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On reconnaît Sophia Domancich entre mille quand elle s’assoit au piano, le front plissé sous la magnifique chevelure. Soit en posture attentive, menton levé haut vers les musiciens. Soit en action, dans les dialogues improvisés, alors penchée sur le piano, tendue comme un motard à fond sur la moto de puissante cylindrée. La Parisienne (née en 1957) a le vent en poupe. L’année 2023 s’achève sur une période faste. Pourtant, l’avenir - il y a trois ans – plombé par le COVID en France, ne présageait rien de joyeux pour les artistes. Le disque solo de la compositrice, le grand jour (date d’enregistrement le 15 mars 2020 - jour de départ du premier confinement), sort en mai 2021, un an après (Label Pee Wee !). Pas très encourageant ! À son grand étonnement, beaucoup de gens lui réserveront cette confidence : la musique de l’album a représenté un soutien pendant toute la période. Voire même (ce fut mon cas) a permis de s’en abstraire. Elle n’y avait jamais pensé. L'on est pas surpris des bienfaits de sa musique. L’espoir d’une aube nouvelle resplendit dans chaque titre. Quand les personnes s’expriment, Sophia écoute. C’est l’une des forces de la compositrice. Nous nous donnons rendez-vous dans un café parisien, place du Châtelet. Comme à chaque rencontre, l’interview tourne rapidement au dialogue. Un grand jour pour nous...
Sophia : «le grand jour est né ainsi. Je venais de présenter un concert en solo aux Bouffes du Nord (Paris 10e). J’ai eu recours au Fender Rhodes, ajoutant une trame de sons supplémentaire. Je sentais confusément - dans le jeu - émerger des univers différents. Mon époux Simon Goubert l’a relevé. Le constat a permis de formaliser l’inspiration apparue. Aucun doute, j’avais mûri. J’ai deux petits-enfants. J’entre dans une nouvelle ère. Vincent Mahé lançait le label Pee Wee ! Les étoiles s’étaient alignées. Définir l'improvisation? A chaque concert solo, immanquablement, je me demande ceci : qu’est-ce que j’apporte de nouveau ? Pour Pee Wee ! la vie qui me traversait sur scène, je l’ai apportée en studio ».
Bruno : La sérénité enveloppe l’auditeur. Une beauté minérale transfigure chaque instant. Le résultat des rencontres avec les Anglais ?
Sophia : "Je recherche l’espace, le silence, la respiration. Je reste sur des expériences d’exception. Ainsi ce concert au Triton en 2004 (Les Lilas), avec Hugh Hopper et Elton Dean, deux anciens de Soft Machine (CD Soft Bounds, Label Le Triton). Je reste également immergée dans le Cantorbery sound, avec le compositeur John Greaves. Le label Dark Companion a édité notre duo live en 2020 (Passage du Nord Ouest). Puis, Robert Wyatt m’est tombé dessus comme un météore. Je suivais le Conservatoire (Premier prix de piano), mais les potes de la cité d’où je viens à Sarcelles écoutaient de la pop. L’album de Wyatt, Rock Bottom, m’a saisie : absolue sidération ! Duke Ellington a produit le même effet quand je l’ai vu à la télé. Dès les premières notes : un point de bascule".
Bruno : J’étais en face de toi dans la salle de l’Atelier du Plateau (Paris 19e), en 2022, pour le concert de François Corneloup (saxophones), Les Noces Translucides : le texte de Jean Rochard, la photo de Guy Le Querrec, avec l’actrice Anne Alvaro (récitante), Jacky Molard (violon) et Joachim Florent (contrebasse). Ta concentration ne s’interrompait à aucun instant. L’interaction dans l’album de Corneloup - Revolut!on (MCO/Socadisc) - frappe également.
Sophia : "Sur le concert des Noces, une certitude : je ne crois pas que les mots m’inspirent. Corneloup l'avait clairement défini : nous n’étions pas là uniquement pour accompagner le texte de Rochard , si magnifique soit-il. Spontanément, pour créer la musique collective, je me cramponne aux discours des musiciens. Les jazzmen anglais m’ont transmis cette conception du jazz. Elton Dean ne s’intéressait pas aux paroles. Mais alors, pas du tout. Sur le disque de Corneloup, les propos de chacun des musiciens s’avèrent délibérément complexes, les formes s’ouvrent sans arrêt. L’interaction s’impose. Selon leur discours, mes accords s’adaptent. Ils procurent une couleur différente, une couleur qui soit lisible par tous. Je respecte évidemment la composition. Cependant, l’improvisation qui sort de ma tête doit répondre à quatre exigences : enchaîner le récit en cours - me correspondre - la clarté - avoir un sens. Après, généralement, je pose une première couche. Puis des couches supérieures. Je conçois de la sorte, en m'efforçant de conserver le sens de l’espace. Arriver à ce résultat procure une sensation unique".
Bruno : On arrive comment à cet état ?
Sophia : "Je me suis rapprochée de gens radicaux en Angleterre. Tous possédaient quelque chose à partager. Ils m’ont acceptée. J’ai adopté leur mode de vie".
Bruno : En 2021 sort Twofold Head, encore chez PeeWee !
Sophia : « Le duo avec mon mari. Nous composons sur six courts-métrages de David Lynch. Il ne s’agit pas de remplacer les musiques. Mais de dialoguer avec les œuvres du réalisateur, que chacun nous admirons. Le premier ciné-concert – en 2016 – nous avait pleinement satisfait. Simon a pu résumer en une phrase que nous déformions le temps sans le distendre.
Bruno : Le disque Seetu, le troisième d’African Jazz Roots - (Label Pee Wee ! fin 2023) - atteint des sommets en matière de dialogues. La musique coule toute seule. Si accessible que tout semble facile...
Sophia : "Les souvenirs du fleuve, à Saint-Louis (Sénégal) restent gravés. Simon Goubert (batterie) et Jean-Philippe Viret (contrebasse) démultiplient l’espace pour libérer les binômes avec Ablaye Cissoko (kora), Ibrahima Ndir (calebasses) et le piano. La connivence est parfaite. Les images s’accumulent, nourrissent les sens, enrichissent les idées. Les images s'enchevêtrent comme les fils d'un tissu. Le vent jaune, par exemple, transmet la couleur à la musique. Très singulier à relever…"
Pour le disque Les jours rallongent du trio Bopp – Charolles – Domancich (Musiques à Ouïr/L’Autre Distribution), je me suis tourné vers le compositeur (et batteur) Denis Charolles. Le témoignage (appel téléphonique) ne tarit pas d'éloges sur les qualités de Sophia.
Denis : "En tant que batteur, impossible de rester insensible au son formidable que l’improvisatrice apporte à chaque morceau. Son toucher me scotche instantanément. Je suis sensible à sa disponibilité : Sophia se positionne dans l'échange. Toujours. On peut aussi compter sur son réalisme. Rien ne traîne avec elle. Dans le trio la musique circule à égalité. Sophia se cale dans l’espace. Elle accueille la musique de l’autre. Et prépare la réponse. Et montre de surcroît une faculté étonnante de retour sur son jeu. Celui-ci évolue en permanence ». Denis Charolles y perçoit la réussite de l’interaction du trio : « avec Sophia et Christiane Bopp (trombone), l’imprévu est au pouvoir. Chaque protagoniste se retrouve à un endroit où il ne s’attend pas. Une belle histoire de la musique relie nos univers respectifs. Hier soir (le 19 décembre 2023) nous avons joué Les jours rallongent au Comptoir (Fontenay-sous-Bois). Le disque propose 4 compositions (1 de Sophia/1 de Christiane/2 de lui-même). Nous abordons les 12 autres pièces avec des contraintes, genre 0ulipo. Exemple : un musicien répète sans arrêt une phrase, les deux autres improvisent. Chacun s’est retrouvé complètement dedans. Nous… Et le public !"
Je pose une dernière question à Sophia, première musicienne de jazz lauréate du Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz, en 1999. Quelle importance accordait-elle à la récompense ? Le visage de la pianiste s'éclaire : "le Prix a représenté énormément de choses. Mon compagnon Simon Goubert (nous sommes mariés depuis) l’avait obtenu en 1996. Il avait été le premier batteur à l’avoir décroché ! Nous l’évoquions souvent. Je retrouvais dans la consécration ce que je pensais représenter dans le milieu du jazz. Jusque là, on me prenait pour une Martienne !"
Bruno Pfeiffer
Bopp – Charolles – Domancich (Musiques à Ouïr) le mercredi 24 janvier 2024 à l’Atelier du Plateau (Paris 19e) sur Les jours rallongent. Concert dans le cadre de la biennale Autour d'un quart. Le même trio au festival Jazz Campus à Cluny, Saône-et-Loire (20 août 2024).
CONCERTS 2024
Kogoba Basigui le jeudi 18 janvier (18h30) à la Salle des Fêtes de Schirmeck. Kogoba Basigui est le fruit d'une rencontre superbe. Celle entre le Red Desert Orchestra de la compositrice-pianiste française Eve Risser, avec la griotte percussionniste malienne Naïny Diabaté (et son ensemble Kaladjula Band). Le projet mêle des compositions teintées des influences des deux pays : il croise la musique mandingue avec les sonorités du jazz contemporain. Eve Risser mène - depuis 2021 - une résidence pilotée par Jazzdor dans la Vallée de la Bruche. Le concert de Schirmeck conclut la résidence avec une centaine de choristes amateur·es; enfants des écoles de La Claquette et de Schirmeck; adultes de la région. Toutes et tous se sont mobilisés pour clore la résidence en apothéose.
Sophie Darly le 19 janvier 2024 à 21h au Studio de L'Ermitage (Paris 20e). Son troisième album (Slow Down Fast, sur le label Broz) vient de sortir. La vocaliste a composé les huit titres : un doux déferlement de gospel, de blues, de soul, de jazz brûlant, de passion partagée. Une révélation. Grâce, feeling, virtuosité traversent les titres. Qu'on juge aussi de la qualité de l'ensemble par les présences sur le disque de : Pierrick Pedron, Julien Alour, Antoine Reininger, Daniel Mizrahi, Arnaud Gransac, Mathieu Penot, Hector Gomez. Un véritable All-Stars! Notre choix de la rentrée.
Festival SONS D'HIVER du 19 janvier 10 février 2024 dans le Val-de-Marne et à Paris. Avec Mulatu Astatké, Eve Risser, Joelle Léandre, Impérial Orphéon, Benoît Delbecq, Marc Ribot, Leyla McCalla, Béla Fleck, Ambrose Akinmusire, Rhiannon Giddens, et des dizaines d'autres... La bagatelle de 150 artistes sur 17 soirées! Pour la 33e fois, LE festival de jazz du début de l'année.
Claude TCHAMITCHIAN Quartet "Vortice", le vendredi 26 janvier au Comptoir (Fontenay-sous-Bois, 94120) jouera son programme MUSIQUE POUR UN CIRQUE IMAGINAIRE. Le contrebassiste-compositeur sera accompagné par des figures du jazz actuel : Catherine DELAUNAY (clarinette) - Christophe MONNIOT (saxophones alto, saxophones sopranino, électronique) - Bruno ANGELINI (piano, claviers, électronique).Pour l'accès : ici.
Franck Tortiller le 29 janvier 2024 au Pan Piper (Paris 11e) pour le disque Cépages, ou comment allier l'élevage des vins avec la (grande) musique. Avec le jazzman, le quatuor Debussy.
Whiplash (ciné-concert) les mardi 30 et mercredi 31 janvier dans la Salle des concerts de la Philharmonie (Cité de la musique - 20h). La musique du film de Damien Chazelle (2014), signée par Justin Hurwitz, sera jouée par le Charlier/Sourisse Multiquarium Big Band. Whiplash, en anglais, c’est à la fois le coup de fouet et le coup du lapin. C’est aussi un standard de jazz qui rythme le deuxième long-métrage de Damien Chazelle. Le thème : une plongée au cœur de l’univers ultra-compétitif de la musique à haut niveau.
Thierry Maillard le 31 janvier 2024 au Studio de l'Ermitage (Paris . 20e) - 20h30 - pour la sortie du disque Maman (Ilona Records / L'Autre Distribution). Sur le modèle de l'auteur Albert Cohen qui livre ses regrets dans l'émouvant Livre de ma mère (paru en 1954), le pianiste signe en trio un hommage à sa mère disparue au mois de juillet 2023. Une œuvre enregistrée le mois suivant. Line up de l'album : Dominique di Piazza (basse) et Yoann Schmidt (batterie). Invités : Olivia Gay : violoncelle - Philippe Gaillot : guitare.
David Patrois trio le 1er février 2024 sur la péniche du Son de la Terre (au pied de Notre-Dame - Paris 5e. Accès piéton : escalier face au 7, quai de Montebello, entre le pont de l’archevêché et le Petit Pont – Cardinal Lustiger). Le vibraphoniste se présentera avec Bruno Shorp - contrebasse et Julien Charlet - batterie. Invité Johan Renard - violon. J'avais entendu le contrebassiste Bruno Shorp avec le trio du sax ténor Christophe Panzani l'an dernier au Sunset. Interaction, toute en finesse, très inspirée. Le trio m'avait impressionné. David Patrois est un ancien élève de l'américain Gary Burton - l'un des grands vibras de l'histoire du jazz - à la Berklee school of music. Le discours de Patrois captive, balance, regorge d'idées. On peut, sans se mouiller (sauf si la péniche coule), annoncer un concert passionnant.
Lionel Eskenazi le samedi 10 février Sunside (19 h - Paris 1er) : concert-conférence consacré à Aretha Franklin, en compagnie du duo Madeleine & Salomon (Clotilde Rullaud & Alexandre Saada). Le concept des Music Stories, conduites par le journaliste de Jazz Magazine, revient à faire illustrer par des musiciens la vie d'une figure du jazz ou de la soul. Outre une connaissance approfondie des personnages, Eskenazi jouit d'un talent réputé de conteur. Entrée : 25 euros (Tarif plein) ou 15 euros (pour les moins de 25 ans, étudiants, chômeurs et intermittents du spectacle ) ou encore 20 euros en tapant le code promo : 5 MS 1002 sur le site du Sunside.
Boulou & Elios Ferré, le mardi 13 février au Son de la Terre. Une occasion unique d'écouter ces héros incontestés de la guitare manouche, héritiers d’une fratrie de trois guitaristes qui furent les compagnons de route de Django Reinhardt (ils accompagnèrent le génie du jazz manouche dans le Quintet du Hot Cub de France, années 30 et 40). Les deux fils de Matelo Ferré, viennent d'enregistrer un bijou. L'album Fathers&Sons (Continuo Jazz / UVM Distribution) nous a régalé. Les titres choisis rendent hommage à leur père Matelo, aussi à leurs deux oncles (Baro et Sarane). En revisitant quelques-unes des pièces fétiches de Baro - assorties d’inédits et de compositions personnelles - Boulou & Elios célèbrent avec brio un patrimoine musical incomparable. "La plus belle musique du monde", nous confiait récemment le virtuose Bireli Lagrène. On signe volontiers l'expression.
Alex Hitchcock les 20 février au Sunset - 22 février au Jazz Club d’Annecy - et en résidence à la Clef de voûte à Lyon du 21 au 24 mars 2024. Le saxophoniste ténor anglais, décrit comme un virtuose totalement atypique - entre le tonus de Joe Henderson, l'inspiration de Warne Marsh et la modernité d'Evan Parker, se produit souvent en Europe. Hitchcock tournera avec le quartet de Kirk Lightsey, une célébrité du jazz. Le pianiste né à Détroit en 1937 (87 ans!) vit à Paris. Le concert du Sunset démarre à 21h30.
Flash Pig le jeudi 21 mars à l'ECUJE, le club d'Olivier Hutman, étrenneront le nouvel album The Mood for Love (label ASTERIE), une bande sonore customisée du film de Wong Kar-waï, producteur et scénariste hongkongais. Le quartet, désormais ancré solidement à la scène du jazz actuel, présentait quelques morceaux le 30 janvier à un parterre de professionnels et de critiques spécialisés. À partir des nouvelles compositions - à trame mélodique forte - et de standards, le groupe (Adrien Sanchez – saxophone ténor; Maxime Sanchez – piano; Florent Nisse – contrebasse; Gautier Garrigue – batterie), a ravi le public (une quarantaine de personnes). Le discours en spirale, basé sur les thèmes, fonctionne sur deux moteurs puissants. D'abord, l'implication très indépendante des musiciens dans les parties communes. Ensuite, des improvisations inspirées. Résutat : un plaisir ininterrompu. On aurait dit un vol d'hirondelles, partant des arbres. Frôlant les terres du free et les forêts mystérieuses de la contemporaine. Grisant, imprévisible, acrobatique.
En première partie, à l'ECUJE : le trio "Congé Spatial"
(Pierre Lapprand – saxophone ténor + Étienne Manchon – piano).
Dmitry Baevsky Trio les 26 et 27 mars au Sunside. Le brillant saxophone alto né à Saint-Petersbourg réside en France depuis 7 ans. Nous l'avions entendu au festival d'Oléron en 2022 (Un Piano sous la Pinède), en quintet avec le fabuleux trompettiste hard-bopper Fabien Mary. Cette fois, le Parkérien russe sera accompagné de Clovis Nicolas (contrebasse) et de Jason Brown (batterie).
ZZTop le 9 juillet au Zénith La Villette (Paris 19e) pour envoyer son blues grungy garni avec des titres ultra-toniques et décoiffants comme "La Grange", "Gimme All Your Lovin", "Sharp Dressed Man", "Legs" (on en passe). Mené par Billy F Gibbons, soutenu par la force rythmique de Frank Beard et, depuis quelques années, Elwood Francis à la basse, le groupe assène une approche sonore du rock inimitable. J'avais vu Billy Gibbons en éclaireur (Olympia, 2023) : on en redemande!
Un CD de JAZZ pour le réveillon 2023
Gregory Porter : Christmas Wish (Blue Note/Universal). L'album se hisse sans forcer au niveau des glorieux prédécesseurs, cela dès le premier titre (Silent Night). Il s'agit pourtant d'un refrain pour le moins fredonné. Le Californien en ficelle néanmoins son affaire. Loin de paraphraser les versions précédentes, sans convoquer à la lettre les icônes de références (Stevie Wonder - Marvin Gaye), le chant surprend, charme, séduit : il soulèverait les cœurs sous n'importe quel sapin. Le vocaliste ne s'en tient pas là : il enchaîne les cadeaux. Christmas Time is Here, Someday At Christmas (Stevie Wonder), notamment, ébranlent. On en oublierait presque le dérèglement climatique pour imaginer de la neige dehors. Porter signe trois compositions originales sur le disque. Je suis allé l'écouter le lundi 11 décembre au Carreau du Temple (Paris 3e), un concert en direct sur France Inter Hors-les-Murs. Le géant se présentait sous la devise Love - Peace - Respect. Avec son quintet, cette fois sans les cordes de l'arrangeur et chef d'orchestre Troy Miller, contrairement à l'album. Porter m'a régalé, sans la moindre interruption. À plusieurs reprises, la salle a répété les refrains de celui qui plaçait le show "à ceux qui souffrent en cette période" (ainsi avons-nous repris : I Can Remember). Quelque soit le registre, en disque ou en concert, la star emballe. Les adultes en ressortent conquis, rassurés par ceci : les chants de Noël ne sont pas réservés uniquement aux enfants. Actuellement, le colosse (pas seulement par la carrure) culmine le genre soul masculin.
BEAUX LIVRES de JAZZ 2023
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De jazz et d'autres (Pierre de Chocqueuse : Chroniques 2010 - 2020 /Editions Les Soleils Bleus). Le tout-Paris et la France entière du jazz ont suivi - pendant plus de quinze ans - l'actualité des clubs et des grandes salles dans LE BLOG DE CHOC. L'auteur de cette prose périodique richissime (et bénévole), c'était lui, Pierre de Chocqueuse, par ailleurs secrétaire général de l'Académie du jazz. Le blog ne ménageait ni les éloges, ni les coups de griffe, mais surtout regorgeait d'anecdotes, de références, de détails, d'analyses, de vie. Il évoquait certes le parcours des célébrités, les singularités du style des plus grands, figurant ainsi un panorama international des personnalités. Néanmoins, pour autant, pas de favoritisme. Le jeune musicien qui passait pour la première fois dans un caveau de la capitale, ou au fond d'une salle de petite jauge, avait droit au même traitement que les grands : un point de vue impartial sur sa prestation, ou un avis sur son disque. Le tout rédigé dans une langue d'orfèvre. À plus d'une page de son précédent livre de souvenirs (De la musique plein la tête, paru en 2021 chez le même éditeur), je me souviens avoir souri, voire franchement rigolé. Le dernier, De jazz et d'autres, introduit à nouveau le lecteur dans les coulisses. Pour lui, s'inviter devient chose facile. Tous les jazzmen apprécient Pierre. Il a ses entrées partout. D'ailleurs, quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir, un soir de concert, Pierre arriver bras-dessus bras-dessous sur scène avec Chick Corea à la Cité de la Musique de La Villette. Le chroniqueur resta assis pendant tout le concert près du virtuose. Visiblement époustouflé par l'improvisation à quatre mains Chick Corea/Yaron Herman, laquelle clôtura la prestation (Corea invitait les volontaires au piano pour improviser ensemble). Pierre témoigne de la surprise de l'Américain devant le talent du Franco-Israëlien! Surprise surmultipliée quand Corea révéla avoir découvert - après coup - que "cette personne (Yaron) avait enregistré 9 disques sur Blue Note"! Inénarrable. Mon choix de Noël.
Keith Jarrett (Ludovic Florin / Editions du Layeur - 400 pages format vinyle). Composer un ouvrage sur l'un des géants de la musique des siècles derniers et du début de celui-ci, autant tenter d'escalader le Mont-Blanc à cheval. La tâche s'avère insensée, voire irréalisable. L'universitaire et musicologue Ludovic Florin s'y est cependant attaché. Avec réussite. Vous vous rendez compte? Plus d'une centaine d'albums marquants, tous passés au crible. Disséqués. Mis en perspective. Commentés. C'est sans doute la première fois qu'un spécialiste présente l'œuvre enregistrée d'un géant du jazz à ce point. A mon souvenir, seul le travail du regretté grand journaliste de radio Claude Carrière sur Duke Ellington peut être mis en comparaison.
Basquiat Sountracks, catalogue de l'exposition du même nom (Philharmonie de Paris - La Villette : avril à juillet 2023), 288 pages. Direction d'ouvrage : Vincent Bessières, commissaire de l'exposition, tout comme Dieter Buchhart et Mary-Dailey Desmarais. La collection de vinyles du peintre (qu'il écoute lorsqu’il travaille) comprenait beaucoup de genres, par-dessus tout du jazz. Ses tableaux abondent en références explicites à l’histoire de la musique, en particulier au jazz et au classique (Bach, Beethoven, Mozart). Les références ne sont pas uniquement des citations. Elles participent d’une stratégie d’affirmation des racines afro-américaines de l'artiste. En témoigne en particulier le culte qu’il voue au blues et au be-bop (notamment à la figure de Charlie Parker). Le livre est à la hauteur de la manifestation : époustouflant!
Portal au fur et à mesures, photos de Guy le Querrec - textes de Jean Rochard (Editions de Juillet). Le secret de la fabrication de ce monument? Le Querrec et Michel Portal se connaissent depuis presque cinquante ans. Travaillent ensemble, partagent les voyages, les grands festivals, les concerts, les studios, le cours des jours (et des nuits - nous sommes dans le jazz). L'on entre - grâce à cette fraternité d'airain - dans l'univers public et proche de l'un des plus grands musiciens de tous les âges, y compris l'actuel. Le fondateur du label Nato, Jean Rochard, apporte des lumières singulières aux images de Guy le Querrec (300 photos). 400 pages dévorées d'un trait.
Michel Petrucciani (Franck Médioni / Editions L'Archipel). Le "Mystère MONK" (Gallimard) de l'auteur m'avait emballé l'an dernier, un ouvrage collectif sur le démiurge, son apport à la musique, son influence sur les arts en général (magnifiques textes de Charlélie, de Franck Avitabile, d'Eric Sarner, entre autres). Cette fois, Franck Médioni, s'attache davantage aux ressorts d'un mythe. Il nous profile un personnage unique, au style incomparable. Avec "un cœur grand comme une maison", nous confie la journaliste Fara C dans une préface qui fera date. Fara a bien connu Michel : il venait souvent toquer à sa porte. Elle me confirme ceci : l'ouvrage, construit avec de nombreux témoignages (Postface de Charles Lloyd), nous rapproche un peu plus de l'être exceptionnel qu'elle a fréquenté. Parution le 11 janvier 2024
B.P.