De l'étrange usage d'un taux de pauvreté

Le moindre article de presse au sujet de Mayotte tourne un argumentaire autour de deux points statistiques : le taux de pauvreté et le taux d’étrangers. Ce discours spontané force les esprits à lier les deux questions. Il serait sain que les élites de la presse et du pouvoir cessent de reproduire des arguments à relent xénophobe dont tous les habitants de Mayotte font les frais.

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Pierre, Mayotte, 2015 © daniel gros Pierre, Mayotte, 2015 © daniel gros
Le moindre article de presse ou billet de blog au sujet de Mayotte tourne un argumentaire introductif ou suggestif autour de deux points statistiques : le taux de pauvreté et le taux d’étrangers.

La mention de la part des étrangers dans la population nationale et son qualificatif de « clandestins » ou « sans papier » trahit les dispositions de l’auteur par rapport à la réalité. (Voir les billets récents)

L’exploration du taux de pauvreté ouvre des perspectives plus intéressantes. Comment ce chiffre est-il devenu un stigmate de Mayotte ? Ce que la pudeur ou la dignité commanderait à tenir cacher est dévoilé d’emblée comme un signe distinctif. La pratique serait vertueuse dans la recherche d’une solution réaliste

Dire que le taux de pauvreté à Mayotte atteint 84% de la population, c’est accuser.

Son complémentaire, une sorte de « taux de richesse » informe sur la nature de la population représentant les 16% restant. La distribution des revenus à Mayotte favorise tous les fonctionnaires et agents de l’Etat bénéficiant de l’indexation de 40%. Sans parler de la prime d’éloignement géographique servie aux agents venus de métropole. L’indexation permet aux personnels de l’administration de percevoir un traitement supérieur de 40% à celui qui leur serait versé en métropole. Cela concerne toute la fonction publique territoriale et nationale.

En parallèle, le dilemme de l’œuf et de la poule dissimulant la cause et la conséquence, l’ensemble de l’économie du département s’aligne sur l’indexation produisant un coût de la vie supérieur de 42% à celui observé en métropole. Il est en effet attendu que les entrepreneurs cherchent à récupérer leurs parts des profits de l’indexation, tout en restant protégés de ses inconvénients au moyen de salaires dans l’économie privée alignés sur un salaire minimum inférieur de 30% à celui pratiqué en métropole.

Ainsi énoncer le taux de pauvreté indigne de 84%, reviendrait à accuser la politique économique et administrative conduite à Mayotte qui autorise et organise sur un même territoire une inégalité injustifiable dans l’accès aux ressources en ouvrant un éventail des revenus du simple au double pour des qualifications similaires.

L’État conduit en même temps une politique sociale différenciée à Mayotte. Les prestations servies sont inférieures à celles observées sur l’ensemble du territoire national et la plupart des dispositifs des minima sociaux sont inexistants. L’Aide Médicale d’Etat, le Complément Médical Universel ne sont pas davantage appliqués.

De la sorte, énoncer le taux de pauvreté insolent conduirait à accuser la politique sociale des gouvernements successifs.

Étrangement, il n’en est rien. Et pour cause : le taux de pauvreté n’apparait jamais sans un partenaire statistique significatif : la part de la population étrangère. L’enjeu actuel consiste à mêler pauvreté et immigration de sorte que dénoncer le taux de pauvreté conduise à accuser les étrangers et plus résolument les pauvres. Rengaine connue.

La population étrangère en question se compose de comoriens venus des îles voisines et considérée comme telle depuis l’indépendance de Comores en 1975 et surtout depuis 1995 et l’application du visa Balladur qui soumet la circulation inter-îles à visa. L’interruption brutale des déplacements humains et des échanges économiques entre les îles aboutit à l’extradition d’une population historique.

Pendant 25 ans, la population de Mayotte née dans les îles voisines a été soumise à visa pour se rendre à Mayotte ou à titre de circulation et de séjour pour continuer à y vivre. Autant de documents que les autorités répugnent à délivrer. Les comoriens et les malgaches qui représenteraient la moitié des habitants de Mayotte font l’objet de tracasseries administratives et de contrôles permanents qui précarisent leur situation économique et fragilisent les liens sociaux dans lesquels ils sont impliqués.

Depuis 2018, les restrictions apportées au droit du sol inscrites dans la Loi « Pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie » ont, pour la première fois dans l’histoire de la République, exclu de la communauté nationale des enfants nés à Mayotte de parents étrangers sans titre trois mois avant leur naissance. Ainsi des enfants comoriens nés à Mayotte sont tenus symboliquement et réellement à vie à l’écart du territoire national, les condamnant prématurément et quels que soient leurs mérites futurs dans une pauvreté endémique.

Symboliquement puisque depuis cette résolution tout étranger est réputé « clandestin » ou « sans-papier ». Ce point ne mérite plus discussion. (Voir billet antérieur)

Réellement puisque toute la population étrangère, quel que soit son statut est maintenu volontairement dans la pauvreté à la faveur d’une politique migratoire insensée. Harcèlement policier, brutalité, expulsion, destruction de biens, mise à l’écart de l’économie et des minima sociaux…

Par ailleurs la situation spécifique de Mayotte a pour effet d’inciter les ressortissants nationaux en capacité de quitter un département maltraité afin de bénéficier de droits sociaux communs. Portés par un même dessein d’amélioration de la qualité de la vie, des habitants des îles voisines tentent la traversée de l’Océan indien et rejoignent les côtes mahoraises en vue d’assurer un destin meilleur à leurs enfants, faisant ainsi le sacrifice de leur propre situation.

Dans ces conditions, pourquoi s’étonner que l’État ne parvienne pas à endiguer les migrations historiques entre les îles ? Par le départ de ses propres ressortissants et la migration irrépressible, il favorise l’augmentation de la part des « étrangers » dans la population de Mayotte.

Vers quels écueils va conduire une politique d’entretien de la pauvreté comme stratégie de lutte anti-migratoire ? Cela en vertu d’une notion présupposée « d’appel d’air » dont il conviendrait de démontrer la rationalité.

Il serait sain que les élites de la presse et du pouvoir cessent de reproduire des arguments à relent xénophobe dont tous les habitants de Mayotte font les frais.

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