Moscou : football, trisomie, voisinage

Deux associations moscovites d’aide aux enfants handicapés renoncent à un mini-terrain de football à cause de l’hostilité des riverains.

Les grands progrès sont d’abord faits de petits progrès, et ce sont souvent de petits obstacles qui empêchent d’avancer, c’est aussi ceux-là qu’il faut lever. J’essaierai de conclure ce billet de façon moins plate, mais c’est bien cette conviction qui me conduit à aborder dans ce billet le projet qui devait prendre place dans cette cour dont voici, grâce à google map, la photographie. À elle seule, elle nous emmène en Russie, où, dans les quartiers construits entre les années 50 et 60, c’est souvent une vue comparable qu’ont les habitants de leur fenêtre.

 © Capture d'écran Google map © Capture d'écran Google map

Ce projet, la création d’un mini-terrain de football, a été élaboré par deux associations moscovites aidant les enfants trisomiques et leurs familles : «Даунсайд Ап» (Downside Up) et «Синдром любви» (Le syndrome de l’amour). L’objectif de la pratique du football est de favoriser le développement physique des enfants, mais aussi d’améliorer leurs capacités de communication et leur coordination. Le projet prévoit de restaurer ou d’implanter un terrain de vingt mètres sur quarante, de le recouvrir d’un revêtement spécial, et de construire également un vestiaire et des bancs pour les spectateurs. Les associations prévoient de faire jouer au plus quinze enfants deux heures par jour, et le terrain sera disponible le reste du temps pour d’autres enfants. Il est soutenu financièrement par PepsiCo.

L’administration de Moscou a proposé comme terrain la cour d’un immeuble du boulevard Ismaïlovski, dans un district de l’est de la ville. Le projet se fera ailleurs, à cause de l’hostilité des habitants. Lors de plusieurs réunions, et lors d'une manifestation qui a regroupé une centaine d’entre eux, ils ont exprimé les craintes suivantes : que le projet ne cache celui de la création de bâtiments commerciaux, que l’endroit ne soit plus accessible aux autres enfants, que les familles des enfants handicapés occupent les places de stationnement, et que le bruit, à proximité immédiate des immeubles, ne soit pas supportable lors des compétitions.

La médiation, si c’en était une, d’une élue au conseil du district, n’a pas abouti, et les associations ont renoncé à cet emplacement. Elles en cherchent un autre, à la seule condition que ce soit dans une cour, afin de donner aux enfants handicapés leur place dans l’espace collectif. Le mot cour, en russe, veut dire plus que cour, il veut dire aussi dehors, « à l’extérieur ». 

Je me souviens du directeur d’une maison d'accueil spécialisée, qui avait acheté, il y a une grande dizaine d’années, des tricycles permettant de promener, en fauteuil roulant, les personnes polyhandicapées résidant dans son établissement, un peu le modèle dont voici la photographie :

 © Courtoisie Colibrius © Courtoisie Colibrius

Il s’était heurté à l’hostilité du voisinage, qui craignait que ces sorties ne fassent baisser le prix du mètre carré, et préférait que les résidents de la MAS ne soient pas vus « à l’extérieur ». Le projet s’était finalement fait, dans la discussion. C’est ce qu’ont du penser les deux associations moscovites. Et le fait que cet évènement est commenté dans deux médias russes, Takie dela et le site de l’Agence d'information sociale, montre que le débat est ouvert, et qu’il débouchera. 

C’est aussi localement, dans la proximité et le voisinage, que l’on apprend la démocratie et la solidarité. Et cela passe par la possibilité de s’exprimer, la concertation, les réunions, les manifestations aussi. C’est dans cela que les Russes sont engagés. Espérons que nous le sommes bien aussi. 

Takie dela (29 mars 2021) - Asi (29 mars 2021)

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