Navalny peut-il avoir le soutien de la majorité des Russes?

Oui, une porte très étroite s'ouvrirait à l’opposition russe, selon une analyse politique exploitant les enquêtes d'opinion faites par le centre Levada.

Le Centre Levada, du nom du sociologue Iouri Levada (1930-2006) est un organisme d’étude russe, à but non lucratif et à caractère non gouvernemental qui procède régulièrement à des études sociologiques auprès de la population russe. L’équipe de recherche du centre a été la première à mener des sondages d’opinion réguliers à travers le pays, à partir de 1988. Il a été inscrit sur la liste des « agents de l’étranger » par le ministère fédéral de la justice russe. 

J’essaie de ne pas aborder l’actualité politique russe dans ce blog, et de le consacrer plutôt aux questions sociales et sociétales. Cette frontière est perméable, on peut douter qu’elle ait un sens, et il faut savoir faire des exceptions. J’en fais une aujourd'hui pour signaler un article du sociologue et politologue Stepan Gontcharov, publié sur le site de Levada, et dans sa version originale, sur celui de Ridlle, en russe et en anglais (ici). 

L’article a pour titre « Nalvany et ses soutiens potentiels ». Il exploite et interprète les résultats de plusieurs enquêtes d’opinion réalisées par Levada, et fait le lien avec deux problématiques sur lesquelles je suis revenu plusieurs fois, jeunesse, et pauvreté, pour faire court.

Mais je traduis d’abord les conclusions de cette étude, qu'elles donnent au lecteur l’envie de lire le tout.

« Passons aux sentiments qui se sont renforcés ces derniers temps parmi les mécontents. C’est d’abord l'impression d'un affront fait au peuple russe, la honte pour ce qui s’est passé, la lassitude, le désarroi et le désespoir. Les deux premiers sentiments dominent chez les partisans de Navalny. C’est sur eux que repose moralement son opposition à un pouvoir corrompu. Plus de 40 % de ses sympathisants se sentent offensés, cet état d'esprit est potentiellement mobilisateur et peut se transformer en l'expression active de leur mécontentement ». 

« Mais ce ressenti n’est plus prépondérant chez les personnes qui ne ne sont ni satisfaites de la politique du pays, ni de l’action de Navalny. Les autres sentiments mentionnés plus souvent dans leurs réponses [honte, lassitude, désarroi, désespoir] peuvent avoir un caractère décourageant et démobilisateur, et donc être contre-productifs du point de vue de l’opposition. Il est nécessaire, pour maintenir une tension émotionnelle, que la conviction que le but peut être atteint subsiste, elle risque d’être mise à mal par la suspension prolongée [du mouvement] ».

« En dehors de cette réaction émotionnelle, la question du programme des protestataires est extrêmement importante. Les enquêtes montrent avec régularité que la principale attente [de l'opinion] est qu’une réponse soit apportée aux problèmes économiques, comme la hausse des prix, la paupérisation et le sous-emploi. La corruption figure également parmi les problèmes les plus fréquemment mis en avant, mais derrière ceux ayant une dimension sociale. Navalny se focalise sur ce qui est le plus choquant, la corruption au sommet. Les Russes n’ont aucune illusion sur ceux qui les gouvernent, et il ne fait que prouver ce dont ils se doutaient depuis longtemps — ou ne voulaient pas se douter. En en parlant sans détour, Navalny s'est juste érigé en adversaire direct du président ». 

«  La situation dans laquelle se trouve la Russie est la suivante : d’un côté ceux qui sont prêts à soutenir Navalny parce qu’ils sont las de Vladimir Poutine, de l’autre ceux qui lui sont hostiles parce qu’ils craignent les changements drastiques qu’une alternance rendrait inévitables. Et entre les deux, une fraction assez large de la population (environ 20 %), de plus en plus insatisfaite, mais qui ne voit pas quelles suites donner à son mécontentement ; il s’agit de personnes généralement moins critiques sur l’état du pays, habituées à prendre des positions médianes. Et ces mécontents qui ne sont pas prêts à soutenir l’opposition sont ceux qui considèrent plus fréquemment qu’il n’y a pas d’hommes politiques qui défendent leur point de vue. Ils finissent par approuver l’action du président et des autres autorités ». 

«  Cette équation est celle de l’opposition en Russie. Il y a dans ses partisans potentiels des personnes qui attendent qu’elle prenne des positions modérées, et qu’elle évite de déclarations et une confrontation radicales. En se présentant comme l’adversaire personnel du président, Navalny a écarté cette partie des Russes qui « doutent », mais ne sont pas prêts à faire un choix aussi sérieux [qu’un changement de pouvoir], tant qu’ils ne sauront pas quelles sont les propositions qui permettent de résoudre les problèmes auxquels le pays est confronté ». 

On le voit, la porte est étroite. Mais c’est peut-être celle de la démocratie. En Russie, la porte de la démocratie est vraiment étroite.

Venons-en aux points qui relèvent de ce blog, et d’abord l’attitude des plus jeunes — ces nouveaux jeunes, ceux qui arrivent dans cette tranche d’âge, et ceux qui commencent doucement à ne plus l’être. J’ai essayé de décrire les changements qui les concernaient dans ce billet, et dans cet autre plus ancien, où je notais leur propension au volontariat, et leur relatif éloignement de la politique.

On sait que Navalny s’est fait connaitre avec les enquêtes qu’il met en ligne sur YouTube. Notamment celle réalisée sur le système de corruption mis en place autour de Dmitri Medvedev en 2017, Ne l’appelez pas Dimon, vu à ce jour 42,9 millions de fois, et bien sûr Un palais pour Poutine, vu 114 millions de fois.

Les sondages faits par Levada sur la notoriété et l’impact de ces deux films font apparaître une évolution majeure : alors que les 18 % des Russes qui connaissent Ne l’appelez pas Dimon se répartissent de façon homogène entre les différentes classes d’âge, l’intérêt des jeunes pour Un palais pour Poutine a été nettement plus marqué : 52 % des jeunes de 18 à 24 ans indiquent en connaître le contenu.

 © Riddle - Données Levada © Riddle - Données Levada

Stepan Gontcharov analyse de façon plus détaillée dans son article cette rupture, la relie notamment à la segmentation de la population dans l’accès à l’information — les jeunes vont majoritairement sur internet, les plus âgés passent par les médias télévisés —, donne d'autres informations sur leur participation aux manifestations, etc. L’essentiel est cependant de pouvoir penser qu’elle révèle, ou qu’elle est l’amorce d’un changement du rapport des jeunes Russes à la politique. 

Les enquêtes sur la perception des deux films de Navalny mettent à jour une autre tendance remarquable, cette fois à l’homogénéisation entre groupes sociaux. En 2017, c'est ceux qui disposaient de revenus permettant de vivre dans une relative aisance qui s'étaient le plus intéressés à Ne l’appelez pas Dimon. En 2021, Un palais pour Poutine a eu un impact plus massif, mais aussi plus équilibré, et a significativement touché la partie la plus pauvre de la population — un tiers, deux cinquièmes des Russes —, celle où, selon les questions retenues dans les sondages de Levada, on a juste de quoi manger, pas plus, ou juste de quoi manger et s’habiller, pas plus. 

 © Riddle - Données Levada © Riddle - Données Levada

La pauvreté de la Russie est le talon d’Achille du pouvoir. Elle alimente le mécontentement, lui donne une base objective, est associée aux décisions prises par les autorités : réforme des retraites, déflation salariale, facturation des biens et services collectifs, etc. Elle déconstruit aussi au quotidien le discours du pouvoir sur le redressement du pays et sa place retrouvée sur la scène internationale : comment tant d’habitants d’un pays devenu aussi puissant peuvent-ils être restés pauvres ? 

Encore faut-il que les Russes considèrent qu’il appartient aux autorités de lutter contre la pauvreté. Et que ceux dont les ressources sont les moins élevées entrent dans l'espace politique et cherchent à faire entendre leur voix. C'est cette évolution qui serait engagée, et qui expliquerait que l'intérêt pour les vidéos de Navalny ait crû dans toute la population. On peut en trouver une confirmation dans l’augmentation tendancielle, entre 2017 et 2010, du nombre des personnes sondées prêtes à prendre part à des protestations de masse. Augmentation qui est d'autant plus forte que le revenu est faible, comme le montre ce dernier graphique de Stepan Gontcharov.

 © Riddle - Données Levada © Riddle - Données Levada

Je devrais m’arrêter là. J’ajoute, pour me démarquer — très peu — de l’article que je commente, que je ne crois qu’au trois quarts aux approches programmatiques. Elles sont bien sûr indispensables, elles permettent d’installer le débat politique, et donc la démocratie. Mais ce dont la Russie a besoin, c’est aussi de cadres politiques qui n’aient pas été formés au KGB, ou dans ce qui reste de la superstructure soviétique, ou maintenant dans les facultés de sciences économiques qui permettent à sa nouvelle élite de se reproduire. Ces nouveaux cadres, elle en trouvera une partie dans ces activistes — ou, tout simplement, ces citoyens — qui s’investissent dans le champ du social dont je parle souvent dans ce blog, et qui apprennent et construisent autour des valeurs d’engagement et de solidarité.

Levada (1er mars 2021) - Riddle (26 février 2021)

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