Russie, État, ESS : pot de terre et pot de fer ?

L’État russe multiplie les initiatives pour aider l’économie sociale et solidaire en Russie, et plus particulièrement les organisations non commerciales à vocation sociale. Qui y perdra son âme ?

J’ai consacré plusieurs billets aux organisations non commerciales à vocation sociale (les SONKO, dans l’abréviation russe, l’équivalent de l’économie sociale et solidaire en France), et à leurs relations avec le pouvoir, celui-ci, par exemple,.

Elles sont effectivement soutenues par les pouvoirs publics, au travers notamment d'un Fonds géré par les services de la Présidence de la Fédération. Dans l'administration gouvernementale, c’est le ministère fédéral du développement économique qui règlemente et suit le secteur, qui est considéré comme suffisamment stratégique pour avoir justifié la création  en son sein d’une direction d’administration centrale qui lui est dédiée (le département du développement de la sphère sociale et des organisations non commerciales). On sait que l'ESS n'a pas droit à ces égards en France.

La vice-ministre du développement économique, Tatiana Ilouchnikova a récemment communiqué sur les résultats de l’action de son ministère, soulignant l’augmentation depuis 2017 du nombre des SONKO, des régions s’étant organisées pour les accompagner (45 sujets de la fédération sur 85), et des municipalités les soutenant aux travers de leurs programmes (72 programmes municipaux au total).

La mise en scène de l'implication des sujets de la Fédération dans le soutien aux SONKO donne lieu à une présentation des résultats sous forme de palmarès, avec un « top 5 » des meilleurs élèves, que je reproduis, avec les liens permettant au lecteur baladeur de faire un petit voyage en Russie.

1. Le district autonome des Khantys-Mansis
2. Lekraï de Krasnodar
3. Le district autonome de Iamalo-Nénétsie
4. L’oblast de Tioumen
5. La république du Bachkortostan.

Commentons : on pourrait trouver ce classement infantilisant ou patrenaliste, de même que les « concours » maintenant bisannuels auquel doivent participer des SONKO pour bénéficier des subventions du Fonds présidentiel (cf. ce billet). J’y vois plutôt une stratégie du pouvoir pour contrôler ces nouveaux acteurs, parce qu'ils sont en contact direct avec la population, au travers des services sociaux qu’ils leur apportent.

En réponse, la stratégie des SONKO, sans doute conscientes de ce risque — qui ne le serait en Russie ? — est cependant de jouer le jeu, de dialoguer avec les autorités, et d’accélérer ce qui pourrait être considéré comme une instrumentation, avec la normalisation de leurs activités. L’enjeu est financier, elles ont besoin de moyens pour se développer, et également pour se substituer aux établissements et services sociaux dépendants des régions et des municipalités, considérés comme défaillants, ou qui peinent à se dégager des leurs logiques d’actions antérieures.

Mais, dans ce « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », les deux parties sont toutes deux dépendantes de l’autre, et les pouvoirs publics le sont des SONKO, maintenant indispensables pour apporter aux citoyens russes les services sociaux qui correspondent à leurs attentes, et, plus largement, pour diminuer les tensions et la désespérance, qui ne sont jamais une bonne nouvelle pour un régime totalitaire. Qui rira, probablement jaune, le premier ?

J’aimerais pouvoir en dire plus sur ce qui me semble un des espaces de respiration de la société russe, je ne le puis, faute de plus d’information. Concluons en indiquant que c'est à suivre avec attention si nous voulons comprendre ce qui se passe en Russie.

Je risque cependant une comparaison avec la France. Le développement de l’économie sociale et solidaire y date de la deuxième moitié du XIXe siècle, il a été pour partie le fait de réseaux associatifs qui portent maintenant une bonne moitié de nos établissements sociaux et médico-sociaux. C’est là que se sont formés une partie de nos cadres, et que s'est forgée une certaine conception de la solidarité. C’est là aussi qu’avec la généralisation des appels à projets lancés par les administrations du social, auxquels il est répondu docilement, parce qu’ils faut bien disposer de financements, que s’installent la normalisation et la technocratie, et avec elles un peu de perte de sens. La contradiction n’est pas moindre que celle à laquelle les SONKO russes sont confrontées. En France ou en Russie, le social est une question politique, renvoyée pour partie aux acteurs de la société civile.

ASI (1er octobre 2021)

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