Je ne savais pas comment nourrir les enfants le matin

La vie en Russie pendant la pandémie, cela a été aussi perdre son emploi avant même la crise, vivre de rien et de dettes, ne pas pouvoir retravailler parce que les enfants ne vont plus à l'école, se décourager, et cependant continuer.

Un troisième billet, après celui-là et celui-ci, sur la façon dont les russes subissent la crise sanitaire et sociale provoquée par le covid-19. Il s’agit toujours d’une traduction d’un article du journal en ligne Meduza, le récit cette fois de ce qu’a traversé Maria, à Bely, dans l’oblast de Tver – c’est une Russie rurale, Bely a un peu plus de 3 000 habitants. Maria, le nom a été changé, a été finalement aidée par le fonds Konstanta, une association de Tver.

Les problèmes de son mari avec l’alcool n’ont pas rendu plus facile la vie de Maria pendant la pandémie. À Bely, selon Maria, il y a 64 scieries et, en règle générale, il n'y a de travail nulle part. Avant, la famille de Maria – elle, son mari et ses deux enfants – vivait à Tver. Ils y avaient construit une maison. Mais en raison d'un conflit avec des parents, ils ont quitté ce logement et la maison a été démolie par décision de justice. Maria a acheté un nouveau logement avec son capital maternel [une allocation versée à la naissance du deuxième ou du troisième enfant]. Avec cette somme, elle a trouvé un appartement d'une pièce à Bely dans une maison chauffée par un poêle.

Le mari de Maria travaille dans une scierie pour couper du bois de chauffage. « Si je cours pour arriver chez son patron pendant qu'il [le mari] reçoit sa paye, alors je réussis à la lui arracher. Si je n'ai pas le temps, je suis désolée, il n'y a plus rien à faire ». Maria, bien que technicienne-agronome de formation, sciait également du bois de chauffage, dans une autre entreprise, jusqu'à ce qu'en janvier il y ait une enquête du procureur. Quelles en étaient exactement les raisons, elle ne le sait pas avec certitude. Mais l'entreprise a vite fermé.

Comme Maria a perdu son emploi avant la période de confinement, elle n’a pu bénéficier de l'allocation de chômage majorée [le montant de l’allocation chômage a été porté en avril 2020 au niveau du minimum vital, cf. ce billet]. Avant, on pouvait trouver un emploi d’appoint comme emballeur pour 12 000 roubles [154 euros] – pour Bely, c'est un bon salaire. Mais à cause du coronavirus, ces emplois, peu nombreux auparavant, ont pratiquement disparu. À la bourse du travail, on propose à Maria du travail posté à Tver ou à Moscou. Mais elle n’a personne à qui laisser son fils de 11 ans et sa fille de 6 ans. Les écoles font de l'enseignement à distance, le jardin d'enfants est fermé, il n'y aura pas de camp d'été. Une des grand-mères habite dans le village, mais, selon Maria, elle a peur que cela ne lui « amène l’infection » et ne veut pas voir ses petits-enfants.

« Je n'ai jamais été dans une telle situation, je m’en suis toujours sorti d’une façon ou d’une autre, j’y arrivais toujours ». explique Maria. « Une nuit, j'étais tellement à bout que je me suis assise et j'ai hurlé, je ne savais pas comment les nourrir [les enfants] le lendemain matin ». Heureusement, il y a cette voisine qui m’apporte des choses − tantôt du lait, tantôt du fromage, tantôt des œufs, comme on dit. Je vais aller dans son jardin là-bas pour biner, j’aide à curer l’étable ».

Au magasin d’à côté, Maria a déjà une dette de 10 000 roubles [128 euros]. Mais, selon elle, c'est une situation courante à Bely. « Ils y ont un cahier [pour inscrire les dettes], un cahier noir. Vous n'avez aucune idée de la façon dont les gens vivent dans les dettes. Ils touchent leur salaire – et ils vont tout de suite [au magasin], le donnent et prennent ce qu’ils peuvent. Ils [le magasin] se remboursent, et se réachalandent. Toute la ville de Bely vit comme ça. Tous les magasins [travaillent] à crédit ».

Maria a rempli les formulaires pour les allocations « coronavirus » pour les enfants, mais  elle doit encore attendre l'argent. « Sans la fondation Konstanta, ils seraient démunis ». Au début, Maria n'a demandé pour aide qu'un ordinateur pour son fils. La famille n’a que deux téléphones portables, et lorsque l'école est passée à l'enseignement à distance, l'intituteur a envoyé des devoirs par messagerie, il a fallu photographier le cahier et l'envoyer pour les corrections. L'action du fonds par laquelle il aidait des enfants avec du matériel pédagogique était terminée, mais ils l’ont aidée quand même ».

Selon Maria, elle n'a jamais demandé d'aide auparavant, elle n’avait même pas demandé d’allocation pour les enfants aux services sociaux. C’est une très bonne amie qui l’a incitée à contacter le fonds. « Elle m'a vraiment secoué vraiment : " Allez, laisse tomber, c’est comme ça - il n'y a pas à être timide ! De quoi as-tu peur ?" ».

Meduza (30 juin 2020)

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