Russie, IVG : entraves et boniments

Des témoignages de femmes russes sur les pressions qu’elles subissent dans les établissements de santé pour les dissuader d’interrompre leur grossesse.

Le Kremlin a publié le 24 octobre dernier le relevé de décision d’une réunion du Conseil d’État de la fédération de Russie présidée par Vladimir Poutine à la fin septembre. Il y donne notamment instruction au gouvernement de prendre des mesures pour prévenir les interruptions volontaires de grossesse, en impliquant les établissements de santé publics qui les effectuent dans cette prévention. Une des mesures envisagées, proposée par Anna Kouznetsova, est un intéressement financier des médecins et des centres à la diminution du nombre des IVG qu’ils pratiquent.

Les IVG sont autorisées en Russie jusqu’à la 12ième semaine de grossesse, et au-delà dans certaines circonstances médicales et sociales, dont le viol. Le pays fait partie de ceux ayant une réglementation libérale, mais des dispositions restrictives, reposant notamment sur un délai de réflexion, ont été introduites en 2011.

Entretenues par les églises et les lobbies traditionnalistes, les tentatives de remettre en cause le droit à l’avortement sont récurrentes dans une partie des régions : intervention d’un psychologue, passage devant une commission à laquelle participe un prêtre, interdiction temporaire des IVG pendant des « journées du silence (дни тишины), injonctions des autorités aux cliniques privées pour qu'elles ne fassent pas d'IVG, …

Au niveau fédéral, l'Église orthodoxe russe et la Douma d'État ont tenté à plusieurs reprises de supprimer la prise en charge des IVG par l’assurance médicale obligatoire, sans succès jusqu'à présent. 

Dans ce contexte, Takie dela vient de consacrer un article aux pressions que subissent les femmes et aux autres obstacles pratiques qui entravent leur choix, notamment pendant la crise sanitaire. J’en extrait et traduit les témoignages qui suivent. L’article, plus long, est de Kamila Tourkina. Les noms des femmes qui témoignent ont été changés, à leur demande.

Le gynécologue m’a dit que je n’étais pas enceinte

Margarita Gavrilova, 26 ans s'est adressée pour une IVG à la clinique prénatale de Lipetsk en 2019. Elle avait auparavant fait tous les tests nécessaires à ses propres frais : une échographie, des tests de grossesse et une analyse du taux d'hormone hCG.

« J'exerce une profession de la santé, donc je sais de quoi il retourne. Dès le premier jour de retard, j'ai fait plusieurs tests qui ont confirmé un résultat positif, puis j'ai passé le test hCG dans le privé et fait une échographie. Il y avait un œuf fécondé, de trois semaines. Je suis allé à la clinique prénatale avec mes tests et analyses, pour qu’ils me prescrivent un avortement médicamenteux. Mais la gynécologue a déclaré que je n’étais pas enceinte, que c'était un kyste endométriosique sur l'ovaire qui n'avait pas besoin d'être traité tout de suite et qu'il n’y avait aucun médicament à prendre. Elle a dit qu'il fallait attendre deux ou deux mois et demi pour voir si la maladie progressait, puis soigner ».

Margarita a demandé au médecin pourquoi alors les tests étaient positifs et pourquoi les analyses avaient confirmé la grossesse. Le médecin, selon la femme, a répondu avec assurance que cela arrivait, parce que le kyste provoquait un déséquilibre hormonal. Elle a ensuite demandé à la patiente de revenir dans quelques mois et l’a adressée à un psychologue.

« À ce stade, j’ai été prise de curiosité, j'ai décidé d'aller voir ce psychologue, pour savoir de quel genre de manipulation il s'agissait. Pendant sa consultation, le psychologue m'a d'abord dit de ne pas m'inquiéter, que [le kiste] pouvait être traité avec succès. Et puis le lavage de cerveau a commencé : les enfants, c'est le bonheur, il faut obligatoirement donner la vie, les gens pensent à l'avortement, et on ne doit en aucun cas en faire un, car c'est « un péché et un meurtre ». Un laveur de cerveau avec des boniments d’arracheur de dents »,

La jeune femme est allée dans un centre médical privé, où elle a reçu des pilules abortives et une prescription pour une échographie, qu'elle a fait quelques jours après : tout était en ordre. Selon elle, personne n'a exercé de pression sur elle dans le centre et le médecin a immédiatement dit que l'interruption de grossesse était exclusivement son affaire.

« Deux mois plus tard, j’ai reçu un appel de la consultation prénatale me demandant pourquoi je n’étais pas venue. J'ai répondu que le médecin m'avait trompée et que si je n'avais pas le bon sens d'aller dans une clinique privée, alors il ne me serait plus possible d’avorter. Ils m'ont dit que j'étais une sotte, qu'ils m'avaient donné une chance de réfléchir, et demandé comment je pourrai maintenant vivre avec cela. Ils ont commencé à chercher à m’effrayer, en me disant que je n'aurai pas d’enfant, et qu'avorter provoque le cancer, et que j’aurais des séquelles. Ils m'ont également conseillé de me rendre à l'église ».

Margarita va bien, elle suit ses taux hormonaux, pour s’assurer qu'il n'y a pas de suites. Mais elle pense aussi qu' « on a reculé les limites de la fourberie dans ce pays : vous arrivez en début de grossesse, et ils vous collent tout simplement une maladie inexistante pour ne rien faire et atteindre les 12-13 semaines, quand l’avortement n’est plus possible ».

Elle exclut la possibilité d'une erreur médicale ; elle pourrait l’envisager si elle ne s’était pas présentée avec ses analyses, le médecin aurait alors peut-être pu prendre un ovule fécondé pour un kyste. « J’avais entre les mains tous les tests confirmant la grossesse, il n’y a aucun doute, c'est un mensonge. Et leur appel deux mois plus tard, comme les remontrances qu’ils m’ont faites confirment qu'il s'agit d'agissements organisés à l’avance. Ils raisonnent probablement ainsi : c’est une fille normale qui s’est présentée, elle ne ressemble pas à une sans-abri ou à une alcoolique, faisons en sorte qu’elle accouche ».

Margarita soupçonne aussi que les maternités doivent compter le nombre de césariennes, ainsi que des femmes qui ont renoncé à se faire avorter. « S'il y a plus de césariennes que prévu, elles doivent en quelque sorte en rendre compte aux instances supérieurs. Et si les objectifs sont remplis, ils perçoivent des primes trimestrielles. Je ne sais pas combien ils sont payés, mais ils sont encouragés à faire ce qu’ils appellent le travail éducatif ». Cela, à son avis, s'applique également aux psychologues des consultations prénatales. Selon elle, certaines cliniques invoquent aussi la pandémie avec aussi le but d’en réduire leur nombre : « Avec la même logique, j'aurais pu annuler les soins dentaires de tous les patients sans douleur aiguë, mais notre clinique ne l'a pas fait, car leurs problèmes dentaires se seraient aggravés par la suite. [Pour les IVG], c’est la même problématique, mais ils dépassent délibérément les délais ».

« C’est clair, c’est dommage »

Maria Savina, de Iekaterinbourg, a demandé une IVG  au cours de sa septième semaine de grossesse, mais l'opération n'a été réalisée qu'à la douzième. L'échographie a du se faire à ses frais, il n'y avait pas de place dans la clinique du raïon, et le médecin a ordonné à Maria d'aller voir un psychologue pour une consultation.

« Je voulais refuser le psychologue, mais le médecin ne m'a pas permis. Cette psychologue est de l'autre côté de la ville, il y en a pour des heures, mais j’ai dû y aller. Lors des consultations, le médecin m’a dit que je le regretterai, elle a cherché à me faire peur, et elle s’est comportée de façon méprisante. D'autres femmes qui voulaient aussi se faire avorter m’ont appris que c'est ainsi avec presque tous les médecins ».

Lors de la consultation, la psychologue, selon Savina, lui a dit qu’elle deviendrait stérile après l’avortement, que son petit ami la quitterait et qu'à cet âge, il était temps d'avoir un enfant (elle avait alors 18 ans).

« Elle a passé deux heures à tout demander sur ma vie, mes parents, mon copain. Et elle est arrivée à la conclusion qu’il valait mieux que j’accouche, que mes parents m'aideront. Je me suis enfuie de chez eux pour louer un appartement, c'était bien vu de sa part. Elle a pris mon numéro et deux semaines plus tard, elle m’a écrit pour me demander ce que j'avais décidé. Quand elle a su pour l’avortement, elle a répondu quelque chose comme : « Oh, c’est clair, c'est dommage ».

« Ils ont juste trouvé leur pseudo raison »

Le premier enfant d'Oksana Sergeïeva, de la ville de Pikalevo, dans l’oblast de Leningrad, n'avait que quatre mois lorsqu'elle a découvert qu'elle était de nouveau enceinte. La question d’aller au bout de la grossesse ne se posait même pas - il était évident pour tous dans la famille que pour le moment, ils ne pouvaient pas avoir un autre enfant.

«Quand je suis arrivé à la consultation prénatale, on m'a dit : « Tous ceux qui peuvent prescrire sont en vacances, personne ne vous fera avorter. Il n'y a aucune chance ». J'étais voir la directrice - ça n'a pas de sens, m’a-t-elle dit, tout le monde peut avoir deux enfants en deux ans, tu accoucheras. Je n’ai réussi à le faire que dans une clinique privée, je ne regrette rien ».

Oksana considère que le refus de nombreuses cliniques de faire des IVG pendant la pandémie est totalement injustifié : « Ils ont juste trouvé leur pseudo raison d’abîmer les femmes, de porter atteinte à leur droit de décider elles-mêmes des suites de leur grossesse ».

« Ne soyez pas triste, prenez des vitamines »

Anna Merkoulova, 25 ans, de Tambov a commencé le suivi médical de sa grossesse en 2020, mais ensuite, en raison d'un état psychologique instable, elle a changé d'avis. Elle craignait qu'en raison de son enregistrement, on lui refuse l’IVG. Et elle en était déjà environ à la onzième semaine.

« Comme je suis journaliste, il ne m'a pas été difficile de contacter la responsable de la consultation et de lui demander si elle me refuserait l’avortement. La directrice était hystérique au téléphone, a promis de convoquer une sorte de commission, mais elle a dit que de venir le lendemain matin. Je précise que dans la ville, je suis connu comme une personne chicaneuse, nocive, se plaignant à tout le monde et se réclament de ses droits. C'est pourquoi j'ai également appelé la compagnie d’assurance et lui ai dit que le centre ne répondait pas à ma question et ne coopérait pas.

Le lendemain, Anna, avec son mari, pour la soutenir s’est présentée au centre. La gynécologue, selon la jeune fille, a tenté de la dissuader, affirmant qu'elle agissait de manière irresponsable et que 25 ans était l'âge idéal pour donner naissance à un enfant. Ils ont fait l’IVG à la douzième semaine, mais elle est sûre qu'elle n'a pu y parvenir qu’à cause de ses relations et connaissances.

«Je suis sûr que si un psychologue d'un pays européen avait vu dans quel état de détresse j’étais, il aurait conseillé l’IVG. Dans notre pays, on ne fait que dire «ne soyez pas triste, prenez des vitamines ». 

Takie dela (4 octobre 2020)Meduza (26 octobre 2020)Avortement en Russie (Wikipedia)

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