Guerres scolaires et faux-monnayeurs de la laïcité

Il y a déjà eu dans le passé proche ou lointain des mises en causes actives de ce qu'il avait été décidé d'enseigner dans l'Ecole publique, appelées parfois «guerres scolaires». Leur rappel peut être utile dans notre situation complexe d'autant que les faux-monnayeurs de la laïcité ne manquent pas en l'occurrence.

La plus forte de ces ''guerres scolaires'' est celle qui a eu lieu durant les années d'avant-guerre 1914. En septembre 1909, les cardinaux, archevêques et évêques de France préconisent l'organisation d'« associations des pères de famille  : « Vous avez le devoir et le droit de surveiller l'école publique. Il faut que vous connaissiez les maîtres qui la dirigent et l'enseignement qu'ils y donnent. Rien de ce qui est mis entre les mains et sous les yeux de vos enfants ne doit échapper à votre sollicitude : livres, cahiers, images, tout doit être contrôlé par vous […]. Nous interdisons l'usage de certains livres dans les écoles, et nous défendons à tous les fidèles de les posséder, de les lire et de les laisser entre les mains de leurs enfants, quelle que soit l'autorité qui prétend les leur imposer ». Suit une liste d'une quinzaine de manuels d'histoire, de morale ou d'instruction civique condamnés.

De 1910 à 1913, de nombreux projets de « défense laïque » se succèdent mais ne vont pas jusqu'au bout. Finalement, c'est seulement fin janvier 1914 que la Chambre des députés vote une série de dispositions afin d'« assurer la défense de l'école laïque ». Les parents qui empêcheront leurs enfants de participer aux exercices réglementaires de l'école, ou de se servir des livres qui y sont régulièrement mis en usage, seront frappés de peine d'amende. D'autre part quiconque, exerçant sur les parents une pression, les aura déterminés à empêcher leur enfant de participer aux exercices réglementaires de l'école, sera puni d'un emprisonnement de six jours à un mois ou une amende de seize francs à deux cents francs-or. Ces peines seront sensiblement aggravées, s'il y a eu violence, injures ou menaces. Six mois plus tard, c'est la guerre de ''14'' et « l'Union sacrée ». Fin de cette ''guerre scolaire''.

On notera aussi que Jules Ferry s'est montré très ferme lors d'une autre ''guerre scolaire'', celle des années 1880, en plaçant par exemple les manuels d'histoire et d'instruction civique qui avaient été mis à l'index par l'Eglise de France parmi les manuels recommandés en annexe de sa célèbre lettre-circulaire aux instituteurs (cette fameuse lettre où il dit qu'il ne saurait être question de « blesser la conscience des enfants ou des parents » : mais, dans l'esprit de Jules Ferry, cela s'applique en fait à l'enseignement de la morale, de la morale «  commune »). A chaque fois, il s'agissait de ne pas céder sur ce qui est au cœur même du rôle de l'Ecole : la culture et les enseignements.

On peut voir la différence avec ce qu'il s'est passé à propos du « programme ABCD » (une éducation anti-sexiste renforcée) lancé par le ministre de l'Education nationale Vincent Peillon et la ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem au début du quinquennat de François Hollande, mais retiré finalement. (cf. mon billet du 30 juin 2014)

Et cela sous l'injonction directe et première du nouveau Premier ministre Manuel Valls qui a cédé quasi entièrement devant des intégristes de toutes natures (catholiques intégristes du mouvement de la ''Manif contre le mariage pour tous'' ou musulmans dans la mouvance de Farida Belghoul) et qui se permet de donner ensuite aux autres des leçons de "laïcité" !

Certains n'ont aucune pudeur, car ils comptent sur l'oubli et des déclarations à l'emporte- pièce pour faire dévier le débat en agitant par exemple, comme Manuel Valls en avril 2016, la ''muleta'' de l'interdiction du « voile à l'université » (qui participe de la politique-spectacle au détriment des solutions à apporter au jour le jour en vue de l'appropriation effective par tous de la culture et des enseignements prévus en principe pour tous)

Mais en la matière, Manuel Valls avait déjà eu un brillant prédécesseur : François Fillon (cf mon billet du 27 mars 2017. intitulé « le jeu des apparences »)

« En juin 2004un rapport de l'Inspection générale rédigé par Jean-Pierre Obin (à l'issue d'inspections menées par une dizaine d'inspecteurs généraux – dont Jean-Paul Delahaye, futur DGESCO – dans une soixantaine d'établissements scolaires ''sensibles'') est remis au ministre de l'Education nationale François Fillon (« Les signes et manifestations d'appartenances religieuses dans les établissements scolaires »).

Le ministre François Fillon met tout de go le rapport dans un tiroir et ne le rend pas public. Près d'un an plus tard, en mars 2005, peu après sa publication sur le site de la ''Ligue de l'enseignement'', le rapport est discrètement placé sur le site du ministère, sans qu'aucune autre initiative soit prise par le ministre. Et cela alors même que la question du "voile" est présentée dans ce rapport comme « l'arbre qui cache la forêt » des détériorations de la vie scolaire et des contestations de certains enseignements (notamment en éducation physique et sportive, en histoire, en sciences de la Vie et de la Terre).

En revanche, François Fillon joue les matamores quant à ce qui est le plus "apparent" (le "voile") en revendiquant d'avoir été moteur dans l'interdiction du port du voile par les élèves dans les établissements scolaires, puis en se prononçant pour l'extension de cette interdiction à l'université »

Décidément, c'est l'apparence et non la culture et les enseignements qui comptent à l'Ecole pour ces faux-monnayeurs de la laïcité. Ce qu'on a sur la tête mais non pas dans la tête voire en -tête... Et surtout les faux-semblants politiciens.

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