a publié au mois de février dernier cet ouvrage qui aborde la question des problèmes soulevés par la radicalisation du mouvement nationaliste catalan, en particulier la revendication séparatiste. Au travers d’une approche extrêmement complète, à la fois historique, culturelle et idéologique, économique, sociologique, juridique, il tente d’expliquer la situation à laquelle est confrontée l’Espagne, notamment le risque de balkanisation ; il tente également d’apporter des solutions centrées sur la cohabitation et le bien commun.

En tant que professionnel de l’éducation, il met l’accent sur la question de l’enseignement, devenu selon lui un outil privilégié des « nationalismes périphériques »[2] qui, à l’instar de ce qui est fait dans le cadre d’autres institutions, a été détourné de son but premier, l’acquisition d’une autonomie individuelle, d’une liberté de penser, et est aujourd’hui instrumentalisé par les nationalistes au pouvoir en Catalogne et au Pays Basque pour parvenir à des fins de nation-building et de destruction de l’État-Nation espagnol.

La Transition démocratique, à travers la Constitution de 1978, a posé un cadre propice, avec le système des autonomies, à la glorification par les nationalismes basque et catalan d’un fait différentiel de caractère ethnoculturel qui aurait dû évoluer progressivement vers ce que l’auteur nomme un « nationalisme civique », intégré et loyal à la Nation espagnole. Au lieu de cela, les élites de ces régions n’ont eu de cesse de promouvoir un nationalisme de caractère identitaire et radical, nourri par les idéologues nationalistes, racistes et xénophobes, de la fin du XIXème et du début du XXème siècles. Au cours de la première moitié du XIXème siècle, le nationalisme romantique a nourri idéologiquement le traditionalisme localiste des oligarchies de l’Ancien régime avec une vision organique et essentialiste portée sur soi-même, qui conduit à une réification de la nation à la fin du siècle. Cela conduisit ces élites à construire un récit historiciste et émotionnel dans le but de créer des liens identitaires différenciés, tout d’abord culturels et linguistiques, puis politiques. C’est ce courant qui nourrit en profondeur le mouvement sécessionniste qui a émergé dans les années 1980.[3]

Profitant de la large autonomie accordée aux régions par la Constitution espagnole, et du caractère inachevé de celle-ci (elle a gardé jusqu’à nos jours une structure de work in progress), ces régions ont patiemment accumulé des compétences institutionnelles concédées par l’État, en particulier dans les domaines de la communication et de la culture, ce qui aboutit d’une façon de plus en plus évidente à une exclusion des non nationalistes, qui peut aller jusqu’à la mort civile des « dissidents » politiques et intellectuels, et dessine une société divisée en citoyens de première et citoyens de seconde classe.

La fabrication de signes d’identité antiespagnols s’est normalisée au point d’associer, dans les sphères nationalistes, le fait d’être catalan et celui d’être antiespagnol. La revendication d’un caractère ethnique différentiel, le fait de pouvoir arborer des lignages « purs », des quartiers de catalanité et des noms autochtones sur plusieurs générations sont devenus décisifs lorsque l’on veut faire carrière en politique ou occuper certains postes. Les symboles nationaux, d’une identité commune (drapeau, langue espagnole, etc.) ont été éliminés de la sphère publique dans certaines zones de la région, alors même que l’espagnol est la langue majoritairement parlée par les citoyens catalans.

L’auteur met en évidence, dans le même temps, l’incapacité des élites espagnoles à renoncer aux luttes idéologiques pour gouverner de façon utile et efficace le pays. La confrontation a été pour elles, ces dernières décennies, un instrument de choix pour masquer leur incompétence.[4]

À l’inverse, les élites régionales nationalistes ont su tirer profit des concessions obtenues du nouvel État démocratique né en 1978. Jesús Rul dénonce leur classisme et leur endogamie. Elles n’ont eu de cesse de nourrir des réseaux clientélistes nationalistes qui vivent des subventions d’un secteur public surdimensionné. Les nationalistes catalans contrôlent maintenant ce que l’on appelle le « triangle de fer », les trois secteurs essentiels du pouvoir : le pouvoir politique et économique, le contrôle de la communication, l’éducation.

  Selon l’auteur, la confrontation avec l’État et par là-même la nation espagnole relève d’une guerre, une guerre non conventionnelle mais une guerre tout de même dont le but est la domination politique et culturelle, orientée vers la «construction nationaliste » jusqu’à l’accaparement total du pouvoir par l’entremise du pouvoir immense dont dispose la Generalitat (siège du gouvernement régional), une guerre menée au moyen de la propagande, de l’endoctrinement, d’associations sécessionnistes subventionnées grâce à de l’argent public et de groupuscules qui n’hésitent pas à avoir recours à la violence et à l’intimidation. Dans sa démarche totalitaire, il utilise deux modes de domination. Une fois le contrôle institutionnel et politique acquis dans tous les domaines de la sphère publique, pouvoirs publics et associations exercent maintenant, dans la sphère privée, une activité prosélyte pour conditionner les esprits dans le but d’élargir la base sociale du nationalisme, dans le but de créer une masse utilisée par les oligarchies nationalistes pour légitimer la sécession.

    Une violence culturelle s’est aujourd’hui institutionnalisée. Des activistes œuvrent sans qu’aucune instance ne pose des limites à leur prosélytisme identitaire, ni au niveau du gouvernement régional sécessionniste, ni, et c’est encore plus grave, au niveau de l’État. Deux exemples récents sont particulièrement révélateurs. Au moment de la rentrée, des groupes d’activistes munis de banderoles se sont rendus dans des établissements scolaires afin de dénoncer une utilisation spontanée du catalan trop réduite selon eux parmi les élèves. Leur intention était ouvertement de faire pression, voire de pratiquer l’intimidation, sur maîtres et élèves[5]. Par ailleurs, un certain nombre de quotidiens ont publié l’information que la Generalitat compte dresser des listes noires d’universitaires qui n’utiliseraient pas le catalan en cours (comme au bon vieux temps du maccarthysme …). Elle incite les élèves à dénoncer les professeurs concernés[6].

  Selon Jesús Rul, la dérive identitaire et sécessionniste du pouvoir nationaliste catalan entre 2000 et 2017 a eu l’effet de contrecarrer et d’annuler en grande partie la vigueur socio-économique de la Catalogne entre 1930 et 2000. Pour la première fois en 2012, le PIB par habitant en Catalogne s’est retrouvé en-dessous de la moyenne européenne. Les années suivantes jusqu’en 2019, la productivité de la région recule par rapport aux autres communautés autonomes. Cette dérive identitaire mine non seulement le développement économique, mais aussi la qualité démocratique de la société catalane. L’auteur voit deux talons d’Achille dans la société démocratique actuelle : la faible représentativité des gouvernants et l’idéologisation des citoyens manipulés par les populismes et les nationalismes sécessionnistes. Ces phénomènes sont particulièrement prégnants en Catalogne.

 I. Éléments historiques.

    L’Empire carolingien, à la fin du VIIIème siècle, établit au sud des Pyrénées une barrière défensive contre les musulmans d’Espagne qui ont fondé Al-Andalus ; elle est appelée « Marches hispaniques » (l’ancêtre territorial de la Catalogne). Ces territoires, le comté de Barcelone (801) mais aussi celui d’Aragon (809), dépendent du roi franc. Le pouvoir y devient héréditaire et ils font des alliances, de préférence dynastiques, pour être plus forts.

À la suite de l’éclatement de l’empire carolingien au XIIème siècle, entre les XIIIème et XVème siècles, la couronne d’Aragon fait la conquête de territoires des Pyrénées et crée les royaumes de Valence et de Majorque.

Le contrôle de la France sur le territoire des Marches prend fin avec le Traité de Corbeil (1258) signé par Louis IX de France et Jaime Ier d’Aragon.

La première occurrence du terme « catalan » apparaît dans le Liber Maiolichinus en 1117, avec les termes Dux Catalensis ou Catalanensis, et catalanicus heros.

  Quant à l’Espagne dans son ensemble, survivant à une quasi destruction au VIIIème siècle à la suite de l’invasion musulmane, elle se constitue en nation historique au XVème siècle, en deux temps : par le mariage d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon qui a supposé l’union de deux puissants royaumes de la Péninsule ibérique engagés dans la reconquête des territoires musulmans d’Espagne, puis, à l’issue de la reconquête du Royaume de Grenade, par l’union des royaumes médiévaux d’Espagne autour du couple royal vainqueur. Elle renouait ainsi avec l’unité de l’Espagne romaine, puis visigothique.

Déjà, durant les Xème, XIème et XIIème siècles, les rois de León, d’Aragon, de Navarre, de Castille, se faisaient couronner en tant que « Imperator totius Hispaniae » ou encore « Imperator Legionensis et Hispaniae ».

    Jésus Rul rappelle des événements de l’histoire d’Espagne qui mettent en évidence les liens étroits et la collaboration entre les différents royaumes de la Péninsule. Des soldats catalans participèrent à la reconquête de Séville (1247-1248). Ils s’établirent sur les terres qui leur furent offertes en récompense, devinrent armateurs et pratiquèrent le commerce. On trouve encore aujourd’hui à Séville un quartier surnommé « quartier des Catalans », autour de La Plaza Nueva. Au début de la phase finale de la reconquête, en 1482, lors de la campagne contre le royaume de Grenade, 1500 Catalans se rendirent à Cordoue. En 1502, les Français envahissent le Roussillon. Le roi Ferdinand le Catholique livre bataille avec 18000 soldats castillans et 10000 soldats Catalans. Il finit par récupérer le territoire.

    Après l’unification territoriale menée par Isabel et Ferdinand, la monarchie « composée » des Habsbourg, comme la nomment les Espagnols, créée à la fin du XVème siècle, est caractérisée par le pluralisme : les royaumes qui la composent ont des lois et des intérêts distincts, parfois divergents. Les structures d’État de la monarchie habsbourgeoise ont créé des bases plurielles et non unitaires, avec des éléments de type confédéral : chaque royaume conservait ses institutions et ses lois propres, une autonomie fiscale et même militaire ; il n’y avait pas d’organes communs de gouvernement et d’administration.

Ce modèle s’oppose au centralisme monarchique qui se développa en France et en Angleterre.

    L’arrivée au pouvoir de la dynastie des Bourbon à la suite de la Guerre de Succession d’Espagne fait cependant de la monarchie espagnole l’homologue des autres dynasties unitaires d’Europe. Le processus d’unification juridique et institutionnel avait déjà commencé pendant le règne de Philippe IV (l’un des derniers Habsbourg), pour faire face aux nécessités économiques et militaires de l’empire, assiégé en Europe, et en lutte pour l’hégémonie des routes commerciales de la Méditerranée, de l’Atlantique et du Pacifique.

Le Comte-Duc d’Olivares, favori de Philippe IV, tenta de mener une politique d’unification avec pour slogan « Multa regna, sed una lex », afin d’élargir l’application des lois de la Castille aux autres territoires d’Espagne.

Avec Philippe V, le premier Bourbon d’Espagne, un certain centralisme semble résolument s’imposer avec les Décrets de Nueva Planta promulgués entre 1707 et 1716. Ceux-ci visent la centralisation sur le plan militaire, économique, administratif pour que l’Empire espagnol puisse faire face, comme nous l’avons souligné précédemment, à la concurrence montante des puissances européennes, en particulier en ce qui concerne les voies maritimes.

Ils entraînent la perte des privilèges médiévaux pour la Catalogne. Les nationalistes présentent cette perte des privilèges médiévaux comme une blessure qui vient nourrir l’imaginaire victimaire[7]. Ces événements, ainsi que la défaite de 1714 face aux armées du prétendant bourbon au trône d’Espagne durant la Guerre de Succession[8] sont érigés en griefs et commémorés aujourd’hui au Musée del Born, vivant exemple des deux ressorts du nationalisme, la victimisation et le suprémacisme.[9]

  Pourtant, au cours des XVIIIème et XIXème siècles, la Catalogne profita de ces changements qui entraînèrent une unification du marché. Les producteurs et commerçants catalans eurent désormais libre accès au marché castillan. L’expansion économique de la Catalogne se fit également en Amérique avec l’élargissement des voies commerciales. Dans le même temps, le gouvernement central acceptait de prendre des mesures protectionnistes pour protéger le développement de l’industrie textile catalane.

La tendance au protectionnisme pratiqué par des régimes libéraux fut une constante tout au long du XIXème siècle. La spécificité de chaque région fut ainsi protégée. La protection douanière favorisa l’industrie textile catalane, la sidérurgie basque, la production minière des Asturies, les agriculteurs céréaliers castillans. Elle eut pour effet négatif sur l’ensemble de l’économie de freiner la modernisation et la compétitivité de l’industrie espagnole, et de pénaliser les consommateurs espagnols en raison des droits de douane élevés qui protégeaient une production peu compétitive. Elle augmentait en effet le prix des produits étrangers et en particulier des matières premières importées, ce qui faisait augmenter le coût de la production industrielle.

  Tous ces changements se firent en protégeant les vieux lignages familiaux catalans qui conservèrent leur patrimoine. Une partie non négligeable de la noblesse catalane adhéra au modèle de pouvoir absolutiste, en marge des changements économiques et sociaux.[10]

    Mais apparaissent alors les premiers signes de divorce entre les élites catalanes et l’État espagnol. Le début du processus de rupture date en réalité de la fin de l’Empire espagnol et de l’effondrement de l’industrie textile catalane. La crise économique et identitaire qui en résulta fut à l’origine du développement d’une renaissance à caractère identitaire empreinte de nostalgie.

  Le mouvement culturel et littéraire de la Renaixença naît lui aussi, un peu plus tard, dans la première moitié du XIXème siècle[11]. Ce mouvement émane de certains secteurs de la bourgeoisie catalane qui trouvèrent dans le mouvement romantique des clés de lecture de leur propre passé. Il surgit à un moment de crise institutionnelle et politique en Espagne. Il déboucha sur des mouvements revendicatifs aussi bien de sentiments collectifs articulés autour de l’idéalisation du passé, que de la défense des intérêts de la classe dominante à travers du lobbying auprès de l’État central espagnol[12].

Ce courant culturel et littéraire de la Renaixença va générer dans le premier tiers du XXème siècle un mouvement politique catalaniste dont le but est la « régénération » et qui aura pour revendication la récupération des privilèges dont jouissait la région et surtout les classes dominantes avant leur suppression par les Décrets de Nueva Planta au XVIIIème siècle.

Un exemple de production écrite manifestant cette rupture avec l’État est le Compendi de la doctrina catalanista (1894), rédigé par Enric Prat de la Riba et le Père Muntanyola. Il se présente comme une sorte de catéchisme, sous la forme d’une suite de questions et de réponses. Sur l’Espagne on lit les questions suivantes :

« Quelle est la patrie des Catalans ? »

Réponse : « La Catalogne. » ;

« L’Espagne n’est donc pas la patrie des Catalans ? »

Réponse : « Elle n’est que l’État ou le regroupement politique auquel nous appartenons. » ; « Qui est l’ennemi de la Catalogne ? »

Réponse : « L’État espagnol. »

Non seulement un tel texte rompait les liens traditionnels avec une identité commune et un patriotisme espagnol, mais il remettait en question le sens politique constitutionnel de la nation espagnole, réduite à un simple appareil d’État, un État qui plus est ennemi. Cette fracture venait contredire des siècles d’engagement des Catalans dans la construction de la nation espagnole, contribution notable depuis l’Âge Moderne.

En 1892, les Bases de Manresa établissent le catalan comme unique langue officielle, excluant ainsi l’espagnol, la langue commune. De même, l’hymne catalan Els Segadors[13](1882) correspond à une réécriture d’une chanson traditionnelle anonyme du XVIIème siècle composée selon la forme métrique du romance (forme poétique), en castillan. Le nouveau texte de Emili Guanyavents se teinte de connotations nationalistes et bellicistes en contradiction avec sa signification première : la foi dans le Christ, la loyauté due au roi d’Espagne, la lutte contre le mauvais gouvernement et les traîtres.

Dans la même dynamique, après la crise espagnole liée à la perte de la dernière colonie, Cuba, où les Catalans faisaient des affaires juteuses, des secteurs catalanistes rompirent avec la logique régionaliste et adoptèrent la symbologie de la Cuba indépendante avec le drapeau rayé et l’étoile rouge à cinq branches.[14]

  L’indépendance de Cuba eut un goût amer pour la bourgeoisie catalane puisqu’elle porta un rude coup à l’industrie textile de la région. L’imaginaire du désastre nourrit dès lors des fantasmes de désintégration du pays. La perte de la dernière colonie créa une atmosphère de déroute et de désenchantement en Espagne. C’est dans ce contexte que les idées catalanistes qui s’étaient développées dans la première moitié du XIXème siècle, oscillant entre l’unité et la dissociation, essaimèrent à travers des journaux, des associations, des partis, diffusant des récits essentialistes et exclusifs, sans créer pour autant, d’ailleurs, un mouvement d’opinion significatif. Les auteurs les plus actifs qui fomentèrent cette pensée furent Almirall, Gener, de la Riba, Cambó. Ils contribuèrent ainsi à inoculer le virus de la différenciation identitaire qui nourrira l’imaginaire sécessionniste[15]. De cet imaginaire naîtra un nationalisme à caractère identitaire et ethnique, traditionnaliste, hostile à la Modernité, préconisant la différenciation classiste promue par les élites qui refusent les changements sociaux (socialisme, anarchisme) incarnés par la masse de « ceux qui viennent d’ailleurs » (cet « ailleurs » étant les autres régions d’Espagne) placés à des postes subalternes. Il est important de ne pas oublier qu’en Catalogne aujourd’hui, la division sociale n’est pas seulement identitaire puisqu’il existe un lien positif entre le niveau social et une ascendance catalane plus ou moins pure. Cela conduit à une fossilisation sociale ; l’ascenseur social est en panne, ce qui freine la promotion du talent et le développement économique. Un Catalan d’origine modeste, ne parlant que le catalan, ne pourra trouver un emploi ailleurs qu’en Catalogne …

  Dans les années 1910, Pompeu Fabra mène à bien l’uniformisation de la langue catalane. La pluralité des expressions est sacrifiée à la fonctionnalité politique. Il s’agit d’une uniformisation des parlers catalans des divers territoires de la région depuis Barcelone afin d’obtenir une langue orthodoxe susceptible de rivaliser avec le castillan, c’est-à-dire un outil politique destiné à la prise de pouvoir.

    Au moment des élections de 1936, la crispation politique, en Catalogne comme dans l’ensemble du pays, arriva à son apogée avec une polarisation extrême entre deux blocs : d’une part, le Front d’Esquerres de Catalunya (gauche) ; d’autre part, le Front Català d’Ordre (droite). Cette violente polarisation n’est pas sans rappeler la situation actuelle. Le spectre politique était divisé sans nuances en « fascistes » et « antifascistes ».

  Les revendications nationalistes poussèrent le gouvernement de la Seconde République à accorder un statut d’autonomie au Pays Basque et à la Catalogne. Pourtant, on doit encore parler à cette époque de nationalisme plutôt que de sécessionnisme. Companys s’exprimait en ces termes au Congrès des Députés, à Madrid : « Députés catalans, nous sommes venus ici pour défendre notre statut en le soumettant à la fraternelle compréhension de MM. les Députés, confiants en leur sens démocratique. Mais nous sommes également venus pour intervenir sur d’autres questions qui affectent la grandeur de l’Espagne : la Constitution, la réforme Agraire, les lois sociales. »

    Durant l’après-guerre, un Plan de Stabilisation (1959) est conçu pour engager la croissance économique. L’Institut National de l’Industrie est créé. Des investissements importants sont faits en Catalogne. De 1955 à 1975, le poids du PIB de la Catalogne passe de 17,7% à 19,1% de l’économie espagnole. De 1930 à 2000, la population catalane a augmenté de 133%, deux fois plus que le taux national.

Le catalanisme catholique va collaborer avec le régime franquiste. Les bourgeois, les propriétaires, les industriels, les ecclésiastiques, les intellectuels et journalistes conservateurs vivent dans la victoire de Franco une libération. Petits et grands bourgeois avaient craint leur propre disparition en raison des processus d’expropriation et de collectivisation engagés dans les secteurs du commerce et de l’industrie.[16]

C’est ainsi qu’il y eut de notables « retournements de veste » au moment de la Transition. Beaucoup de ces responsables collaborateurs du franquisme vinrent grossir les rangs des nouveaux partis nationalistes. Certains de leurs descendants sont de farouches indépendantistes.

    Au moment de la Transition, les nouveaux partis sont : CDC, Convergència Democràtica de Catalunya (le parti leader), nationaliste et conservateur, qui se fédère avec UDC, Unió Democràtica de Catalunya, parti démocrate-chrétien. Ensemble, ils créent CiU. C’est sous l’impulsion de CDC, et donc de la droite, qu’est engagée une stratégie d’expansion nationaliste, afin d’occulter la perte de poids du parti au fil des ans, l’impact social de la crise économique et la corruption politique systémique.

  De 2003 à 2006 et de 2006 à 2010, une coalition tripartite réunissant les partis de gauche gouverne la Catalogne. Voulant rivaliser en zèle avec la droite nationaliste, elle se lance dans l’élaboration d’un nouveau Statut (constitution régionale), projet-phare du président socialiste Zapatero[17]. Le texte sera adopté avec le vote favorable de 36% du corps électoral[18]. L’adoption de ce nouveau Statut sera la boîte de Pandore d’où émerge la crise qui frappe actuellement la Catalogne. Le texte est soumis à référendum en Catalogne avant même qu’il ne soit entériné par le Tribunal Constitutionnel. Le PP, exclu des négociations, et cinq régions autonomes, font appel auprès du Tribunal Constitutionnel, ce qui amène la révision du texte. Quatorze articles sont déclarés inconstitutionnels et doivent être modifiés ; par ailleurs, l’on accepte de faire une lecture bienveillante de vingt-sept autres pour les déclarer conformes à la Constitution. L’affaire est récupérée par les nationalistes qui la montent en épingle, l’érigent en offense. Le système de consensus constitutionnel mis en place au moment de la Transition s’est effondré en 2006.

    L’auteur, Jesús Rul, affirme que le nationalisme identitaire et ethniciste est incompatible avec les notions de liberté individuelle et de démocratie libérale. Il est la confrontation d’une volonté de pouvoir sécessionniste contre l’État démocratique, menaçant l’intégrité territoriale et les droits des citoyens de la Nation-État. Pour arriver à leurs fins, les nationalistes pratiquent un totalitarisme linguistique visant à l’exclusion de la langue commune espagnole et à l’imposition du catalan utilisé donc comme outil politique de cohésion d’un groupe et de discrimination à l’égard des « étrangers », venus d’autres régions d’Espagne, des « autres ».

 II. L’idéologie nationaliste.

      Dans son étude très complète sur le sécessionnisme catalan actuel, Jesús Rul étudie la notion de nationalisme et la polysémie du terme. Il souligne une distinction essentielle à opposer au discours nationaliste. Les sécessionnistes légitiment leurs revendications en mettant sur le même plan « leur » nationalisme et le nationalisme inhérent à l’existence d’un État-Nation, dont il est le ciment, mais qui peut-être, bien sûr, modéré, serein, ou virulent. Or, les chercheurs en sciences politiques distinguent deux modèles de nationalisme. Le premier, théorisé par Acton et Kohn, serait le modèle démocratico-libéral occidental. Le second, théorisé par Kedourie, est connu sous le nom de modèle organico-culturel d’Europe centrale.

Le premier est fondé sur des valeurs civiques, le pluralisme et l’absence de coercition. La conception politique de la nation qui en découle suppose une loyauté selon un principe civique supérieur à la fidélité à l’ethnie, le groupe, la tribu ou le parti. Elle correspond à une réalité rationnelle, à une construction intellectuelle à portée sociale, politique, culturelle, symbolique et émotionnelle. C’est ce nationalisme qui a informé des sociétés telles que la société britannique ou la société française, quelles que soient leurs imperfections par ailleurs.

Le second au contraire est fondé sur des valeurs ethniques collectives. Il donne lieu à une identification à une identité, une langue, une religion, des traditions ; ces valeurs ethniques sont antérieures et jugées supérieures aux droits individuels. L’identité ethnique se construit à travers des processus d’interaction qui créent des relations d’inclusion / exclusion (« nous » / « eux »).

Les deux modèles sont opposés et irréconciliables. L’idée d’une nation ethnique suppose une interprétation organique et essentialiste du mot « peuple », perçu comme une entité aux caractéristiques immuables. L’idée d’une nation politique est attachée en revanche à une évolution socio-politique enracinée dans la Modernité. L’identité collective se fonde sur la conscience d’une unité politique qui peut embrasser des différences d’origines et de cultures.

 1. Le nationalisme ethnique.

    Durant le XIXème siècle ont ressurgi en Allemagne et en Italie, avec le romantisme, des mouvements nationalistes qui sont une réaction traditionnaliste et sentimentale au rationalisme de l’Illustration. Ils prônent l’existence de nations premières et essentielles, c’est-à-dire dotées d’une essence avec une langue porteuse de l’esprit national, selon Herder et Fichte[19]. Cette vision culturaliste est de tradition germanique. Elle se fonde sur la prétendue existence de caractéristiques (la race, la langue), de faits différentiels, de traditions qui fondent des identités collectives. Ces identités sont soumises à une naturalisation et à une essentialisation comme si, une fois formé, un système culturel pouvait se maintenir isolé, sans nécessité d’échanges avec l’extérieur.

Selon le philosophe et anthropologue Pedro Gómez, l’identité ethnique ou culturelle, conçue comme une essence permanente, constitue une manifestation contemporaine du racisme[20]. De plus, selon lui, l’identité collective comme réalité ethnique, mobilisée en tant qu’« esprit du peuple », est un mythe, un leurre utilisé par les nationalistes dans leur stratégie de pouvoir. Il n’existe que « des sociétés humaines qui s’organisent culturellement et évoluent historiquement, c’est-à-dire qu’elles ne révèlent pas une identité collective » ; « toute différenciation culturelle, une fois écartée la différenciation raciale, est en réalité individuelle. »

2. Le nationalisme politique.

    Dans l’Antiquité, la citoyenneté romaine a défini l’idée de citoyenneté pendant des siècles. Elle a inspiré Charlemagne et son empire carolingien. Elle a inspiré la monarchie hispanique avec la Pax Austriaca, dont le ciment était le lien impérial et la religion catholique.

Elle était une formulation révolutionnaire de ce que signifiait être romain. L’extension de la citoyenneté romaine aux habitants de l’empire qui n’étaient pas d’ascendance romaine fut concédée par l’empereur Caracalla en 212 après J.-C. Du point de vue du droit romain, étaient compatibles le droit commun impérial (jus commune) et le droit propre de chaque ville (jus proprium). Le sens de l’appartenance à l’empire, à l’ordre romain, coexistait avec l’ensemble des nations.

    La Paix de Westphalie (1648)[21], la Révolution française (1789) et le Congrès de Vienne (1819) vont donner naissance aux nations et États modernes. Ils seront façonnés tout au long du XIXème siècle par les transformations socio-économiques liées à l’industrialisation, par le libéralisme socio-politique[22], par les idéologies de masses et le développement du nationalisme.

À partir de 1789, l’organisation politique et la construction sociale ne se fondent plus sur des liens ethniques mais sur des relations politiques, médiatisées par le pouvoir, la langue, la communication, la lutte sociale, la culture et l’éducation, ce qui conduit à une homogénéisation culturelle[23].

L’idée politique de la nation a été défendue par des penseurs français, anglais et nord-américains. Elle reconnaît le pacte constitutionnel, les droits individuels, le droit national et international.

3. Nationalisme vs libéralisme.

    Non seulement le nationalisme ethnique apparaît comme un stade antérieur, moins évolué en quelque sorte que le nationalisme politique[24], mais des penseurs remettent en question ses fondements historiques.

  Par exemple Hobsbawm et Ranger parlent de « nations inventées » grâce à la création de traditions et rites qui donnent une sensation d’antiquité légendaire. Toutes les traditions sont inventées, créées par les humains, comme le sont tous les phénomènes symboliques.  Comme tels, ils sont susceptibles d’être préservés ou au contraire reconstruits, par exemple en fonction des intérêts des élites. C’est le nationalisme qui crée la nation et non l’inverse.

  De même, dans « La formation de nations : des communautés aux nationalités » (1997), Paul Brass (1936-) soutient que l’origine ethnique et le nationalisme sont davantage des constructions sociales et politiques de conditions modernes que le reflet d’identités primordiales, et que ces deux constructions ont à voir avec le rôle d’un État centralisateur. Ils dépendent du type d’alliances qui se font entre l’État et les élites régionales. L’origine ethnique et le nationalisme sont vus comme le résultat des interactions entre le leadership de l’État et les élites des groupes ethniques non dominants, spécialement les groupes qui vivent à la périphérie. Les identités ethniques sont variables. Elles ne surgissent pas nécessairement en cas de différences culturelles objectives et/ou permanentes. Elles sont prises dans un processus de formation continu, et le dénouement nationaliste n’est pas inévitable. Celui-ci a besoin de circonstances favorables.

  Selon John Dalberg – Lord Acton - (1834-1902), le nationalisme opère entre deux idées qu’il juge opposées et irréconciliables : l’aspiration à la liberté et le principe d’unité nationale. Ainsi, libéralisme et nationalisme sont deux idéologies opposées. Le nationalisme est incompatible avec la liberté. Les aspects ethnico-culturels séparent les individus. Au contraire, la liberté individuelle est une notion plus ample et rationnelle.

  Selon Kedourie (thèse de la « cohabitation pacifique » au sein d’un empire, l’empire ottoman par exemple), le nationalisme est anti-individualiste, despotique, raciste et violent. Il utilise des arguments culturels et idéologiques pour interpréter l’idée de nation, ainsi que des sortes de systèmes de croyances transcendantes qui adoptent la forme de religions sécularisées, reliées à un imaginaire national grâce à l’action d’intellectuels au service de l’État.

    L’auteur cite également des théories plus favorables au nationalisme ethnique.

Liah Greenfeld (1954-)[25] affirme que le nationalisme est le système culturel dominant capable de générer de l’ordre dans la société moderne, ce qui d’un point de vue fonctionnel en fait l’équivalent des grandes religions transcendantales. C’est une approche radicale qui n’est pas sans lien avec l’essentialisme nationaliste.

  De même, Nira Yuval-Davis et Floya Anthias (1989) introduisent de nouvelles perspectives comme le rôle des relations de genre dans les projets nationaux avec la participation des femmes dans les processus de construction nationale en tant que reproductrices biologiques de la communauté, reproductrices des limites groupales, porteuses et assurant la transmission de l’essence des groupes ethnico-nationaux. Ici encore, l’ethnicité est perçue comme un facteur de cohésion et un bien à transmettre.

Le postmodernisme, enfin, révèle un désenchantement à l’égard des aspirations de l’Illustration et un discrédit de la Raison. Sous l’impulsion de penseurs comme Ernesto Laclau et Chantal Mouffe[26], par exemple, se développe actuellement dans les démocraties libérales la tendance à réifier les identités personnelles selon des codes que les personnes sont censées partager, des codes de classe ou de groupe, selon des critères de sexe, de « race », de provenance, de langue, sous le prétexte fallacieux et/ou simpliste que ces personnes partagent les mêmes intérêts.

Le but est de créer des réseaux idéologiques pour donner plus de force aux mobilisations. Cela conduit à de l’intégrisme et du clientélisme idéologiques, masqués par une rhétorique de la diversité. La dictature de la pensée unique se traduit par des menaces, des représailles, qui nourrissent l’autocensure.

4. Conclusion.

    En s’appuyant sur ces différentes études, Jesús Rul pose clairement le fait que les nationalismes sont des créations humaines, qui ont pour origine la volonté de pouvoir et les intérêts politiques. Les nationalismes fragmentaires (qui visent la fragmentation de la Nation) basque et catalan sont essentialistes et illibéraux. Ils présentent des caractéristiques « totalitaires » (ils limitent les droits des citoyens non nationalistes et ont pour arme des stratégies violentes ou le terrorisme) au sein de nations démocratiques comme l’Espagne. Ils sont nés ou ont été réactivés par l’action d’élites locales qui cultivent une capacité de mobilisation des masses, de secteurs de la population. Dans la crise catalane, nous assistons à l’une de ces réactivations, liée aux intérêts particuliers des élites locales. Elles en appellent à « l’identité », « la langue » et « les traditions ». Ces motivations constituent la force de cohésion des projets nationalistes. Il faut y ajouter le culte de supposées offenses ou injustices, réelles ou imaginaires.

  La langue est l’un des éléments essentiels de la stratégie nationaliste ; elle est l’objet d’une imposition dogmatique et un instrument d’exclusion de ceux qui s’y opposent qui se voient marginalisés et que l’on prive d’une partie de leurs droits. En raison de la barbarie qui s’est déchaînée au XXème siècle au nom de la race, les idéologues et politologues nationalistes ont remplacé les critères raciaux et physiques par des formes de « racisme social » pour alimenter les différences identitaires en fonction de l’origine ou la provenance des personnes, en fonction des lignages ou noms de famille, en fonction de la langue qu’elles parlent en famille, pour déterminer si elles se plient aux idéaux nationalistes. La race comme identité biologique est supplantée par la langue comme identité culturelle.

    Les nationalismes fragmentaires instrumentalisent les identités personnelles des citoyens et créent des identités idéologiques érigées contre l’unité nationale. L’idée d’Espagne « plurinationale », si chère aux nationalistes « modérés » et à une partie de la gauche, exclut tout attachement à l’Espagne comme Patrie et réduit toute relation des individus d’une région à leur pays à une obligation légale, politique, dans la mesure où la notion de pays est réduite aux fonctions exercées par l’État, ne correspond plus à une réalité humaine mais à un simple organisme bureaucratique, ce qui exclut tout attachement affectif.

III. La question linguistique (approche historique).

    Sujette à l’instrumentalisation politique et outil de pouvoir, la langue est bien sûr un enjeu crucial. Jesús Rul se réfère aux études du linguiste Ángel López (professeur de linguistique à l’Université de Valence) pour expliquer l’émergence d’une langue commune à tous les peuples d’Espagne. La version des nationalistes basques et catalans selon laquelle le castillan serait la langue de la Castille et aurait été imposée sur l’ensemble du territoire par l’impérialisme castillan est totalement simpliste et révèle une nouvelle fois leur volonté de se poser en victime, ici d’un prétendu colonialisme.

    La chute de l’Empire romain d’Occident au Vème siècle implique une fragmentation territoriale et linguistique avec le développement des langues néolatines ou romanes hispaniques : l’espagnol ou castillan, le galaïco-portugais, l’astur-léonais, le catalan-valencien, le navarro-aragonais, avec des variations dialectales.

  Pendant le XIème siècle, le territoire des royaumes hispaniques se consolide et il se produit donc un processus d’assimilation linguistique entre les différentes langues romanes du centre de la Péninsule ibérique. Au Moyen Âge, la langue savante était le latin, mais les gens parlaient des dialectes romans dérivés du latin qui malgré un début de différenciation étaient compréhensibles par tous. Ángel López[27] affirme : « Les uns parlaient le catalan, les autres le galicien, etc., et ils se comprenaient parfaitement. Tous, excepté ceux qui parlaient le basque, qui ne parlaient ni le latin ni les langues romanes. » La diversité linguistique était grande. Aux langues romanes de la Péninsule s’ajoutaient, dans le contexte de la Reconquête, l’hébreu, le mozarabe, l’arabe. Le repeuplement des villes conquises à Al-Andalus se fit avec des populations de provenances très diverses. Le castillan s’enrichit ainsi du fait du contact avec les autres langues, de même que celles-ci lui faisaient des emprunts.

Pour communiquer avec les peuples environnants, donc, les Basques développèrent un dialecte qui devait devenir l’un des dialectes romans du centre de la Péninsule (pidgin ou langue d’urgence). La communication de toutes les populations citées précédemment se fit en adoptant la variété simplifiée diffusée par les Basques, plus simple et accessible que d’autres langues romanes. L’usage de celle-ci comme langue véhiculaire s’étendit à toute la Péninsule (XI-XIIIème siècles). Elle fut également adoptée par les Juifs. De cette langue que l’on peut déjà appeler espagnol surgit le castillan, et non l’inverse. On peut ainsi la comparer à une sorte de globish, et n’est en rien une langue d’imposition comme se plaisent à le laisser croire les nationalistes basques, catalans et galiciens, au point d’en faire l’instrument d’une « colonisation involontaire ».

    Ce fut le roi Alphonse X le Sage (XIIIème siècle), célèbre pour ses ateliers de traduction à Tolède, qui normalisa cette langue, en fixa le lexique, et lui donna avec le temps le nom de son royaume, la Castille. Il est à noter que c’est ce même monarque qui procéda à l’unification juridique du territoire péninsulaire au XIIIème siècle grâce au Siete Partidas qui incluent du droit canon, politique, privé et pénal. Ces Partidas supplantèrent les vieilles chartes municipales.

Jusqu’au XVIIIème siècle, époque à laquelle on impose le castillan dans les territoires catalans par les décrets de Nueva Planta, l’usage de ce globish castillan correspondit aux besoins de la communication et fut toujours libre. Le castillan ou espagnol a donc bien un statut de koiné.

    Ainsi, on peut dire que les territoires basques et catalans ne sont pas monolingues historiquement parlant. Sergio Vila-Sanjuán[28] apporte des chiffres éclairants à ce propos : au XVème siècle, entre 1479 et 1498, les imprimeries de Barcelone produisirent 135 titres en latin, 102 en catalan et 6 en castillan. Au XVIème siècle, vers 1550, 27% des impressions étaient en latin, 18% en catalan, et 55% en castillan. La « castellanisation » de la culture catalane fut menée au XVème siècle par les élites.

Toutes ces langues se sont amplement influencées au fil des siècles.

    Aujourd’hui, 40,94% de la population espagnole vit dans des communautés bilingues. Or, sous couvert d’un plurilinguisme égalitaire et équitable, les nationalismes périphériques visent à supplanter la langue commune, l’espagnol, qui serait reléguée au statut de langue étrangère, et à imposer à tous l’usage de la langue régionale co-officielle. Jesús Rul cite un passage de la Constitution de la Seconde République qui stipule que l’on ne peut exiger la connaissance ni l’usage d’aucune langue régionale, « à moins que cela ne soit précisé par des lois spéciales » ». Quant à la Constitution de 1978, elle précise que « le castillan est la langue officielle de l’État et (que) tous les Espagnols ont le devoir de la connaître et le droit de l’utiliser. »

Les nationalistes cherchent à créer une identification identitaire entre langue et nation. On assiste actuellement au Pays Basque et en Catalogne, ainsi qu’en Galice, à ce que les nationalistes appellent « normalisation » par euphémisme, et qui désigne des politiques linguistiques illibérales. Ils s’obstinent à revendiquer des droits pour leurs langues. Or, ce sont les personnes qui ont des droits, et non les langues. Sur un même territoire, la Catalogne par exemple, cohabitent des personnes qui parlent des langues officielles différentes.

  À l’heure actuelle, installée à la Generalitat, dans les Conseils régionaux et dans les mairies, la seule langue véhiculaire, orale et écrite, est le catalan, par exclusion pure et simple du castillan. Dans le système éducatif, le castillan est volontairement exclu, il n’est pas considéré comme une langue véhiculaire, il est enseigné comme une langue étrangère (2 à 3 heures par semaine), et l’enseignement des matières non linguistiques se fait en catalan, sauf exception.

La loi Celaá, ministre de l’Éducation dans le gouvernement Sánchez, votée en 2020, élimine le castillan comme langue véhiculaire[29], qui cesse ainsi d’être langue officielle dans l’éducation. Or, la Constitution engage à connaître et utiliser l’espagnol dans toute la Nation ; les autres langues d’Espagne sont véhiculaires, non préférentielles. Pour respecter la co-officialité, les pouvoirs publics ont le devoir de développer leurs activités en pratiquant de façon équitable le bilinguisme dans les régions où il existe deux langues. Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement Sánchez lorsque des associations de la société civile lui demandent de faire respecter la loi et la Constitution, les droits linguistiques, la connaissance du castillan et l’enseignement de la langue officielle commune relèvent de la compétence de l’État.

Pour faire respecter le quota de 25% d’enseignement en espagnol, face à la passivité de la Chambre des Députés, la justice a dû statuer (Tribunal Constitutionnel). Mais en réalité, malgré les décisions de justice qui restent souvent lettre morte, la proportion de l’enseignement en castillan (espagnol) en Catalogne est inférieure à 10% du temps d’enseignement. Les nationalistes soutiennent que malgré ces pratiques discriminatoires, les élèves dominent pleinement les deux langues à la fin du cycle d’enseignement obligatoire.

IV. Le rôle de l’État.

    On peut dire que, face à la pression croissante des entités nationalistes, l’État espagnol se montre défaillant et complice, en particulier en concédant aux régions des compétences qui relèvent des fonctions de l’État.

Jesús Rul se fait l’écho du sentiment de décadence qu’éprouvent nombre d’Espagnols. Il compare le rôle international qu’a pu jouer l’Espagne jusqu’en 1864 et son rôle dans le présent. La monnaie espagnole real de a ocho ou dollar espagnol fut la monnaie légale internationale de référence jusqu’en 1857. Mais, selon lui, l’accession de l’Espagne à l’ère de la Modernité et son développement économique lié à l’industrialisation ont été freinés par un manque de vision à long terme, par la vanité des gouvernants, par des jeux d’intérêts, et trop souvent par l’incompétence et la corruption de ses dirigeants de tous bords.

L’auteur dénonce, à l’heure actuelle, le laxisme étatique dans les aspects les plus formels de la vie institutionnelle, alors même que le respect de la Constitution est un élément clé dans les sociétés démocratiques. Il donne l’exemple de la première séance parlementaire qui se tient à l’issue des élections législatives et durant laquelle les députés prennent leurs fonctions ; ils se doivent de prêter serment en jurant fidélité à la Constitution. Cette cérémonie est devenue l’occasion pour les députés sécessionnistes de faire étalage de leurs revendications en substituant l’acte d’allégeance par la manifestation de leur rébellion. Ils pervertissent les formules institutionnelles consacrées sans faire l’objet d’aucune sanction ou au moins d’un rappel à l’ordre.[30] Selon Jesús Rul, l’ordre constitutionnel est désormais dénaturé. Lui sont hostiles les sécessionnistes, ainsi que les partis antisystème qui participent eux-aussi de la tentative de délégitimation du système constitutionnel de 1978.

    Pour revenir à la Catalogne, on assiste actuellement à des pratiques anti-démocratiques dans la région, par lesquelles la volonté de pouvoir a supplanté le Droit, où le pouvoir s’impose dans les faits et cultive l’arbitraire comme culture sociale. Loin de condamner ces pratiques et de tenter d’y remédier, l’État semble avoir renoncé à réguler les droits et obligations, en particulier linguistiques, selon la Constitution, ce qui a contribué à dénaturer cette dernière.

Pourtant, la Constitution de 1978 protège et respecte les droits historiques des territoires, mais toute actualisation de ceux-ci doit se faire, comme cela est logique, dans le cadre du texte constitutionnel et des Statuts des différentes autonomies, c’est-à-dire des constitutions régionales. C’est la seule limite à l’exercice de la démocratie (plutôt, en fait, sa garantie !). Or, cette limite n’est ni acceptée ni respectée par les séparatistes.

    De leur côté, les élites nationalistes, par une utilisation sectaire des ressources qui leur sont concédées, par la pratique devenue courante de la propagande, de l’endoctrinement, du prosélytisme, tentent de former une société homogène par endoculturation[31]. La tactique du nationalisme a été déployée depuis la Transition. D’une part, les élites nationalistes ont simulé le respect de l’ordre constitutionnel, en collaborant à la gestion du pays. De l’autre, elles ont mené d’habiles négociations pour engranger compétences et ressources accordées par l’État, et ont parallèlement alimenté l’aspiration à l’émancipation à travers des associations, des groupes et des groupuscules. Cette politique active de « nationalisation » ou « recatalanisation » a engendré l’adhésion d’importants secteurs sociaux de classe moyenne. Depuis 2009, la Generalitat est devenue une plateforme de construction nationaliste, ce qui a conduit à une fracture identitaire dans la région. Elle a renoncé à sa responsabilité civique et constitutionnelle, fondement de sa légitimité, afin de promouvoir la domination idéologique, un totalitarisme ethnoculturel : hégémonie politique, hégémonie culturelle.

    Plus précisément, l’auteur énumère trois causes à la crise actuelle. Tout d’abord, la Constitution ouverte de 1978. Celle-ci donne lieu à des marchandages de compétences en échange d’appuis ponctuels pour obtenir des majorités au Congrès espagnol. Le bipartisme (tour à tour le PP et le PSOE) est en train de dépecer l’État en le dépossédant de ses compétences. Ces concessions de l’État aboutissent à des modifications « de facto » de la Constitution, à des modifications détournées via les constitutions régionales (ou statuts autonomiques) puisque la Constitution espagnole les reconnaît comme faisant partie intégrante de son ordre juridique[32]. Selon Jesús Rul, il faut clore la Constitution en établissant une distribution claire des compétences entre l’État et les régions autonomes.

La seconde cause est la déloyauté institutionnelle des nationalismes périphériques. Ils réclament aujourd’hui un statut de « bilatéralité » avec l’État dans le meilleur des cas, sinon la sécession pure et simple.

Enfin, l’auteur insiste également sur l’incurie et l’irresponsabilité de l’État. Les partis nationaux, même lorsqu’ils disposaient d’une majorité absolue au Parlement, n’ont jamais songé à promulguer des lois qui protègent l’intégrité de la Nation. Bien pire, ils ont sacrifié le bien commun et la Nation elle-même, fondement de l’ordre constitutionnel, aux intérêts à court terme de parti.

L’une des manifestations les plus flagrantes de cette incurie est la mise en accusation de la justice par le gouvernement lui-même lorsqu’elle tente de faire respecter l’état de droit en jugeant les leaders du référendum illégal, et ce, en prétextant une « judiciarisation de la politique ». Or, en raison des délits commis par les représentants catalans contre la Constitution en 2017, il est légitime de se demander si, au-delà des inhabilitations prononcées, les partis de la coalition électorale Junts pel Sí ne pourraient pas être interdits. Le gouvernement de Sánchez pourrait et devrait se poser la question. Ou préfèrera-t-il réformer le Code Pénal pour adapter les délits de rébellion et sédition en fonction des intérêts des nationalistes qui l’ont porté et le maintiennent au pouvoir ?

De même, il semble évident qu’enfreindre la Constitution ne relève pas du conflit politique mais du délit, contrairement à ce que soutiennent les nationalistes, allégation que le gouvernement Sánchez semble avoir entérinée.

Il apparaît que l’ordre juridictionnel espagnol est tolérant à l’égard des ennemis de la Nation et des libertés individuelles, mises à mal dans les espaces contrôlés par les nationalistes. Les leaders du 1-O ont été accusés, en effet, d’« insurrection active » pour obtenir la sécession, et de « promouvoir la force, l’intimidation et la violence » ainsi que la désobéissance à l’égard des sentences du Tribunal Constitutionnel.

Sur la question précise de l’interdiction d’un parti politique, elle est du ressort, en France, du président de la République, par décret ; en Allemagne, cette fonction est assurée par le Tribunal Constitutionnel Fédéral. Jesús Rul cite l’exemple de la constitution allemande. L’article 9.2. interdit les associations dont les fins ou l’activité portent atteinte à l’ordre constitutionnel, malgré la liberté de création de partis politiques. De même, l’article 32.1. stipule que le droit fédéral annule le droit des Länder.

En Espagne, la légalité des partis est régie par la Ley de Partidos Políticos de 2006. Auparavant, en 2003, le parti Batasuna, considéré comme le bras politique de l’E.T.A., fut interdit ; cette interdiction fut ratifiée par le Tribunal Constitutionnel en 2004.

Dans le cas du séparatisme catalan, le parti Junts pel Sí affiche à son programme l’indépendance de la Catalogne.

La C.E.D.H. admet la possibilité d’interdire un parti politique, non seulement en raison de ses activités mais aussi en raison d’une idéologie antidémocratique.

    Jesús Rul se réfère au concept de « démocratie militante » pour expliquer le danger auquel est confrontée la démocratie espagnole aujourd’hui. Le concept est de Karl Loewenstein[33]. Selon lui, la démocratie libérale doit savoir se défendre pour éviter que des mouvements, associations ou partis ne prennent le contrôle de l’État depuis l’intérieur des institutions et ne le détruisent. Il prend l’exemple de la chute de la République de Weimar et de la montée du parti nazi. Le mécanisme de la démocratie peut devenir le cheval de Troyes grâce auquel l’ennemi pénètre dans la cité.

V. La stratégie nationaliste.

    Un grand nombre des événements historiques que nous avons rappelés dans la première partie de ce travail donnent lieu, depuis le XIXème, à une réécriture de l’histoire qui sert le projet politique sécessionniste. Ces récits réélaborés selon les intérêts du nationalisme sont diffusés via les médias et le système éducatif depuis 40 ans, puisque les nationalistes ont gouverné la région de façon ininterrompue depuis la Transition démocratique. Cela nourrit l’imaginaire collectif de récits d’émancipation qui alimentent le suprémacisme et le victimisme ambiant. Les médias et l’éducation, noyautés par les sécessionnistes, sont devenus les véhicules privilégiés de cette histoire révisée qui sert de fondement au « nation-building » nationaliste.

    En rivale de l’État, l’idéologie nationaliste opère selon un arquétype stratégique de contrôle du pouvoir institutionnel, qui mène au contrôle social et à la domination des conduites individuelles afin de les assujettir à une identité nationaliste présentée comme supérieure. Il s’agit d’orienter toutes les ressources pour garantir la présence du pouvoir nationaliste dans toutes les sphères par la diffusion du discours nationaliste et son ancrage dans la société (information, propagande, mythes, symboles, personnages, éphémérides, subventions, événements), tout cela dans le but de créer des stéréotypes et des préjugés dans l’esprit de chaque citoyen, de le conditionner mentalement.

Il est bien évident que tout cela invalide le discours qui fait de ce mouvement un phénomène spontané issu de la société civile. En 1981, le président de la Generalitat Josep Tarradellas (ERC) dénonçait la dérive du nationalisme catalan vers « la mégalomanie, l’ambition personnelle, la propagande, l’esprit de tromperie, la rupture de l’unité, la division sociale et le malheur. »

  Les articles 1.2 et 2 de la Constitution espagnole proclament que la souveraineté réside dans le peuple espagnol ; elle est unique et indivisible. Plus précisément, l’article 2 proclame « l’indissoluble unité de la Nation espagnole », qui est « la patrie commune de tous les Espagnols ». Selon l’article 3, « la langue castillane ou espagnole est la langue commune ». Mais, par les articles 148 et 149 de la Constitution, l’État attribue aux communautés autonomes des compétences. L’article 2 affirme « le droit à l’autonomie des nationalités et des régions de la Nation espagnole ». Or, les nationalistes de certaines régions se sont engagés dans une stratégie de résidualisation de l’espagnol et de l’État-Nation dans la région ; il s’agit de faire de l’Espagne une entité étrangère.

1. L’État complice, financier de l’indépendantisme.

    Pour consolider le « triangle de fer » auquel nous faisions allusion dans l’introduction de ce texte (pouvoir institutionnel et économique, contrôle de l’information et mainmise sur le secteur de l’Éducation), les nationalistes catalans qui dirigent la Generalitat disposent d’un budget annuel de plus de 42 milliards d’euros (2020) avec une dette publique de plus de 79 milliards d’euros (augmentation de 126% depuis 2012). Plus de 75% de cette dette a été contractée auprès de l’État transformé en banquier de l’indépendantisme. De 2013 à 2019, on note une nette croissance des dépenses en rapport avec les aspirations indépendantistes. Les dépenses concernant les services sociaux fondamentaux comme la santé ou l’éducation ont été au contraire réduites (santé : de 31,98% à 28,87% ; éducation : de 19,96% à 18,73%).

Cette gabegie sert à financer des associations comme l’A.M.I. (Association des Municipalités pour l’Indépendance, à savoir 83% des municipalités, mais qui représentent moins de 50% de la population totale), des groupuscules, des réseaux clientélistes, un réseau d’ambassades à travers le monde[34]. L’objectif de ces réseaux clientélistes constitués de 1309 entités publiques, des réseaux formés par 369 sociétés commerciales, 289 consortiums, 161 fondations, 82 mancomunidades (associations de communes), 7 universités publiques, est d’élargir la base sociale (construction sociale) et de créer une opinion favorable à l’échelle internationale pour obtenir une reconnaissance de l’indépendance[35].

L’expérience de constitution ouverte, conçue comme un working process, projet mené avec plus de volontarisme que de sens de la responsabilité, visait l’intégration des nationalismes au sein de la Nation. Le résultat est le contraire de ce qui était escompté. Cette démarche a alimenté des mouvements sécessionnistes déloyaux qui œuvrent en marge du cadre constitutionnel. On assiste depuis les années 2010 à une dégradation qui entraîne une dégénérescence des institutions politiques catalanes : les lois 19/2017 du référendum d’autodétermination de la Catalogne, et la loi 20/2017 de Transition juridique et fondationnelle de la République les 6 et 7 septembre, ont été déclarées anticonstitutionnelles et donc annulées. Cette dernière loi situe le Parlement catalan dans l’arbitraire et sur la voie du despotisme selon Jesús Rul. L’auteur affirme que depuis la perspective de l’usage du pouvoir politique, elle est similaire ou homologable à la Loi habilitante (1933) de Hitler qui accordait le droit à ce dernier d’approuver des lois en marge du Parlement, ce qui supposa la fin de la République de Weimar et de la Constitution. Le coup d’État du 1-O a tenté d’entériner la création de structures d’État parallèles, en opposition à celles de l’État espagnol, dont le plus haut représentant eût été le leader de l’insurrection.

  Penchons-nous sur les deux outils les plus efficaces et redoutables que se sont appropriés les sécessionnistes afin de mener à terme leur projet de séparation de la Nation espagnole.

 2. Les médias.

    On assiste, depuis le début du processus indépendantiste, à une tentative nationaliste de contrôler l’information et la communication. Si Internet et les réseaux sociaux étaient auparavant un moyen de communication démocratique organisé depuis les bases citoyennes, ils sont de plus en plus un secteur stratégique contrôlé depuis les hautes sphères, avec un contrôle croissant des données. Cela donne lieu à une véritable guerre visant leur contrôle. Dans son ambition pour une « construction nationale homogène », le nationalisme investit des efforts et des ressources immenses pour arriver à une hégémonie du discours, à la diffusion de sa cosmovision, de ses intérêts, au-delà de toute considération éthique et de la valeur constitutionnelle supérieure du pluralisme politique[36]. L’auteur précise que le contrôle parlementaire (Cortes Generales) des moyens de communication n’a pas rempli sa fonction.

    Le contrôle nationaliste de l’information-communication se fait de façon directe à travers les médias qu’il contrôle, et indirectement à travers la promotion et les subventions à des entreprises privées de communication.

Le réseau du pouvoir informatif de la Generalitat est un système bien pourvu économiquement qui se réalimente grâce à deux facteurs : le choix de communicants nationalistes en raison de leur impact médiatique et le traitement de l’information selon deux critères.

On constate tout d’abord la création de faits (fabrication de la réalité) en vue de la transmission et la diffusion répétée des idées nationalistes dans le but de créer une atmosphère socioculturelle (totalitaire) qui se renforce dans son opposition à l’autre, ici « l’Espagnol ». Il est question ici de propagande, d’endoctrinement, de prosélytisme[37]. La propagande fait sienne la maxime qui dit qu’un mensonge répété mille fois se convertit en vérité ; elle utilise la répétition de récits partiaux en raison d’une information sélective, de faits déformés, de mensonges et de pièges langagiers.

De plus, la sélection des informations se fait à travers l’Agence Catalane de Nouvelles, au détriment des autres agences.

Enfin, le traitement des opinions se fait selon une optique quasi exclusivement nationaliste (entrevues, débats, analyses et commentaires) ; il est dépourvu de pluralisme et d’objectivité. Les médias sont envahis d’une pléiade de politiciens, informateurs et experts favorables au régime, des pseudo démocrates nationalistes qui créent, sélectionnent et diffusent des récits adaptés à leurs exigences idéologiques, qui se diffusent par le bouche à oreille et sur les réseaux sociaux, dans le but de consolider le groupe et de créer une hostilité envers l’« ennemi à abattre ».Il s’agit de s’adresser au peuple, envisagé comme communauté ou fraternité de coreligionnaires.

Ce modèle informatif s’est converti en un système endogamique. Il a produit une société divisée, avec la particularité que les non nationalistes contribuent à financer indirectement par l’impôt les médias nationalistes qu’ils n’utilisent pas car ils ne se sentent pas représentés par eux.

    Voici la trame de la communication de la Generalitat, à laquelle on peut ajouter des politiques publiques de publicité[38] et de subventions :

- La « Corporació Catalana de Mitjans Audiovisuals” (C.C.M.A.) : elle est constituée de six chaînes de télévision et de quatre radios.

- La « Agència Catalana de Notícies” (ACN), créée en 1999 avec un budget millionnaire. Son premier directeur fut Carles Puigdemont. Elle a des délégations à Bruxelles, Londres et Madrid. En 2014, le Parlement catalan approuva le fait de se passer désormais d’Europa Press et de l’Agence Efe. Depuis lors, elle est la seule agence à fournir les informations aux députés catalans et aux journalistes accrédités par ce même parlement, ce qui nous ramène à l’idée d’endogamie de l’information[39].

- Le « Consell Audiovisual de Catalunya » (CAC). Créé pour contrôler les bonnes pratiques en matière de déontologie, il est devenu en fait un instrument de contrôle des médias au service du nationalisme. Un cas très parlant qui révèle l’absence d’indépendance du CAC fut, lors du référendum illégal, la caution qu’il apporta à une animatrice de radio, Mònica Terribas, qui lança un appel au cours de son émission afin que les auditeurs informent les médias des déplacements de la Police Nationale engagée dans une opération judiciaire contre les préparatifs du 1-O.

Ces différentes institutions sont noyautées par le nationalisme, comme le but en avait été fixé par le Programme 2000. Preuve en est : l’éditorial commun approuvant les termes d’un Statut autonomique reconnu pourtant en partie inconstitutionnel par le Tribunal Constitutionnel ; il était intitulé « La dignité de la Catalogne » et fut publié par un groupe non négligeable de journaux catalans (dont La Vanguardia) le 26 novembre 2009, au début du processus insurrectionnel.

Cette soumission à l’idéologie nationaliste pose bien évidemment la question de la neutralité des institutions. Une enquête du CAC du 13 janvier 2020 laisse apparaître de sérieuses déficiences en matière de neutralité. Par exemple, 92% des interviews en matière de politique réalisées par TV3 concernaient des entités indépendantistes[40].

3. L’Éducation.

     Jesús Rul est également l’auteur d’un ouvrage sur les stratégies d’endoctrinement du pouvoir nationaliste. L’endoctrinement scolaire a pour base essentiellement la scission        « ils » / « nous » reprise dans toute la diversité des activités scolaires, les liturgies (réunions, manifestations, etc.) et les symboles (drapeaux, hymnes, mythes nationalistes).

Les associations de parents d’élèves ont également été noyautées et mises à la disposition du sécessionnisme. Leur rôle est d’enrôler les parents.

Ce travail sur les mentalités a conduit à l’implication des institutions éducatives, enseignants et élèves, dans une ambiance d’excitation pro-référendum de sécession, lors du 1-O.

    Prosélytisme, propagande, endoctrinement supposent un travail sur la langue, la création d’un lexique et d’un style au service de la cause. C’est ainsi que les nationalistes catalans ont réussi, par exemple, à imposer le concept de « normalisation linguistique ». Promouvoir le catalan était, il y a quelques décennies, une activité légitime qui lui redonnait sa place dans la société. L’expression a trompé de nombreuses personnes, en particulier dans les milieux progressistes, qui ont accueilli le concept avec bienveillance. Il n’était pas question alors d’exclusion de l’espagnol, la langue commune. Sont venues ensuite les pressions, une stratégie de faits accomplis, l’obligation d’écrire les enseignes de magasins « au moins » en catalan avec sanctions administratives en cas de « désobéissance »[41], les annonces exclusivement en catalan dans les supermarchés, etc.

Il est clair aujourd’hui que l’on ne peut plus parler de « normalisation » mais que l’on est clairement dans de l’imposition et de la domination linguistique. La démarche est la même avec l’expression « droit de décider » qui est venue remplacer le terme « autodétermination », revendication assez farfelue dans le cas de la Catalogne.

Il se crée ainsi tout un langage stéréotypé, sillonné d’acrimonie et de rancœur : « prisonniers politiques », « liberté d’expression », « conflit politique », etc. Il s’agit d’un langage « iconique » selon Jesús Rul, qui, à travers un certain nombre de signifiés, construit une réalité fictive de cohésion nationaliste tout à fait déconnectée de la réalité objective.

  L’auteur cite Orwell[42] : « Le nationalisme est soif de pouvoir mêlé à de l’auto-tromperie. Tout nationaliste est capable d’adhérer à la malhonnêteté la plus flagrante, mais puisqu’il est conscient qu’il est au service de quelque chose de plus grand que lui, il a également la certitude inébranlable d’être dans le vrai. » Le langage perverti constitue malheureusement cet espace de tromperie.

    Face à cette politique linguistique et culturelle agressive, nous retrouvons un État déliquescent entre les mains de gouvernants œuvrant à sa propre disparition au profit des intérêts des deux grands partis créés au moment de la transition, PP et PSOE.

Il convient de souligner, concernant l’éducation, que la question des compétences éducatives n’est abordée dans aucun des articles du texte constitutionnel qui traitent des compétences de l’État (article 149) ou des régions autonomes (article 148). C’est là très certainement une anomalie. Il est seulement question dans le paragraphe 149.30 d’une compétence attribuée à l’État de « réguler les conditions d’obtention, d’expédition et d’homologation des titres académiques (…) et des normes de base pour le développement de l’article 27 de la Constitution … ».

C’est dès 1979 que les compétences en éducation sont attribuées à la Catalogne à travers son Statut (constitution régionale). Le gouvernement d’Adolfo Suárez cède alors l’Inspection d’Éducation à la région, et crée la Haute Inspection de l’État, mais celle-ci n’a jamais été dotée d’une capacité effective de supervision ; elle est restée une coquille vide.

En 1996, par le Pacte du Majestic, le Parti Populaire d’Aznar obtint l’appui du parti de Pujol, président de la Generalitat, au Congrès des Députés en échange de cessions économiques et de compétences éducatives et linguistiques. On le voit, la politique de concessions de compétences au nationalisme n’est pas l’apanage de la gauche, malgré le patriotisme affiché de la droite.

  Le rôle de l’État dans l’éducation est donc réduit à une peau de chagrin, à la promulgation de lois négociées au préalable avec les nationalistes et vidées de toute substance. À l’occasion de cet état des lieux, Jesús Rul souligne et regrette le manque de hauteur des politiques espagnols à l’égard de l’éducation, la politisation de celle-ci non exempte de sectarisme, l’incompétence et la médiocrité des preneurs de décision. Ce sont les communautés autonomes qui détiennent les compétences d’éducation et, ainsi, le système éducatif est totalement fractionné, ce qui sert les intérêts nationalistes. Les lois promulguées par l’État ne sont que des enveloppes vides. En ce sens, on ne peut pas dire que l’Espagne possède un système éducatif. Cette fragmentation du système national et la politisation de sa structure l’a transformé en un conglomérat sans les liens communs qui apportent de la valeur aux systèmes d’éducation : objectifs et contenus concrets des matières du cursus, apprentissages, supervision, évaluation et homologation du système. Tous ces facteurs ont été atomisés en fonction de sentiments identitaires, d’intérêts politiques et non éducatifs.

C’est cela qui rend possible la promotion des idéologies nationalistes à l’échelle régionale à travers le modelage et le contrôle de la sphère scolaire. Les effets en sont l’endoculturation par l’exposition systématique des élèves aux récits, croyances, symboles et pratiques du nationalisme, et l’endoctrinement qui transmet idées, convictions et valeurs nationalistes, présentées comme supérieures et opposées à celles de l’Espagne. On assiste à une déconstruction de la mémoire partagée, du sentiment d’appartenance à une communauté de vie et historique.

Conclusion.

    Quelques chiffres nous permettront de prendre la mesure de l’abandon de l’éducation entre les mains du nationalisme le plus totalitaire. Dans l’éducation primaire, entre 86,7 et 91,2% de l’enseignement se fait en catalan, contre 8,8 à 13,3% en castillan alors que la Constitution a établi le seuil de 25%.

Entre 0 et 8 ans, le catalan est la langue véhiculaire unique pour l’enseignement et l’apprentissage. Cette imposition implique que le taux d’échec scolaire à la fin du cycle d’éducation obligatoire est beaucoup plus élevé chez les hispanophones que chez les catalanophones (environ 10% de plus).

Ces pratiques enfreignent manifestement, non seulement la Constitution espagnole, mais la Convention internationale des droits de l’Enfant promulguée par les Nations Unies. L’article 29 de cette dernière précise qu’il est légitime d’inculquer à un enfant le respect de ses parents, de sa propre identité culturelle, de sa langue et de ses valeurs, des valeurs nationales du pays dans lequel il vit, de son pays d’origine et des civilisations différentes de la sienne.

  Cet état de fait est dû à la conduite d’enseignants et de chefs d’établissement qui adhèrent à l’idéologie nationaliste, selon les préceptes défendus par le Programme 2000.

Les décisions de justice émanant du Tribunal Suprême afin de rétablir la conformité des pratiques avec le texte constitutionnel ne sont pas respectées en Catalogne.

    Pour compléter le tableau, dans les pages suivantes, Jesús Rul adopte une approche psychologique des différentes réactions à la pression psychologique subie par les citoyens, jeunes et adultes, du fait de l’endoctrinement et du prosélytisme. Le but est de créer un bouillon de culture visant à l’élargissement de la base sociale indépendantiste.

Il y a actuellement en Espagne des villes et des territoires catalans d’où l’Espagne a été effacée, en tant que réalité socioculturelle et symbolique, de l’esprit et des comportements de beaucoup de personnes. Bien pire, ces personnes ont produit des stéréotypes et des préjugés négatifs à son encontre qu’ils transmettent à leurs enfants et dans l’ambiance sociale dans laquelle ils évoluent.

Conclusion générale.

    Cadre et ferment de la démocratisation de l’Espagne à la mort du dictateur Franco, la Constitution espagnole est perçue aujourd’hui par les indépendantistes comme un obstacle aux projets sécessionnistes, par l’extrême gauche antisystème comme un frein à la création d’un ordre nouveau.

Elle est pourtant, selon Jesús Rul, la Constitution d’un État, certes décentralisé, mais unitaire. Or, le dessein politique initial a été développé avec un manque total de perspective et de vision globale de la part des gouvernements qui se sont succédé. A primé de façon manifeste l’intérêt des partis nationaux. Les oligarchies territoriales ont su jouer de ces rivalités et conflits.

    L’auteur ne voit pas d’autre solution pour sortir des crises territoriale, économique et culturelle actuelles que le dépassement des clivages politiques.

Il considère également indispensable la redistribution et la « clôture » de la Constitution, avec des compétences réservées exclusivement à l’État et non transférables. Cela permettrait de garantir l’unité de la nation face aux nationalismes fragmentaires, en garantissant la transmission intergénérationnelle (langue commune, histoire, économie, éducation, santé, culture, …), l’égalité de tous les Espagnols sur l’ensemble du territoire national (éducation, santé, emploi, fiscalité, prestations, …).

Pour ce faire, c’est l’article 147.1 qui doit être éliminé en tout premier lieu, car il permet de modifier la Constitution, de façon atypique, à travers les Statuts régionaux.

Cela permettrait aussi de supprimer des doublons dans le feuilletage administratif et de réduire les dépenses liées à l’organisation politico-administrative.

Jesús Rul propose également la modification de la loi électorale (héritée de l’époque franquiste, elle est précieuse aux partis sécessionnistes qui se gardent bien de la remettre en question car elle privilégie le vote rural qui leur est favorable[43]), une stricte séparation des pouvoirs, et enfin l’interdiction des partis politiques dont les leaders ont commis des délits contre la Constitution.

[1] J’ai voulu distinguer mes commentaires et ajouts personnels du texte de M. Rul en les transcrivant en italique.

[2] C’est ainsi que l’on appelle les mouvements nationalistes basque, catalan mais aussi galicien, dans leur confrontation avec la région centrale d’Espagne autour de laquelle s’est édifié le pays, la Castille essentiellement, grâce à son union avec le royaume d’Aragon.

[3] Ce courant provient plus précisément de la scission d’un courant minoritaire sécessionniste du mouvement catalaniste, à la fin du XIXème siècle.

[4] J’ajouterai pour ma part une remarque personnelle. Face à une droite apathique et sans idéal autre que l’accaparement des richesses et du pouvoir, la crise idéologique de la gauche en perdition dans sa lutte contre un capitalisme de plus en plus totalitaire a conduit le PSOE et son allié Podemos à fomenter une guerre culturelle destructrice. Pour masquer leur impuissance et assurer leur survie, les partis de gauche ont encouragé une polarisation bénéfique à la renaissance de l’extrême droite et aux nationalistes.

[5] Journal ABC :  https://www.abc.es/espana/catalunya/abci-nueva-ofensiva-espia-alumnos-patio-para-hable-catalan-fuera-aula-202109140100_noticia.html,

Ou encore, journal elcatalan.es : https://www.elcatalan.es/campana-totalitaria-contra-los-ninos-que-hablan-espanol-en-los-patios-de-las-escuelas-catalanas

[6] Journal El Mundo : https://amp.elmundo.es/cataluna/2021/09/22/614b63e4fc6c8312238b45c3.html?__twitter_impression=true

[7] En 1700, sont dissoutes les institutions politiques du Royaume d’Aragon dont fait partie la Catalogne. Si les privilèges de la Catalogne ont été ainsi supprimés par les Décrets de Nueva Planta au XVIIIème siècle, ceux du Pays Basque et de la Navarre sont maintenus à l’issue de la première guerre carliste (1833-1840). Ils sont encore aujourd’hui reconnus et protégés par la Constitution.

[8] Rappelons que la Guerre de Succession d’Espagne fut une guerre à l’échelle européenne opposant partisans de l’héritier des Habsbourg, Charles II, et l’héritier de Louis XIV, Philippe V d’Anjou, de la dynastie des Bourbons. Elle ne fut en aucune façon, contrairement à la mythologie nationaliste catalane, une guerre entre Catalans, partisans d’un modèle fédéraliste, et Espagnols, partisans d’un modèle de pouvoir absolutiste. Les faits historiques révèlent une réalité infiniment plus complexe.

[9] On retrouve donc dans le nationalisme d’aujourd’hui ce sentiment de rancœur et de haine à l’égard de « l’Estat espanyol » perçu comme l’héritier de l’Empire « oppresseur et esclavagiste ». Les nationalistes omettent de rappeler bien sûr que la politique de l’État central a essentiellement été motivée par les revendications des régions périphériques (Pays Basque et Catalogne) auprès duquel elles ont exercé de façon incessante une activité de lobbying, même lorsque cela devait se faire au détriment d’autres territoires. Ils oublient de rappeler également qu’une partie conséquente des revenus des riches familles catalanes provenait de la traite d’esclaves organisée au sein de l’Empire (https://www.eldiario.es/catalunya/esclavitud-colonialismo-barcelona-catalunya_1_4605022.html).

[10] Je me permets d’insister sur la différence avec le cas de l’Irlande, par exemple, à laquelle on compare souvent et à tort, la Catalogne. On sait que les nationalistes catalans disent avoir été victimes d’une colonisation de la part de l’État espagnol. Or, la Catalogne n’a pas été conquise ; elle est devenue une partie du territoire du Royaume d’Aragon à la suite d’une union dynastique. Ses élites ont toujours été préservées au fil du temps, et n’ont pas fait l’objet d’une substitution comme c’est le cas pour l’Irlande.

Je précise également que le royaume catalano-aragonais mentionné par les séparatistes et censé légitimer leurs revendications d’indépendance n’a jamais existé. À l’issue de la décadence de l’empire carolingien au XIIème siècle, le Comté de Barcelone fut annexé ou s’unit, comme l’on voudra, au Royaume d’Aragon par le mariage du comte de Barcelone Ramón Berenguer et de Pétronille, fille du roi d’Aragon Ramiro II. Entre les XIIème et XIVème siècles, d’autres comtés catalans furent intégrés au comté de Barcelone ou au Royaume d’Aragon.

[11] L’idée de l’Espagne comme Nation dans laquelle réside la souveraineté avait émergé au moment des Cortes de Cadix, en 1812.

[12] Jesús Rul souligne que ce sont les mêmes élites catalanes qui ont donné naissance à la Renaixença qui sont à l’origine du nationalisme espagnol. Elles ont participé à la gestion de l’État libéral et constitutionnel espagnol, avec le castillan comme langue commune nationale, tout en maintenant un usage quotidien du catalan.

[13] La Guerre dels Segadors (1640-1659) est un soulèvement dû à la présence de 40000 soldats déployés en Catalogne par le Comte-Duc d’Olivares pour faire face à l’occupation du Roussillon par les Français en 1639. Ce fut une rébellion de nobles contre le roi, et une rébellion des paysans appauvris par la peste et les mauvaises récoltes contre la noblesse et la bourgeoisie.

[14] C’est, à peu de chose près, le drapeau arboré aujourd’hui par les foules séparatistes, même les plus conservatrices !

[15] Pompeyo Gener, Presentació, Joventud I/15, 15/03/1900 : “Nous croyons que notre peuple est d’une race supérieure à celle de la majorité des races qui forment l’Espagne ».

    Enric Prat de la Riba, La question catalane : L’Espagne et la Catalogne, Paris, 1898 : « Les Castillans, que les étrangers désignent en général du nom d’« Espagnols » sont un peuple à caractère sémitique prédominant ; le sang arabe et africain que les fréquentes invasions des gens du Sud lui ont inoculé, se révèle à travers leur mode d’être, de penser, de sentir, et dans toutes les manifestations de leur vie publique et privée. »

Aujourd’hui, Jordi Pujol, président de la Generalitat de 1980 à 2003, a repris le flambeau de cette pensée xénophobe : « L’homme andalou n’est pas un homme cohérent, c’est un homme anarchique. C’est un homme détruit (…) ; c’est un homme inachevé, un homme qui a faim depuis plusieurs centaines d’années et qui vit dans un état de misère culturelle, mentale et spirituelle. C’est un homme déraciné, incapable d’avoir un sens un peu élevé de la communauté. Il donne souvent les preuves d’une excellente étoffe humaine, mais d’emblée il est l’exemple vivant de la moindre valeur sociale et spirituelle de l’Espagne. Je l’ai déjà dit auparavant : c’est un homme détruit et anarchique. Si par la force du nombre il arrivait à nous dominer, sans avoir dépassé sa propre perplexité, il détruirait la Catalogne. Il y introduirait sa mentalité anarchique et d’une extrême pauvreté, c’est-à-dire son manque d’esprit. » La citation date de 1976 … !

Il est à noter que l’on retrouve le pendant de cette pensée suprémaciste au Pays Basque. L’exemple le plus connu est celui de Sabino Arana, fondateur du PNV (Parti Nationaliste Basque), parti actuellement majoritaire au Parlement basque, qui exerce une hégémonie politique depuis la Transition.

Sa pensée est typique du nationalisme ethniciste et raciste qui scinde la société basque en Basques de « pure » souche et « maquetos » (terme qui désigne ceux qui viennent d’autres régions d’Espagne). Elle a eu un rôle décisif dans l’évolution de la culture catholique basque enracinée dans la culture espagnole en « basquisme » xénophobe antiespagnol.

Sabino Arana défendait la pureté de la race basque, associée au concept de « pureté de sang ». Lors de la fondation du PNV, il exigea de la part des adhérents au parti huit générations de noms de famille basques.

Le suprémacisme imprègne ses écrits : « Le Biscayen n’est pas fait pour servir, il est né pour être seigneur (etxejaun) ; l’Espagnol n’est né que pour être vassal et serf. »

[16] Ignasi Riera, Los catalanes de Franco (1998).

[17] Initiative peu heureuse, à mon sens, que l’on pourrait comparer au référendum organisé par James Cameron sur le Brexit.

[18] 48,85% du corps électoral s’était exprimé à l’époque.

[19] Selon Fichte, la nation est un groupe ethnique, une famille élargie, une communauté qui se fonde sur une parenté biologique. Il existe un lien direct entre la famille et la nation.

La communauté biologique véhicule des contenus culturels qui précèdent l’individu ; elle lui transmet, par exemple, un héritage génétique, des caractéristiques ethniques et une langue maternelle. Ces contenus culturels ne sont interprétables pour les individus qu’à travers une dimension collective ou nationale. Les attachements dépendent davantage, ainsi, d’une affinité naturelle que de l’interaction sociale.

Le sens original du mot « nation » répondait à un caractère ethnique ancestral des lignages, au culte des ancêtres et des coutumes des anciens, renvoyait à des liens religieux et mythiques avec la terre, la cité, à une articulation sociale en familles, tribus ou clans.

[20] Pedro Gómez, « L’identité ethnique, la manie nationaliste et le multiculturalisme comme nouvelles manifestations racistes et menaces contre l’humanité », Gazette d’Anthropologie, 22, Université de Grenade (2006).

[21] Elle marque la fin de l’hégémonie de l’Espagne en Europe. Nouvelle puissance visant l’hégémonie, la France joua des ambitions des nobles et propriétaires catalans, une élite minoritaire, contre la monarchie hispanique.

[22] Le terme « libéral » (« liberal ») est né en Espagne, lors des débats de l’Assemblée Constituante qui aboutirent à l’élaboration de la Constitution de 1812. Bien plus riche dans son emploi qu’il ne l’est aujourd’hui (où il est employé essentiellement dans un sens économique et est souvent, en fait, synonyme de néo-libéralisme – Friedrich Hayek, Milton Friedman), il englobe la défense de la liberté culturelle et religieuse, ainsi qu’un rôle social redistributif de l’État censé pallier les manques ou injustices trop flagrants du marché. Le libéralisme social a eu pour initiateurs des penseurs tels que Thomas Jefferson, Maynard Keynes, John Rawls, Philip Pettit.

[23] Dans l’histoire de France, on pense à la notion de « souverainisme », qui est assez proche de celle de nationalisme civique. Elle est en effet la revendication positive et inclusive d’une autonomie, d’une liberté politique, sans rejet réactionnaire de l’autre.

[24] L’auteur souligne qu’un nationalisme civique peut régresser à une forme ethnique pour des motifs d’intérêt, de pouvoir, afin d’intensifier les mobilisations politiques, comme c’est le cas actuellement avec le sécessionnisme catalan.

[25] Liah Greenfeld, Nationalism and Modernity (1996).

[26] De même, selon Douglas Murray, le défi populiste suppose l’hégémonie culturelle comme mécanisme de domination idéologique. Les luttes sectaires pour l’hégémonie politique nourrissent la division sociale à travers nombre d’antagonismes : peuple / caste, opprimés / oppresseurs, hommes / femmes, noirs / blancs, homosexuels / hétérosexuels … Ces antagonismes relèvent d’une stratégie de mobilisation politique et de pouvoir. D. Murray décrit les nouvelles guerres culturelles comme une « folie des foules » dans les universités, les écoles, les foyers, les lieux de travail, qui, sous prétexte de justice sociale, développent des politiques identitaires, vécues comme une nouvelle foi de substitution dans une sorte de nouveau tribalisme de classes. Ses effets les plus remarquables sont l’abolition de l’individu libre dans la tribu ; le peuple contre la caste, les opprimés contre les oppresseurs, les noirs contre les blancs. La victimisation nourrie d’auto-compassion, l’adamisme rédempteur du passé historique qui condamne, depuis la nouvelle foi, tout ce qui dans le passé n’est pas conforme aux nouveaux dogmes.

[27] Ángel López, El rumor de los desarraigados. Conflicto de lenguas en la península ibérica, Anagrama, Barcelona, 2006.

[28] Sergio Vila-Sanjuán, Otra Cataluña. Seis siglos de cultura catalana en castellano, Destino, Barcelona, 2018.

[29] « Langue véhiculaire » est un concept sociolinguistique ; il signifie qu’une langue est utilisée comme véhicule commun de communication et de cohabitation par des personnes ayant différentes langues maternelles. « Langue officielle » signifie langue de communication normale ; « véhiculaire » et « officielle » sont synonymes.

[30] « por imperativo legal », « como preso político », « como republicano » sont quelques-unes des formules qu’ils emploient lors de la cérémonie de prestation de serment ainsi dévoyée.

[31] Endoculturation : Jesús Rul cite Marvin Harris, «Sociedad, subcultura y sistema sociocultural», in Introducción a la Antropología General, Alianza Editorial, Madrid, p.167. Je traduis ici la définition du terme à partir du texte espagnol.

“L’endoculturation est une expérience d’apprentissage partiellement consciente et inconsciente à travers laquelle la génération la plus âgée invite, incite et oblige tout à la fois la génération la plus jeune à adopter les modes de pensée et les comportements traditionnels. Ainsi, les enfants chinois utilisent des baguettes au lieu de fourchettes, parlent une langue tonale et apprennent à honorer les anciens parce qu’ils ont été endoculturés dans la culture chinoise et non dans celle des États-Unis (…). Chaque génération est programmée non seulement pour imiter la conduite de la génération antérieure mais aussi pour valoriser la conduite qui est en accord avec les modèles de sa propre existence d’endoculturation et pour évaluer négativement la conduite qui s’en éloigne. »

[32] Selon l’article 168 de la Constitution espagnole, toute procédure de modification de la Constitution nécessite l’approbation des 2/3 des chambres (Congrès et Sénat). En cas de vote favorable, les chambres sont aussitôt dissoutes, des élections sont alors organisées, et la modification doit être approuvée à nouveau par les 2/3 des nouvelles chambres. Enfin, une ratification populaire par référendum est nécessaire.

C’est le peuple espagnol dans son ensemble qui doit approuver toute modification de la Constitution, et bien sûr tout processus de séparation d’une partie du territoire puisque cela affecte la souveraineté du peuple dans son ensemble.

La procédure est donc complexe, mais cette complexité émane de l’instabilité de la vie politique pendant les deux siècles précédents. Il s’agit d’un antidote à l’arbitraire et aux manipulations politiques.

[33] Karl Loewenstein, « Militant Democracy and Fundamental Rights », American Political Science Review.

[34] Le journaliste Juan Pablo Cardenal a mené une étude complète du détournement des fonds publics à des fins de sécession dans son livre La telaraña. La trama exterior del procés, Ariel, Barcelona, 2020. Le résumé en français de cet ouvrage, cité par Jesús Rul, est disponible sur mon blog, sur le site de Médiapart (https://blogs.mediapart.fr/bruno-knez/blog/140621/la-telarana-la-trama-exterior-del-proces-juan-pablo-cardenal-ii).

[35] Parmi les plus puissantes de ces associations se trouvent l’A.N.C. et Omnium Cultural. L’ANC (Assemblée Nationale Catalane) est un organe sécessionniste quasiment institutionnel qui jouit d’un système de revolving doors entre ses leaders et les institutions autonomiques. Une autre association, Omnium Cultural, est devenue un instrument d’agitation nationaliste.

[36] Je ne reviens pas sur le Programme 2000 de Jordi Pujol, abordé à nouveau dans cet ouvrage par Jesús Rul (déjà traité auparavant dans son livre sur l’endoctrinement dans l’école catalane : Jesús RUL, Nacionalismo catalán y adoctrinamiento escolar, Ed. Amarante, Paris, 2019.). J’en rappelle les principaux objectifs :

- endoculturation par prosélytisme dans l’identité nationale catalane.

- configuration de la personnalité des Catalans.

- création d’un état d’opinion national.

- introduction de professionnels de l’information nationalistes dans des postes clé des moyens de communication.

- programmation globale catalane, diffusion de produits culturels catalans, élargissement du cadre d’action à l’ensemble des Pays Catalans.

- création d’une agence d’informations catalane, d’esprit nationaliste.

- influencer la formation des journalistes et des techniciens de l’information en leur insufflant une conscience nationale catalane.

- création de codes de communication spécifiques afin de transmettre le modèle culturel et social catalan.

- inciter les entreprises de publicité à créer un message publicitaire qui transmette le modèle socioculturel catalan.

Tout ceci est en parfaite contradiction, bien sûr, avec les principes exposés dans la Constitution espagnole : « égalité et pluralisme », « devoir d’une information vraie ».

Pour plus d’information sur le Plan 2000, lire l’article que j’ai rédigé sur mon blog de Médiapart (https://blogs.mediapart.fr/bruno-knez/blog/070319/de-la-spontaneite-programmee-des-rassemblements-nationalistes-en-catalogne).

[37] L’auteur n’emploie pas le terme « ethnocide », mais on y pense sans doute très fort …

[38] En 2018, les dépenses en publicité institutionnelle se sont élevées à 34,47 millions d’euros.

[39] Jesús Rul relève des cas d’informations volontairement fausses issues de l’Agence catalane de Nouvelles, par exemple la qualification par Bruxelles du référendum illégal de 2017 comme un processus démocratique. L’information concernait en fait l’Écosse et non la Catalogne. Il y eut substitution.

[40]https://www.abc.es/play/television/noticias/abci-informe-consejo-audiovisual-catalan-pone-relieve-sesgo-soberanista-202001300138_noticia.html

Lire également l’ouvrage de Isabel Fernández Alonso, El pluralismo en los medios públicos, clave de la convivencia, 2020.

[41] Le cas de Santiago Espot est très révélateur. Entrepreneur, il dirige une association qui promeut la délation de commerces qui ne présentent pas des enseignes en catalan (https://www.elmundo.es/elmundo/2010/02/04/barcelona/1265312239.html).

[42] Georges Orwell, Notes on Nationalism, Penguin Classics, 2018.

[43] https://agendapublica.es/sesgo-nacionalista-del-sistema-electoral-catalan/

   https://www.change.org/p/reforma-urgente-de-la-ley-electoral-en-catalu%C3%B1a-mi-voto-no-vale-menos

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Billet de blog
Sénèque juste avant la fin du monde (ou presque)
Vincent Menjou-Cortès et la compagnie Salut Martine s'emparent des tragédies de Sénèque qu'ils propulsent dans le futur, à la veille de la fin du monde pour conter par bribes un huis clos dans lequel quatre personnages reclus n’en finissent pas d’attendre la mort. « L'injustice des rêves », farce d'anticipation à l’issue inévitablement tragique, observe le monde s'entretuer.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Ah, « Le passé » !
Dans « Le passé », Julien Gosselin circule pour la première fois dans l’œuvre d’un écrivain d’un autre temps, le russe Léonid Andréïev. Il s’y sent bien, les comédiens fidèles de sa compagnie aussi, le théâtre tire grand profit des 4h30 de ce voyage dans ses malles aérées d’aujourd’hui.Aaaaah!
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
J'aurais dû m'appeler Aïcha VS Corinne, chronique de l'assimilation en milieu hostile
« J’aurai dû m’appeler Aïcha » est le titre de la conférence gesticulée de Nadège De Vaulx. Elle y porte un regard sur les questions d’identité, de racisme à travers son expérience de vie ! Je propose d'en présenter les grands traits, et à l’appui d’éléments de contexte de pointer les réalités et les travers du fameux « modèle républicain d’intégration ».
par mustapha boudjemai