La situation à Mayotte vue par Le Monde !

C’est atterrant. Dans une prétendue analyse des difficultés de l’île en ces temps de confinement difficile pour l’ensemble de la population, le journal du soir, journal de référence s’il en est, reprend à son tour et sans recul des éléments xénophobes. Assiste-t-on à la transformation d’un problème sanitaire en un problème sécuritaire dont les étrangers une fois de plus vont faire les frais ?

Aurore sur l’Océan Indien, 4 juillet 2015 © daniel gros Aurore sur l’Océan Indien, 4 juillet 2015 © daniel gros

Le dimanche soir 10 mai, le Journal Le Monde a publié sur son site, un article intitulé : Coronavirus : à Mayotte, tous les ingrédients pour un « embrasement épidémique » qui reprend sans recul les éléments xénophobes déjà dénoncé sur ce blog.

L’article en cause, truffé d’erreurs et d’imprécisions, donne du grain à moudre aux activistes anti-comoriens qui savent se faire entendre régulièrement par des actions sans honneur, et peu glorieuses, dont les plus récentes remontent à 2016 lors des opérations de « décasages » et en 2018 lors du blocus intérieur de l’île les mois de mars et avril et le siège du bureau des étrangers de la préfecture de juillet à octobre.

Ainsi l’auteur de ce papier approximatif ne s’embarrasse pas à vérifier ses assertions. « L’essentiel des moyens du CHM, écrit-il, est concentré sur la maternité qui, avec près de 10 000 naissances par an, accueille surtout des femmes originaires des îles voisines des Comores. Près de 75 % des naissances sont le fait de femmes en situation irrégulière. La population mahoraise est ainsi constituée pour moitié de clandestins vivant dans des bidonvilles. »

La maternité est l’objet de crispation. Et le parti pris engagé dans ces lignes tout simplement déshonorant : Si effectivement 74 % des naissances « sont le fait » de mères de nationalité étrangère[i], seuls 42% des nouveau-nés sont de parents étrangers. Plutôt que de se complaire dans la confusion indigne entre « étrangers » et « clandestins », une attitude résolument optimiste inclinerait davantage à s’appuyer sur la propension des gens à s’allier, indépendamment de leur nationalité. Et pourquoi ne le feraient-ils pas puisqu’ils partagent la même culture.

L’auteur se moque du monde quand il ment : n’écrit-il pas : « 75% des naissances sont le fait de femmes en situation irrégulière » pour ensuite conclure que la population de Mayotte est « constituée pour moitié de clandestins vivant dans les bidonvilles ».

Ces lignes sont indignes d’un journal tel que Le Monde !

En effet si le terme clandestin est une notion à contour très flou, la formule « femmes en situation irrégulière » renvoie à des références juridiques très précises. L’auteur ne peut se permettre de les ignorer, même s’il veut reprendre les argumentaires des activistes ayant pris les étrangers pour cible. Attitude qu’il confirme en assenant que Mayotte est peuplée pour moitié de « clandestins » habitant les « bidonvilles ». Phrase qui ne veut rien dire si n’ont été préalablement définis les deux termes de « clandestin » et de « bidonville » dans le contexte de Mayotte.

Bon courage !

L’article du Monde reprend les deux éléments de langage utilisés par le président de la Caisse de Sécurité Sociale de Mayotte sur les ondes de RFI analysés dans le précédent billet. La notion de clandestin est reprise dans les mêmes termes statistiques, ainsi que celle de leurs méfaits nocturnes. La seule différence dans la démonstration tient au format : une intervention orale d’une minute trente contre un article de journal qui permet de délayer.

La citation suivante est éloquente pour confirmer la similitude : « Les mouringués, sorte de combats de boxe proches de la capoeira brésilienne, organisés les soirs de ramadan, rassemblant des centaines de spectateurs et dégénérant souvent en batailles rangées contre les forces de l’ordre, ont fini de mettre de l’huile sur le feu de la contagion. »

Et celle-ci pour en finir : « Les pillages de plusieurs magasins, les bandes de dizaines de jeunes, armés de machettes, de barres de fer, agressant les passants, cambriolant les domiciles, ont fini de révolter les Mahorais. »

Ces énoncés suivent bien-sûr la démonstration selon laquelle la moitié de la population de l’île est composée de clandestins, habitant les bidonvilles.

Notions que décidément, il faut consentir à préciser.

Dans l’idée de l’auteur, « clandestin » signifie « en situation irrégulière », « personne destinée à être reconduite à la frontière ». Bref il s’agit de quelqu’un qui n’a rien à faire à Mayotte et dont il faut se débarrasser.

« Bidonville », tel qu’employé ici, figure une notion qui permet d’isoler les populations. Les clandestins habitent dans les bidonvilles. Pour la pensée populaire, la solution est à portée de main. La délinquance dont les habitants sont à juste titre fatigués, peut être éradiquée par une volonté politique affirmée : il suffit d’aller chercher les auteurs, on sait où ils habitent.

Hélas, les populations à Mayotte sont mélangées. Sont-elles possiblement distinctes ? Qui pourra discriminer entre un pauvre natif de l’île et un pauvre venu d’Anjouan ? Surtout si comme l’attestent les statistiques de l’INSEE, les gens ne répugnent pas à s’épouser et à engendrer. 

Les étrangers vivent-ils tous dans les bidonvilles ?

Selon les quatre critères d’un logement décent, la majorité des maisons à Mayotte ne peuvent prétendre à ce statut, ne serait-ce que pour les questions de confort : dispositif intérieur de distribution d’eau, de vidange, cabinet de toilette, salle d’eau ; raccordé au réseau électrique… sans parler de l’aération et de la disposition de fenêtre dans les pièces.

Dans ces conditions, Mayotte n’est-elle pas un immense bidonville parsemé d’îlots de richesse ?

Si le terme de « bidonville » désigne exclusivement les quartiers d’habitations en tôles à l’extérieur des agglomérations, il convient de rappeler qu’y vivent toutes sortes de gens, de nationalité française ou non, des étrangers en situation régulière ou non, des enfants réputés par le droit  non expulsables. Des travailleurs sous CDI, d’autres sous CDD. Beaucoup d’autres employés dans le secteur informel. Ou encore des auto-entrepreneurs formels ou informels. Pour le savoir, il faut aller à leur rencontre.

En conclusion, il faut poser les questions définitives :

Que sait-on de la nationalité des fauteurs de troubles ?

Que sait-on de la nationalité des malades atteints du Covid 19 ?

La question de la nationalité est-elle vraiment essentielle ?

 

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Notes

[i] Voir INSEE Flash Mayotte N° 54 Août 2017, et Populations et Sociétés, INED, N° 560, novembre 2018

Et aussi mon billet de blog où cette question est abordée : « Ce dont la France est capable 1/ Des enfances ostracisées. »

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