La pauvreté a-t-elle cessé de reculer en Russie?

Le taux de pauvreté a augmenté en Russie au premier et au second trimestre 2020, pour atteindre 13,5 %. Sur le moyen terme, il reste en baisse.

Je viens de consacrer un billet au projet du ministère russe du travail et de la protection sociale de modifier les règles de calcul du taux de pauvreté. Revenons de façon plus générale sur la statistique de la pauvreté en Russie, pour donner quelques éléments sur son évolution récente, mais également depuis le tournant du siècle, et commençons par ce second éclairage. 

La Russie a traversé dans les années 1990 une crise économique et sociale d’une gravité comparable à la crise de 1929, mais d’une durée supérieure, puisqu’elle se sera prolongée plus de dix ans. Le nombre des personnes dont les ressources étaient inférieures au minimum vital s’est approché de 50 millions, soit un tiers de la population. En 2000, après une première amélioration, puis une nouvelle dégradation, le nombre des pauvres était de 42,3 millions, soit un taux de pauvreté de 29 %. 

 © Daniel Mathieu / données Rosstat © Daniel Mathieu / données Rosstat

À partir de 2001, la baisse de la pauvreté a été continue. D’abord forte, puis freinée par la crise financière de 2008, elle s’est poursuivie à un rythme ralenti jusqu’en 2012, où le nombre des personnes dont les revenus étaient en dessous du seuil de pauvreté a atteint son niveau le plus bas : 15,4 millions, le taux de pauvreté étant alors de 10,7 %.

Au total, c’est donc l’équivalent de presque 27 millions de Russes qui est sorti de la pauvreté entre 2001 et 2012, et il clair que cette évolution, massive et positive, a été portée au crédit du pouvoir actuel.

Le taux de pauvreté remonte ensuite en 2015, à cause de la contraction des revenus résultant de la récession de 2015/2016. Il était depuis sur une tendance à une faible baisse.

Poursuivons dans le temps, avec les statistiques trimestrielles pour 2019 et les deux premiers trimestres 2020 (le graphique précédent reprenait les séries annuelles, jusqu’en 2019). Sans surprise, elles montrent une remontée de la pauvreté. Le nombre des personnes dont les revenus sont en dessous du minimum de subsistance atteint 19,9 millions, et le taux de pauvreté 13,5 %, soit un retour en arrière, aux moyennes annuelles de 2015/2016 ou 2007/2008.

 © Daniel Mathieu / données Rosstat © Daniel Mathieu / données Rosstat

Soyons plus précis : comme le minimum de subsistance est calculé sur la base d’un panier de consommation, il est plus élevé en hiver, au moment où s’accroit le prix des denrées alimentaires de base, les pommes de terre, les choux, par exemple : il y a plus de pauvres lorsque les prix sont élevés. Les évolutions doivent donc s’apprécier en glissement annuel, et c’est pour le second trimestre, qui correspond à l’entrée de la Russie dans le confinement, que la hausse est vraiment significative : en chiffres bruts, il y a alors 1,3 millions de plus de « pauvres » en 2020 qu’en 2019, quatre trimestres plus tôt. 

Pour les commentateurs, et compte tenu de ce qui s’était exprimé dans la presse ou sur internet sur les conséquences de la crise sanitaire (voir par exemple ce billet), cette augmentation est plutôt inférieure à ce qui était anticipé. Certains d'entre eux pensent que les résultats de Rosstat sont biaisés par les difficultés à interroger les ménages pendant la période de confinement, et que la hausse de la pauvreté est sous-estimée, d’autres évoquent la possibilité que les mesures de soutien au revenu des ménages, notamment les allocations aux familles, assez décriées, aient eu finalement un effet significatif. 

Quoi qu’il en soit, le sujet est sensible politiquement, et de moyen terme. L’engagement pris en 2018 par Vladimir Poutine de diviser par deux le taux de pauvreté d’ici la fin de son mandat, et maintenant d’ici 2030, n’est pas une lubie ou un pari politique. Il correspond à une attente de la population russe, préoccupée, lassée, et « honteuse » du niveau de la pauvreté en Russie. Et le souvenir des années que l’on hésite à qualifier de fastes, mais où le taux de pauvreté a divisé plus que par deux, laissait à penser qu'une nouvelle réduction devait être possible. Les autorités devront, d’une manière ou d’une autre, avoir des résultats, ou expliquer pourquoi ils n’en ont pas. 

Kommersant (21 septembre 2020) - Rosstat (septembre 2020)

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