Russie, covid-19, violences domestiques: que s'est-il passé?

Un début de réponse dans un rapport publié par des associations russes défendant les droits des femmes et luttant contre les violences conjugales.

7 organisations russes impliquées dans la défense des droits des femmes et dans la lutte contre les violences conjugales et domestiques, dont le centre de crise Kitej, que j’évoquais dans mon précédent billet, ont un publié un rapport sur les violences domestiques en Russie pendant le confinement et la crise sanitaire liés au covid-19. Les informations figurant dans ce rapport ont été largement reprises dans un article du journal en ligne Meduza. Je fais de même ici. 

Je passe rapidement sur les statistiques des violences domestiques, sinon pour dire, justement, qu’il n’y en a pas de fiables : selon celles du ministère des affaires intérieures, le nombre de cas de violence domestique enregistrés en avril 2020 a diminué de 9% par rapport à avril 2019. Sur la base du décompte qu’elles font des appels qu’elles reçoivent, les associations estiment qu’elles ont plus que doublé dans cette période. Une telle hausse a été constatée dans les autres pays, et les chiffres du ministère de l’intérieur doivent plus être considérés comme l’indicateur d’une activité en baisse des services de police pour cette partie de leurs missions, plutôt que d’une baisse des violences ; ils sont donc doublement inquiétants. 

Le rapport le confirme : pour des raisons liées à la prévention des contaminations, et parce les policiers étaient accaparés par le contrôle du régime d’auto-isolement, il est devenu plus difficile d’appeler ou de s’adresser aux services de police, a fortiori aux tribunaux. La voie électronique, ou l’envoi d’un courrier, suggérés sur les sites internet officiels, n’est à l'évidence pas adaptée au traitement des violences domestiques.

Indépendamment de l’évolution du nombre des cas de violence, le confinement et les autres mesures prises pour éviter les contaminations ont de toute façon accru les difficultés des victimes, en coupant le foyer familial de l’extérieur, et en restreignant les sorties. En particulier, les femmes victimes de violences ont pu penser qu’il ne leur était pas possible de quitter ou de fuir leur domicile en l’absence de laisser-passer, et ce n’est que que le 27 mai que le ministère de l'Intérieur a déclaré que les personnes qui auraient violé la quarantaine en cas d'urgence, y compris la violence domestique, ne seraient pas sanctionnées. 

Une partie des centres de crise — ce que nous appelons les centres d’accueil et d’hébergement d’urgence —, étaient aussi dans l’impossibilité de fonctionner. Certains ont cependant continué leur activité, le rapport en fait état. C’est le cas du centre Kitej, qui a maintenu ses consultations téléphoniques 24 heures sur 24, loué des appartements supplémentaires, fait appel à de nouveaux conseillers, et pu ainsi ainsi accueillir 35 femmes dans la période. Signalons aussi ce qu’a fait «Правовая инициатива» (Initiative juridique), un groupement d’associations du Nord-Caucase, en organisant 9 évacuations d’urgence de femmes, malgré, notamment, les difficultés à obtenir des laissez-passer pour les taxis qu’ils ont utilisés. 

Fin mars, neuf ONG russes travaillant avec des victimes de violence domestique ont aussi envoyé une lettre ouverte au gouvernement, ainsi qu'aux gouvernements de toutes les entités constitutives de la Fédération de Russie, pour les exhorter à prendre des mesures pour protéger les victimes pendant la quarantaine. Ce courrier a eu pour suite la recommandation de la commission fédérale de prévention de la délinquance dont j’ai parlé dans ce billet. Elle demandait — ou plutôt suggérait, car le document n’a pas valeur d’instruction —, aux régions de faciliter la mise en oeuvre des procédures pénales en cas de réitération de l’infraction, de faciliter également la réalisation des constats médico-légaux faisant la preuve des coups et blessures subies par les victimes, de créer des lignes d’écoute et des centres d’accueil et/ou d’informer le public de leur existence. 

Les auteurs du rapport font état des réponses faites par les régions au courrier qui leur avait été adressé. Elles sont nombre de 22, pour 85 sujets de la Fédération. Un, l’oblast d’Arkhangelsk, a indiqué qu’il n’avait pas à donner de suites au courrier des associations. Trois — les républiques de Carélie, de Mari El et du Tatarsan, ont simplement transmis le courrier à leurs instances locales. Les 18 autres ont fourni une réponse plus ou moins détaillée sur le dispositif qu'elles avaient mis en place, soit de leur ministère de l’intérieur, soit de celui de la protection sociale, soit des deux. Quelque soit le niveau de précision des informations données, le fait de répondre à un courrier venant d'associations de défense des droits des femmes, et dont l'une d'elle est classée « agent de l'étranger », est en Russie déjà significatif. 

Je donne la liste de ces régions, cela permet de faire un voyage jusque dans l'Extrême-Orient russe, et ce sont aussi probablement là que sont sont les interlocuteurs pour engager ou approfondir les échanges entre la France et la Russie en matière de lutte contre les violences domestiques, et passer dans le concret : le kraï de l’Altaï, les oblasts de l’Amour, de Vladimir, de Vologda et de Kirov, les kraïs de Krasnodar, de Perm et du Primorié, les républiques du Bachkortostan, de Bouriatie, des Komis et de Sakha, le kraï de Stavropol, la république d’Oudmourtie, le kraï de Khabarovsk, l’oblast de Vologda, et les kraïs du Kamtchatka et de Krasnoïarsk. 

Je ne reprends ici qu'une réponse, celle du Bachkortostan, ou Bachkirie, pas tout à fait au hasard, j’ai rencontré il y a quelques années sa ministre de la protection sociale, et sa volonté de lutter contre les violences domestiques ne m’avait pas semblé faire doute : le ministère de l’intérieur y souligne que la police y fait application de la loi, et informe les victimes sur les centres de crise et les numéros d’appel d’urgence ; celui de la protection sociale indique qu’une brochure spécifique « quarantaine » a été réalisée à l’intention des victimes, qu’une concertation interministérielle a eu lieu en novembre 2019, que les autorités ont programmé la création d’un site internet, et prévoient de communiquer dans les médias, et surtout de développer les centres de crises et les numéros d’appel d’urgence. Le dispositif laisse un peu sur sa faim, il reste convaincant. Le kraï de Perm, si l’on en juge parce qu'il a écrit, est plus avancé. 

Lenara Ivanova, ministre de la famille, du travail et de la protection sociale du Bachkortostan © ГорОбзор.ру Lenara Ivanova, ministre de la famille, du travail et de la protection sociale du Bachkortostan © ГорОбзор.ру

Cela me donne l’occasion de souligner un point qui me semble important sur les politiques sociales en Russie : leur mise en oeuvre repose pour l’essentiel sur les sujets de la Fédération, l’équivalent des régions et des départements en France — ce double niveau d’administration n’existe pas en Russie, et beaucoup de « régions » russes ont, sinon la taille, du moins la population d’un département français. C’est ce niveau qui est compétent. Et cette décentralisation — il faudrait plutôt parler d’organisation fédérale —, est bien sur source d’inégalité, en raison des écarts de ressources, à cause aussi de la plus ou moins grande volonté politique de saisir de questions comme les violences domestiques. La où cette volonté de faire existe, elle est réelle, plus opérante aussi qu’elle ne peut l’être au niveau fédéral. 

Meduza (17 juillet 2020) - Les violences domestiques en Russie dans le contexte du covid-19 (rapport de 7 organisations de défense des droits des femmes) 

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