La Russie et le covid-19: testons, testons, testons (1)

Quelques statistiques et analyses sur la montée en puissance des tests en Russie, de l'ordre de 250 000 par jour.

Après un premier billet sur les décès du covid-19 en Russie, je continue cette analyse des différentes marquantes avec la France par celui-ci, consacré aux tests. Il est un peu long, je ne vous en livre aujourd’hui que la première moitié, avec un petit résumé de l’ensemble, plus une invitation, bien sûr, à lire jusqu’au bout, qu’une dispense pour les lecteurs pressés. Pour les lecteurs très zélés, voici un lien vers un billet plus ancien sur cette même question. 

Résumé :

1/ Lancement d’un programme de test Elisa à Moscou deuxième quinzaine de mai, à hauteur de 70 000 / 100 000 par jour, pour disposer d’éléments permettant d’ajuster les mesures prises contre l’épidémie. 6 916 088 tests PCR réalisés en Russie au 16 mai 2020, pour 272 043 cas confirmés. Éléments de comparaison avec la France, d’autres pays d’Europe occidentale, et les États-Unis, dont des indicateurs par habitant. Effets de la stratégie de test sur le type de ças dépistés. Relation entre le nombre de tests et le nombre de cas confirmés. Point sur la fiabilité des tests utilisés en Russie. 

2/ Analyse des facteurs susceptibles d’expliquer la capacité de la Russie à mettre en oeuvre sa stratégie massive de test. Relation à l’OMS. Intérêts économiques et intérêts de l’oligarchie. Lien avec le contrôle social et une culture épidémiologique. Place de la prévention et de l’épidémiologie dans l’organisation du système de santé et rôle de Rospotrebnadzor. Tests mis en oeuvre et laboratoires procédant aux analyses. Centralisation des résultats et des prélèvements et rôle de Vektor. Perspectives. 

L’entrée en matière m’est fournie par un programme lancé par la mairie de Moscou le 15 mai. Il se déroulera jusqu’au 31 mai, et permettra de tester massivement les Moscovites, à hauteur de 70 000 tests par jour au début, et de 200 000 par jour à la fin du mois. Les personnes testées seront sélectionnées aléatoirement, sur la base de critères d’âge et de résidence. Elles seront invitées par SMS à s’inscrire sur un portail dédié pour un prélèvement sanguin, il s’agit de tests ELISA (tests de dosage immuno-enzymatique), permettant de déceler la présence dans le sang d’anticorps au SARS Cov-2. Elles seront ensuite informées individuellement du résultat. Les résultats seront aussi publiés chaque semaine de façon consolidée. Ils permettront au ministère de la santé de la ville de prendre les décisions relatives à la programmation de l’offre de soins, et à l’atténuation des restrictions sur les déplacements, qui a été repoussée à la fin du mois. 

On verra ce qu’il en sera. Les Moscovites ont du accueillir l’information avec scepticisme, le mieux est l’ennemi du bien, et on sait que la mise en place du laisser-passer électronique pour les déplacements professionnels s’était accompagnée de queues gigantesques à l’entrée des stations de métro : s’il y a un laisser-passer il faut le vérifier, CQFD. Quelle sera la surprise qui accompagnera ce programme ? 

Néanmoins, ne serait-ce que dans l’intention, quel écart avec la situation française, d’autant plus qu’indépendamment de ce programme, il y a déjà aussi 40 000 tests de dépistage PCR du covid-19 faits par jour à Moscou. Nous sommes la 6e puissance mondiale, la Russie est 11e, avec un PIB inférieur au nôtre de 40 %, et un PIB par habitant 3,7 fois moindre. Nous devrions aussi être capables de faire entre 70 000 et 100 000 tests par jour.

Quittons Moscou, passons aux tests PCR et au niveau fédéral.

Au 16 mai, la Russie était en 2e position mondiale par le nombre de tests réalisés (6 916 088), derrière les États-Unis (11 499 203, au 17 mai), et devant l’Allemagne (3 147 771, au 11 mai), l’Espagne (3 037 840 au 14 mai) et l’Italie (2 807 504, au 14 mai). La France est en 12e position (831 174, au 3 mai, on ne trouve pas de chiffres consolidés plus récents).

Si l’on rapporte le nombre de tests à la population, ce classement est modifié, l’Italie est en première position, la Russie toujours seconde, mais seulement sur ce graphique, puisque des petits pays, comme l’Islande, qui a testé plus que sa population, la Lituanie, le Danemark et l’Estonie ont un nombre de tests par habitant encore supérieur à celui de l’Italie.

Nombre de test du covid-19 pour 1000 habitants pour quelques pays © Our world in data Nombre de test du covid-19 pour 1000 habitants pour quelques pays © Our world in data

Le nombre journalier de tests est aussi un indicateur intéressant, qui permet d’apprécier la montée en puissance de ce volet de la lutte contre l’épidémie. Celle de la Russie a été rapide, et elle est actuellement à un niveau de 200 000 tests par jour. Les chiffres français ne sont pas disponibles, ceux de l’Allemagne n’apparaissent pas non plus, ils sont hebdomadaires. J’ai mis à la place le Royaume-Uni, qui a réussi à passer rapidement le palier de 100 000 tests par jour, et s'approche de 150 000.

Nombre quotidien de tests du covid-19 pour quelques pays © Our world in data Nombre quotidien de tests du covid-19 pour quelques pays © Our world in data

Plusieurs indicateurs témoignent de l’écart entre les stratégies russe et française de test, notamment pour la première, une proportion de tests positifs faible (4,1 %), proche de l’Allemagne (5,1 %) et quatre fois inférieure à la France (16,0 %). On peut inférer de cet indicateur que les tests ne sont pas faits seulement dans les situations où il y a une forte suspicion de covid-19, mais aussi plus tôt, dans une logique non seulement de diagnostic, mais aussi de prévention des contaminations. Notons cependant que la proportion des tests positifs a cru tendancieusement en Russie : inférieure, sauf deux pics d'une journée à 3 % jusqu'au début avril, elle est maintenant de l'ordre de 6 %.

La stratégie de test russe permet probablement ainsi d’identifier de nombreux cas asymptomiques et présymptomatiques. Ils représentent entre 40 % et 50 % des cas dépistés, 42,4 % pour la journée du 17 mai. Le fait de les connaître, et d’isoler et de mettre sous suivi les personnes concernées est un atout majeur, à nouveau, pour la prévention des contaminations. J’aborderai cette question dans un autre billet.

Un autre indicateur apparemment lié à cette stratégie est la proportion de cas dépistés chez les plus jeunes : la répartition par âge des cas confirmés à Moscou était ainsi le 15 mai de 6,4 % pour les moins de  39 % entre 18 et 45 ans, 36 % entre 46 et 65 ans et 17,2 % pour les plus de 65 ans, dont 6,7 % de plus de 80 ans.

En tout état de cause, le nombre de cas de covid-19 diagnostiqués en Russie (272 043 au 17 mai) la place la Russie derrière les États-Unis (1,44 millions), mais devant l’Italie (223 847) et l’Allemagne (173 772). 

Par jour, le nombre de cas confirmés en Russie a actuellement atteint un plateau de 10 000, et comme le montre le graphique suivant (où j’intègre l’Espagne, seul pays d’Europe occidentale à avoir approché temporairement ce niveau).

Nombre quotidien de cas de covid-19 confirmés pour quelques pays © Our world in data Nombre quotidien de cas de covid-19 confirmés pour quelques pays © Our world in data

Les autorités russes expliquent le niveau de cas confirmés dans leur pays — et l’écart important par rapport au nombre des décès, qu’elles se défendent difficilement de sous-estimer, cf. ce billet — par leur stratégie de tests massifs. C’est probablement exact, et si cela l’est, c’est alors un indicateur d’efficacité de la réponse sanitaire et un atout pour la suite de la lutte contre l’épidémie.

Dans un autre sens, il convient de relativiser les écarts entre pays. Ils se modifient sensiblement, de même que le classement, quand on rapporte les cas confirmés à la population, et la Russie se trouve encore à un nombre de cas confirmés par habitant inférieur à la France.

Nombre de cas confirmés par million d'habitants du covid-19 pour quelques pays © Our world in data Nombre de cas confirmés par million d'habitants du covid-19 pour quelques pays © Our world in data

 

 © Rickky SpireWanderer © Rickky SpireWanderer

Pour présenter de façon différente ce qui vient d'être abordé, avec uniquement les statistiques russes, un dernier graphique : on voit que le nombre des tests et celui des cas dépistés sont corrélés, c'est une évidence, mais aussi que l'augmentation des premiers a précédé celle des seconds. Cela témoigne du fait que les autorités de santé russes ont eu la possibilité d'anticiper la poussée épidémique. Et on prend la mesure de la part des dépistages de cas de covid-19 sans symptômes, qui me semble un fait majeur.

Et pour en finir avec ce début, une dernière remarque, sur la fiabilité des tests faits en Russie. On lit de façon récurrente dans des déclarations des médecins que les tests donnaient des faux résultats négatifs dans une proportion de 20 à 30 %, cette estimation figure également dans des déclarations de Sergueï Avdeïev, médecin conseil fédéral du ministère de la santé pour la pneumologie. Cette difficulté n’est pas propre à la Russie, ni aux premiers tests qui y ont été développés dans des délais relativement brefs par Vektor, le principal centre de recherche en virologie et biotechnologie russe, pour éviter d’utiliser le test allemand qui a fourni la base des premiers kits distribués par l’OMS. Elle est liée, autant que je puisse en juger, à la conception et aux défauts de sensibilité des tests TR-PCR, et à la méthode de prélèvement. 

Comme annoncé, je m’arrête provisoirement là. La deuxième partie de ce texte, que je publierai dans un prochain billet, chercher à exposer pourquoi et comment la Russie a pu développer cette stratégie de test. 

RBK (14 mai 2020) - Our Word in data - Meduza (11 mai 2020)

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