Ralentir école!

Nous vivons à l’école comme ailleurs une situation de profonde discontinuité. Nos dirigeants politiques et économiques refusent d’en prendre acte, préférant accélérer le cours mortifère de leurs politiques. Il est urgent de ralentir pour enfin prendre le temps de penser les ruptures nécessaires.

Par Amélie Hart-Hutasse et Christophe Cailleaux, enseignant·es et militant·es

 

Depuis le début de la crise du Covid, notre vie professionnelle semble nous échapper. On pourrait penser qu’il s’agit d’une simple phase passagère, due au contexte de pandémie. Le gouvernement lui-même n’a-t-il pas également perdu le contrôle de la situation ? Sans doute, oui. Mais plutôt que de le reconnaître, il a choisi, dans la quasi totalité des domaines de son action et de sa parole, de feindre la maîtrise, la continuité. Il ne s’agit pas que d’un manque d’humilité et de sincérité, mais aussi et surtout de la volonté de nous contraindre plus encore, à la faveur de la crise.

C’est particulièrement le cas dans le domaine scolaire. Le 12 mars au matin, Jean-Michel Blanquer affirmait que la fermeture totale des écoles n’était pas envisagée. Il fut démenti dans la journée même par le Président de la République. Loin d’être déstabilisé, le Ministre changea immédiatement de discours et claironna sur tous les médias que tout était prêt pour la « continuité pédagogique ». Par la magie du numérique, l’impensable se muait en évidence pleinement anticipée. Dans les faits, rien n’était prêt et nous avons assisté à une vraie rupture pédagogique – mais aussi sociale et sans doute psychologique. Il n’est pas question de dire que les personnels de l’Éducation nationale ont cessé le travail. Bien au contraire, soucieux de bien faire et conscients du rôle fondamental de l’école, de la maternelle au lycée, ils ont redoublé d’efforts et tenté de maintenir un lien avec leurs élèves. Mais ce qui est né alors dans le chaos et la précipitation ne pouvait et ne pourra jamais être l’école.1

L’école est en effet un temps et un espace où se crée du commun de mille façons, par mille interactions, par la possibilité d’une compréhension mutuelle. Le confinement et l’enseignement à distance abolissent cette possibilité du commun. L’exigence ministérielle de « continuité pédagogique », sans cesse martelée, a imposé de mettre en œuvre un impossible, ajoutant une soi disant urgence pédagogique à l’urgence sanitaire. L’appel à la mobilisation générale de la « nation apprenante » a parachevé cette pression managériale sur les personnels, les élèves et leurs parents2. Du côté enseignant, beaucoup ont tenté de trouver le meilleur « outil numérique », y allant de leur solution avec leurs élèves, fragmentant bien malgré eux la relation de ces derniers à ce qu’il restait de l’école. Élèves et familles ont vu leur vie et leur espace intimes dévorés par ce même impératif de productivité individuelle, accentuant là encore les inégalités sociales et territoriales.

Nous assistons maintenant à un « déconfinement » tout aussi précipité dans ses modalités, dans lequel la réouverture des établissements scolaires tient une place déterminante. C’est encore le Président de la République qui a annoncé la date du 11 mai pour rouvrir les écoles. Cette annonce ne correspondait à aucun plan préalable, à aucune connaissance du terrain, ni même à une quelconque « consultation » factice. Depuis cette annonce, le désordre ne fait que grandir, chaque jour ou presque apportant son lot d’annonces contradictoires et de démentis, donnant l’impression qu’à un gouvernement s’est substituée une simple addition d’individus sans liens, sinon celui d’une forme de compétition pour un poste lors d’un futur remaniement.

Management confiné et déconfinement agile

Ainsi, ce n’est que le dimanche 3 mai, à une semaine de l’échéance du 11 mai donc, qu’a été rendu public le « protocole sanitaire » pour la réouverture des établissements. Le 7 mai seulement, on a su quels collèges étaient censés rouvrir dès le 18 mai (pour ceux de la « zone verte »). Le protocole sanitaire, dans le premier comme dans le second degré, de l’avis quasi unanime des personnels, n’est applicable qu’à la condition de transformer la plupart des établissements en lieux d’accueil qui n’ont plus grand-chose à voir avec les objectifs de la scolarisation et des apprentissages. Ces deux dernières semaines, beaucoup de collègues ont témoigné de leur malaise et de leur indignation. Le retour en classe tel qu’il s’organise dans le cadre du protocole constitue un non-sens pédagogique3 mais aussi une mise en danger tant sanitaire4 que psychologique.5 Pourtant, il n’est pas question de s’en écarter, car le risque deviendrait  juridique : qui serait responsable en cas de transmission avérée du virus dans un établissement scolaire ? Là encore, le temps de la réflexion n’a pas été pris. Plutôt que d’attendre du terrain un état de la situation, plutôt que d’élaborer démocratiquement des objectifs clairs (pour qui ? pour quoi ? où ? comment ? etc.), plutôt que d’échanger sincèrement avec celles et ceux qui savent répondre à ces questions (les personnels !), le gouvernement a préféré la précipitation.

Mais alors pourquoi un tel empressement ? A quoi correspond cette « urgence scolaire » qui se superpose à l’urgence sanitaire ? La logique n’est pas scientifique, nos dirigeants ayant décidé d’ignorer les avertissements du Conseil Scientifique, de l’Inserm ou encore de l’OMS. Il n’y a pas non plus là de cohérence pédagogique, puisque ce que l’on ouvre ne sera pas l’école, mais une sorte d’accueil potentiellement anxiogène d’une petite partie des élèves. Le gouvernement prétend qu’il s’agit d’une mesure sociale, ce qui est bien difficile à entendre venant de ceux qui mènent une politique de classe depuis le début du quinquennat… Quand bien même nous serions dupes de leur soudaine conversion, la portée sociale de la réouverture est illusoire : les écoles des quartiers populaires sont les moins aptes à suivre le protocole sanitaire (c’est là que se concentrent les problèmes de sur-occupation des locaux, d’insuffisance des espaces verts, de manque d’accès à l’eau, au savon, etc.), et il est vain d’imaginer faire revenir les élèves les plus éloignés de l’école sans mesures et moyens humains spécifiques, et sur la base du « volontariat ».6

Cette précipitation est tout d’abord une parole politicienne, qui feint la maîtrise pour rester aux commandes, une parole qui se place dans un « après » à très court terme, celui d’une carrière personnelle. Mais cette précipitation est aussi une forme avancée du management le plus agressif. Quand le ministre dit « nous sommes prêts », il faut entendre « j’exige que vous soyez prêt·es ! ». C’est un appel à la créativité, à l’inventivité, à l’agilité - tous ces mots détournés par la novlangue managériale. C’est un appel à s’adapter sans délai, en nous poussant à faire un métier qui n’est pas le nôtre, selon des modalités numériques et un rythme qui ne sont pas ceux de la pédagogie. C’est une forme d’ aliénation : personnels, élèves et parents deviennent tous des Charlot face à leur tapis roulant, dépassés par le rythme d’une machine qui prend la main sur leurs métiers, sur leur vie et sur leurs corps.

Productivisme éducatif

La machine ne fonctionne pas seule, elle suit le rythme de ceux qui commandent, celui du court-terme, des intérêts financiers et idéologiques du capitalisme. Lorsque Stanislas Dehaene, nommé président du Conseil Scientifique de l’Éducation nationale (CSEN) par J.-M. Blanquer, fait le tour des médias pour vendre son idée de « Netflix pédagogique » (sic), il promeut une idéologie.7 Sous un vernis scientifique, il s’agit de légitimer les politiques en place. Le ministre comme son conseiller s’accordent effet à voir dans la crise sanitaire « une occasion exceptionnelle de réfléchir à notre pédagogie » et appellent conjointement à des « États généraux du numérique » pour l’automne afin de tirer les « leçons positives » de la situation pandémique. Jean-Michel Blanquer l’a déjà annoncé à l’Assemblée : « l’école de demain sera à distance » et devra dans la durée « articuler présentiel et distanciel ». Ainsi, l’engagement sincère des personnels, des élèves et des familles pour limiter les dégâts de la « continuité pédagogique » est utilisé comme un levier pour amplifier la destruction de l’école publique. Voilà qui tombe bien, puisque le ministre est depuis son arrivée à la tête de l’Éducation nationale l’un des meilleurs représentants publics des intérêts privés de la Edtech – un secteur qui veut transformer l’éducation en immense marché et voit dans la situation actuelle « un moment de bascule fabuleux » !8 Comment exprimer plus clairement la "stratégie du choc" que certains veulent faire subir à l'éducation publique ?  

La « continuité pédagogique » est un masque, posé sur une politique et des intérêts qui ne disent pas clairement leur nom. La seule continuité qui obsède les dirigeants, c’est celle de cette folle accélération qui nous aliène, comme l’a bien démontré Hartmut Rosa9. Une accélération qui mène à la destruction des services publics, de la société et du vivant, qui nous dépossède toujours plus de notre capacité à agir sur le monde, qui nous rend incapables de réagir autrement qu’en alimentant les racines du mal, qu’en superposant les urgences.

« Arrêter la machine »

Il faut donc arrêter la machine10. Faire un pas de côté et prendre acte de la profonde rupture que nous vivons. Il est bien entendu des situations, comme cette épidémie, que nous ne pouvons anticiper. Mais la crise actuelle nous montre que ce sont précisément les biens communs qui nous protègent. Ce sont les services publics, de la santé, de l’éducation, de l’énergie ou encore des transports, et aussi les ressources naturelles. A leur destruction systématique pour les intérêts d’une minorité, il faut opposer leur défense acharnée et collective pour les besoins de toutes et tous. Et cette défense passe par leur gestion démocratique et pensée sur le long terme, une gestion dans la sobriété globale, et donc par leur partage juste à toutes les échelles – ce qui nécessite de les arracher au domaine de la marchandise. C’est par ces luttes et ses réappropriations collectives, c’est en reconstruisant une capacité à agir en préservant et en défendant le commun, de l’échelle locale à l’échelle globale, que nous pourrons avoir en mains quelques outils pour ne pas nous condamner à un confinement sans fin, après avoir perdu une bonne part de nos libertés publiques.11

À la démesure d’un capitalisme destructeur porté par une technologie surpuissante, à la mal-mesure du management et du scientisme, opposons une société et une école à mesure humaine. Construisons démocratiquement des réponses réelles aux besoins du terrain, pédagogiques et sociaux. Comme le suggérait Neil Postman dès 1992, faisons de l’école un lieu où l’on ré-apprend tout ce qu’il est possible de faire sans le numérique12. Par des programmes scolaires conçus en-dehors du souci de l’efficacité productiviste, par la présence de professionnel·les bien plus nombreux·ses pour prendre en charge les enfants, en les impliquant dans des actions communes concrètes, nous pourrons prendre le temps de démontrer aux élèves qu’on peut agir collectivement sur le monde sans le détruire.

« On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste. » (Gébé)

 

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1Christophe Cailleaux, Amélie Hart-Hutasse et François Jarrige, « L’école confinée, laboratoire du monde numérique » : https://reporterre.net/L-ecole-confinee-laboratoire-du-monde-numerique

2Cette inflation de l’adjectif « apprenant(e) » dans les éléments de langage du gouvernement n’est pas que de l’ordre du vide communicationnel. Ce vocabulaire correspond à un projet politique qui se met en place depuis de nombreuses années, notamment dans l’Éducation nationale. Sur ce point, nous avions proposé en 2018 une analyse dans la revue Zilsel en ligne : Christophe Cailleaux et Amélie Hart-Hutasse, « François Taddei, héraut (plus) très discret de la "société apprenante" », https://zilsel.hypotheses.org/3339.

3Avec le protocole sanitaire, il est très difficile de faire la classe du fait des contraintes, notamment matérielles. Feignant de donner un sens pédagogique à tout cela, le Ministère a publié, le 4 mai, juste après le protocole sanitaire, un ensemble de fiches pratiques dont les préconisations se surajoutent aux règles sanitaires, tout en étant souvent incompatibles avec elles. Ces « fiches Eduscol » prétendent donner des objectifs éducatifs et d’apprentissages pour le retour en classe, et des pistes pour y parvenir, comme s’il fallait expliquer aux enseignant·es comment faire leur métier, alors qu’ils et elles se retrouvent dans une situation de travail empêché. https://eduscol.education.fr/cid151499/reouverture-des-ecoles.html.

4Par exemple, les masques censés être obligatoires pour les personnels sont fournis en quantité insuffisante, ou sont des masques « grand public » dont l’employeur refuse d’assurer l’entretien. Dans les collèges, la situation est très diverse pour les élèves, entre des établissements qui les distribuent systématiquement et d’autres qui demandent aux familles de les apporter (et de les entretenir).

5La situation préoccupe fortement de nombreux parents. Ainsi, un collectif a signé dans le Club de Mediapart cette tribune : « Mieux vaut une école fermée qu’une école maltraitante » https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/050520/mieux-vaut-une-ecole-fermee-qu-une-ecole-maltraitante. On peut voir d’autres témoignages dans la presse https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/je-redoute-que-ce-soit-trop-anxiogene-remettre-ou-pas-son-enfant-a-l-ecole-un-dilemme-insoluble-pour-les-parents_3951005.html

6Plusieurs exemples ont montré que ces élèves qui ont le plus besoin de l’école étaient moins revenus en classe, pour de multiples raisons, dont la défiance des familles vis-à-vis de la parole et des mesures politiques n’est pas la moindre, comme à Marseille (https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/metropole-aix-marseille/marseille/quartiers-nord/deconfinement-marseille-timide-retour-bancs-ecoles-quartiers-nord-1829802.html) ou encore à Dijon (https://www.infos-dijon.com/news/bourgogne-franche-comte/bourgogne-franche-comte/rentree-scolaire-la-rectrice-de-l-academie-de-dijon-constate-le-trop-faible-retour-a-l-ecole-des-enfants-des-quartiers-politique-de-la-ville.html). De même en collège, la question de savoir comment « raccrocher » certains élèves perdus à cause de l’enseignement à distance se pose avec acuité, comme on peut le lire dans cet entretien avec Frédérique Rolet https://www.lesinrocks.com/2020/05/19/actualite/societe/comment-renouer-avec-les-eleves-qui-ont-decroche-pendant-le-confinement/

7Lire ses interviews dans Le Monde et sur France Inter : https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/05/05/stanislas-dehaene-nous-avons-besoin-d-un-netflix-pedagogique-centralise-et-gratuit_6038715_3224.html et https://www.franceinter.fr/education/retour-a-l-ecole-c-est-une-occasion-exceptionnelle-de-reflechir-a-notre-pedagogie-selon-stanislas-dehaene. Voir aussi les « recommandations pour accompagner le confinement et sa sortie » du CSEN : https://www.reseau-canope.fr/conseil-scientifique-de-leducation-nationale/outils-pedagogiques/recommandations-de-ressources-pedagogiques.html#bandeauPtf

8Selon les paroles de Yannig Raffenel, président du « Cluster EdTech Grand Ouest » cité dans l’article suivant : https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/04/07/ecole-a-la-maison-les-entreprises-ed-tech-esperent-tirer-leur-epingle-du-jeu_6035792_3224.html. À propos des liens entre J.-M. Blanquer et la EdTech : https://blogs.mediapart.fr/christophe-cailleaux/blog/130220/critiques-de-lecole-numerique-extraits-1

9Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte, 2012.

10Pour reprendre les mots de Félix Tréguer dans la conclusion de son ouvrage L’utopie déchue. Une contre-histoire d’Internet XVe-XXIe siècle, Fayard, 2019.

11Lire la note « Alerte sur une nouvelle banalisation des atteintes aux droits et libertés » https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/793/files/2020/04/note_d_alerte_sur_une_nouvelle_banalisation_des_atteintes_aux_droits_et_liberte_s.pdf

12Neil Postman, Technopoly. Comment la technologie détruit la culture, L’Échappée, 2019. Pour penser plus largement des réponses à la "stratégie du choc" gouvernementale, un collectif a rédigé l'appel « Face à la pandémie, retournons la «stratégie du choc» en déferlante de solidarité ! » https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/210320/face-la-pandemie-retournons-la-strategie-du-choc-en-deferlante-de-solidarite

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