Chronique de la brutalité sous pandémie - 6/ l’État, maître d'œuvre des catastrophes

Mardi 17 août, à Mayotte, des agents de la police municipale marquent les habitations d’un « bidonville ». Se prépare ainsi la destruction du dixième quartier en dix mois. Sans une politique du logement social, l'éradication de l'habitat indigne met à la rue des milliers d'habitants les plus pauvres de l'île. Maître d’œuvre des catastrophes, l’État français dérègle sans répit la société mahoraise.

        Il est insensé de s’en remettre à [l’État] pour nous défendre

puisqu’il est précisément celui qui arme ceux qui nous frappent.

Elsa Dorlin. Se défendre*.

Fidèle au principe des chroniques, le billet qui suit se décline en deux temps : le texte de l'auteur suivi du témoignage d'une habitante du quartier destiné à la destruction par arrêté préfectoral.

Quartier Karabole, Koungou © collection daniel gros Quartier Karabole, Koungou © collection daniel gros

A Mayotte, l’État s’en donne à cœur joie. Poursuivant son œuvre noire au mépris des principes humanitaires les plus élémentaires et de ses obligations de protection de la société civile, il accable de maux les populations les plus pauvres de l’île sans relâche dans l’intention évidente de les terrasser.

Son administration, exclusive ou principale, consiste à débusquer l’étranger (clandestin ou non) sous chaque indigène de mauvaise mine et à priver de gîte tout occupant d’un réduit indigne d’une France honteuse de ses pauvres.[1]

Ainsi mardi 17 août 2021, des agents de la police municipale se sont présentés dans un quartier de logements en tôle aux abords du village de Koungou, et entreprirent de marquer chaque habitation à la peinture vert fluo pour les désigner aux engins destructeurs. Sont dorénavant ornés d’un chiffre cible 186 logements. Sans doute l’ouvrage aura été achevé les jours suivants puisque l’arrêté du 21 juin 2021 « portant évacuation et destruction des constructions bâties illicitement au lieu-dit Carabolé, commune de Koungou » organise la démolition de 358 habitations selon la préfecture [2].

Les habitants disposaient d’un « délai maximum d’un mois et huit jours, à compter de la notification du présent arrêté » pour vider les lieux. Deux mois sont à présent passés inoculant une inquiétude pernicieuse dans les esprits. Aucune date n'est avancée. Sur place, il est impossible de rencontrer une seule famille qui ait été officiellement informée par la remise d'un document qui lui permettrait d'envisager un recours devant la justice. Personne n’entrevoit de solution, sauf à s’installer aux abords d’un quartier similaire le moins éloigné possible, de peur de se couper d’un réseau de relations vitales et d'éloigner les enfants de leur école. Donc la grande majorité repousse le déplacement jusqu'au signe ultime d'une résolution inexorable tant pareille cruauté dépasse l’entendement.

Personne n’arrive à y croire. Pourtant la menace se précise. Les habitants sont invités à plier bagages avant que tous leurs biens, personnels et matériaux du bâti, ne soient servis aux bulldozers et tractopelles[3]. Déjà par deux fois, le préfet a réactivé le message : le 19 juillet, aux aurores, les agents de la police aux frontières ont effectué un contrôle de papiers. Le 10 août, ils ont été aperçus à nouveau aux mêmes heures matinales.

Quartier Karabole, Koungou © collection daniel gros Quartier Karabole, Koungou © collection daniel gros
Quand l’opération aura-t-elle lieu ? Nul ne le sait. Annoncée officieusement depuis la mi-juin par la venue des agents de l’Agence Régionale de la Santé (ARS) lors de l’enquête de salubrité et des salariés de l’Association pour la Condition Féminine et l’Aide aux Victimes (ACFAV) chargée des enquêtes sociales, la démolition devait intervenir au plus tôt les derniers jours de juillet. Entre-temps, l’installation d’un nouveau préfet a nourri des illusions tenaces.

Certes un peu de bon sens suffirait à sortir du cauchemar. Mais depuis longtemps déjà l’État affirme sa brutalité et montre une aptitude à promulguer des lois indignes et à conduire une politique en marge de la légalité. Pourtant la loi ELAN, sous l’égide de laquelle sont décidées et organisées les destructions de quartiers pauvres de Mayotte, prévoit qu’« un rapport motivé établi par les services chargés de l'hygiène et de la sécurité placés sous l'autorité du représentant de l'État dans le département et une proposition de relogement ou d'hébergement d'urgence adaptée à chaque occupant sont annexés à l'arrêté »[4].

Il n’en sera rien. Les opérations antérieures ont marqué une belle indifférence à cette réserve.

Malgré son appartenance au territoire national et son statut de département, l’île de Mayotte est soumise à un droit dérogatoire (!) et à un déni de droit permanent dans les pratiques administratives[5]. Ainsi les arrêtés successifs d’évacuation et de destruction de quartiers sont tous entachés d’illégalité : aucune proposition de relogement durable ou d’urgence n’est jointe aux annexes. Figure seulement un document supposé en tenir lieu, étrangement intitulé : « Attestation. Proposition d’hébergement après enquête sociale »[6], qui donne une liste de noms (celui du responsable de famille qui aurait accepté une solution d’hébergement) et une série de nombres bien confuse[7].

Pour le dire en peu de mots, la seule mention d’un accord à une proposition d’hébergement ne peut valoir une offre individualisée, définie et préalable, qui permette aux familles délogées de se réinstaller dans le nouveau logement avant le terme d’un ultimatum agressif.

Quartier Karabole, Koungou © collection daniel gros Quartier Karabole, Koungou © collection daniel gros
Certes dans l’esprit du préfet, ça va passer quand même. Il sait bien que l’article 197 de la loi, régissant les seuls départements de la Guyane et de Mayotte, n’est qu’un trompe-l’œil qui lui ménage, en tant que préfet, toute liberté dans la gestion de l’habitat insalubre, illégal ou indigne (le législateur semble ne savoir à quel saint se vouer). Il connait aussi l’indifférence générale aux exactions incessantes qu’il commet contre les populations pauvres jour après jour.

Hélas, l’ensemble de l’arrêté porte un enseignement tragique : l’État a décidé en toute conscience et connaissance de ruiner les pauvres de Mayotte. Et de les harceler sans relâche de sorte qu’ils débarrassent le plancher. Et de s’en vanter.

Représentant du gouvernement à Mayotte, le préfet s’est en effet résolu à publier mensuellement un « baromètre de l’habitat illégal » qui mérite le détour[8].

D’emblée, le baromètre est introduit par un exergue faussement sentimental et pernicieux : « Détruire des bidonvilles n’est pas humainement facile à faire. Cela demande du courage. Mais c’est une décision fondée par le droit, c’est une demande forte de la population mahoraise, c’est une exigence de sécurité publique. Il n’y aura donc plus de zone de non-droit à Mayotte ».

Faut-il décortiquer cette confidence fallacieuse et honteuse ? De telles opérations sont humainement inacceptables et illégales. S’en féliciter en invoquant du courage, quelle supercherie ! Envoyer ses troupes pour commettre des actes de guerre contre une population civile dénote au contraire vilénie et indignité. Dissoudre sa mauvaise conscience dans une question de « droit », toujours bafoué ; dans une volonté supposée « de la population mahoraise », sans cesse méprisée ; dans des impératifs de « sécurité publique », invariablement chimériques, ne parviendra pas à dissimuler la cruauté et la barbarie d’un État contre sa population.

Le préfet lui-même reconnait agir selon son bon plaisir. En encadré sur fond rouge, il rappelle ses objectifs « pour le premier semestre 2021 : destruction de 400 cases en tôle » et sa réalisation fin mai : « plus de 700 cases détruites depuis le premier janvier 2021 ». Ainsi dans sa présomption, il déclare avoir détruit les 300 logements excédentaires hors de tout cadre légal, car non prévus par ses arrêtés contre des habitants non avertis[9] et 10].

 

*   *   *

Dans le texte qui suit, une mère de famille habitant le quartier Carabole, exprime son désarroi face à la démolition des maisons. L’absence de ressources lui interdit d’espérer d’autres logements que ce type d’habitation en tôle dans des quartiers pauvres où se rassemblent des gens de sa condition, éloignés de l’emploi et des aides de l’État, quelle que soit leur nationalité. Elle a un titre de séjour renouvelable chaque année au coût actuel de 265 €.
Parmi ses sept enfants, les trois aînés sont majeurs et titulaires d’un titre de séjour annuel. Ils poursuivent des études supérieures, l’un en métropole, les deux autres, un garçon et une fille,  à Mayotte. Les quatre plus jeunes sont français par leur père et sont scolarisés en collège et à l’école communale. Outre ses propres enfants, la maman élève un jeune neveu, venu à Mayotte pour des raisons de santé.
Une famille semblable à toutes les familles françaises, qui se débouille avec ses petits moyens, et dans l'adversité permanente, pour offrir le meilleur à ses enfants.

Sa fille aînée qui assure la traduction, intervient à titre personnel dans la discussion. Merci à elle, pour sa contribution à ce texte.

Quartier Karabole, Koungou © collection daniel gros Quartier Karabole, Koungou © collection daniel gros
 

La mère : Moi ça ne va pas  

On nous dégage et on ne sait pas où aller. Avec les enfants, on n’a nulle part où aller, alors c’est compliqué. Hier je suis allée à la campagne, et à mon retour j’ai trouvé tous les numéros sur les maisons. Et aujourd’hui ils sont revenus avec le document du préfet qui commande la démolition du quartier. Il a été affiché. Ils nous disent que c’est fini. Ils nous disent juste de partir. Mais ils ne nous disent pas la date, ils ne nous disent rien. Il y a des femmes qui auraient demandé et à qui ils ont répondu que la démolition se ferait dernier délai le 10 septembre. Ils n’ont pas voulu dire la date exacte. Chaque personne qui a trouvé quelque part où aller s’en va avec ses bagages et tout, avec ses tôles et s’installe ailleurs. Mais nous, on n’a nulle part où aller, on reste là, on n’est pas encore partis. Il y a des personnes qui sont déjà parties parce qu’elles ont eu quelque part où aller. Mais la majorité des gens est encore ici dans le quartier.

Nous on espère qu’ils vont nous trouver quelque part où aller, même si en vrai on n’espère plus rien. On espère surtout qu’ils vont changer d’avis. Pour l’instant puisqu’on n’a nulle part où aller, on reste, on ne peut rien faire d’autre.

Les personnes qui viennent ici nous informer, elles nous disent qu’elles ne peuvent rien faire pour nous car c’est une affaire entre le maire et le préfet. Et d’autres conseillers, je ne sais même plus leur nom. Du coup voilà. J’ai vraiment mal au cœur car c’est bientôt la rentrée des classes et je ne sais pas du tout comment ça va se passer. Il faut que les enfants aillent à l’école. Il faut acheter les fournitures scolaires. On ne peut pas. Je ne vois pas devant. Je ne peux pas acheter les cahiers puisque je ne sais pas où je serai demain avec mes enfants. On ne peut qu’attendre. J’ai très mal au cœur, mais je connais beaucoup de personnes qui sont dans le même cas que nous. Et tout le monde est là, sans savoir que faire.

Nous on est dans une situation très difficile. Nous sommes trop nombreux dans le quartier pour trouver où aller. Nous ne recevons aucune aide, aucun secours. Je ne connais personne qui a été logé par la préfecture. Nous sommes tous dans le même cas. Alors que dans le dossier, ils dressent la liste des personnes qui ont été logés. En fait ce n’est pas vrai. Ils disent n’importe quoi. Ils disent vraiment n’importe quoi. Alors qu’il n’y a personne qui a eu un logement. En tout cas moi, je n’en connais pas. Personne n’en connait.

A moi personne ne m’a demandé si je voulais être hébergée. Il y a un monsieur, au début, qui prenait le nombre des enfants, il nous appelait par téléphone, il nous disait qu’il allait tout faire pour qu’on ait quelque part où aller. Mais personne n’a rien fait en fait. Mais le monsieur ne vient plus, du coup on n’a plus aucune nouvelle. Le monsieur il a essayé de nous aider, il est même allé à la préfecture, mais on lui a dit qu’il n’y avait rien à faire, que c’était une histoire entre le maire et le préfet, et que voilà … Il nous dit que des logements vont être construits et que les habitants seraient relogés, les Français et les personnes en situation régulière. Mais on ne sait pas en fait. Surement qu’il avait juste pitié, qu’il disait ça en fait pour nous rassurer, on ne sait pas. Le monsieur nous a dit qu’il prenait les noms, le nombre des enfants et quand les logements seront construits, on verra si la préfecture relogera les personnes qui sont en situation régulière.

Je suis là. Je ne sais pas quoi faire. Je suis bloquée. Mon mari s’en fiche, il est français et c’est le père de mes petits, il dit que si on a des soucis, on n’a qu’à retourner chez nous à Anjouan. Avec les enfants qui sont nés ici, les siens, qui sont français. C’est pour ça que je n’ai personne à qui m’adresser, aucun homme qui m’aide. Comme on n’a nulle part où aller on ne sait rien. On ne peut qu’espérer qu’ils vont changer d’avis. C’est pour cette raison qu’on reste encore. On reste pour savoir s’ils vont changer d’avis. On n’y croit pas mais on n’a pas d’autre choix.

Mais si on ne part pas, et que les démolisseurs arrivent, ils sont obligés de tout casser. On n’aura plus droit alors d’emporter quoi que ce soit. Mais que faire si on n’a nulle part où mettre nos affaires, nos bagages ? Ici on habite à côté de mes deux sœurs dans le même quartier. Il n’y a qu’elles ici, les autres membres de la famille, ils habitent à Dzoumogne mais on ne peut pas compter sur eux, car ils n’ont pas assez de place pour qu’on s’installe chez eux, pour qu’on dorme là-bas. Eux, ils disent que si on vient, on ne pourra rien amener, il n’y a pas de place pour nos affaires.

La fille : Voilà les nouvelles : on ne sait pas quoi faire. On ne voit pas de solution. Nous sommes 9 personnes dans la maison. Non en fait on est huit car mon grand frère vient de partir en métropole. Ma sœur qui a 15 ans vient de rentrer au lycée en classe de seconde au Lycée Lumière de Mamoudzou-Nord. Mes deux tantes qui vivent dans le quartier elles non plus n’ont pas encore trouvé de solution mais elles ont chacune un mari qui cherche une solution, alors elles vont s’en sortir. Nous le problème, c’est qu’il n’y a pas d’homme chez nous, il n’y a pas de père. Il ne veut pas s’occuper de nous, il s’en fiche. Les tantes elles n’ont pas encore de solution mais elles vont trouver. L’une d’elle va s’installer à Majicavo. Nous on a une solution dans un quartier de Koungou, mais s on n’ose pas y aller car c’est dangereux là-bas, il y a de la délinquance. Il n’y a pas d’eau, il y a une rivière toute pourrie. Il y a des délinquants, il y a des bandits, il y a des voleurs, il y a tout en fait. Nous on a eu l’idée d’aller s’installer là-bas, mais on n’est que des filles, on a trop peur en fait. Dans la famille, il y a beaucoup plus de filles que de garçons. On a laissé tomber l’idée. Mes tantes, leur mari, il se charge de tout. Même si l’une de mes tantes, son mari il est malade, c’est elle qui prend le rôle en fait.

La mère :  Il y a des familles mahoraises du quartier qui ont écrit une lettre de recours au tribunal pour sauver le quartier. Il y a beaucoup de Mahorais dans le quartier. Du coup, ils ont essayé de faire quelque chose. Ils sont venus dans les maisons, ils ont pris les cartes d’identité, les ont photocopiées, et les factures l’électricité et d’eau, ils ont ramené tout ça au tribunal, mais ils n’ont pas eu de réponse.

Il y a une semaine les policiers sont venus, ils nous ont dit que le maire est allé à la préfecture, il s’est plaint qu’il y a beaucoup de délinquants dans le quartier, qu’il n’y a pas d’électricité, pas d’eau, qu’on risque d’attraper des maladies, que c’est trop dangereux d’habiter ici. Que c’est pour cette raison qu’ils ont accéléré tout ça.

Quand ils sont revenus, que la préfecture a dit qu’il y avait des délinquants et des clandestins, les policiers ont contrôlé tous les papiers, ils ont été étonnés car il y a beaucoup de Mahorais, que nous sommes presque tous en situation régulière. Du coup ils ont dit qu’ils ne comprennent pas. On leur avait dit qu’il y avait des sans-papiers, des délinquants, et quand ils viennent, ils s’aperçoivent qu’il y a beaucoup de Mahorais, la majorité des personnes sont en situation régulière. Eux non plus n’ont pas compris.

De toute façon, ici à Mayotte, on ne réfléchit pas selon la loi. On raisonne selon qu’on est étranger ou pas. Même si on a des séjours, ou des cartes d’identité française, ça ne sert à rien en fait. Ils veulent juste nous dégager. Moi j’ai quatre enfants français, mais on ne les voit pas comme des Français, ils ne reçoivent aucune allocation, ils n’ont pas la CAF, rien. Je ne touche aucun argent pour mes enfants. Mes enfants n’ont accès à rien parce que j’ai juste une carte de séjour d’un an. Je n’ai pas de compte bancaire. Je suis allée à Pôle-Emploi pour obtenir au moins un stage et avoir du travail pour m’aider pour élever mes enfants et tout, mais sans compte bancaire, on ne veut rien faire pour moi. Et moi sans travail je n’arrive pas à ouvrir un compte nulle part. C’est trop compliqué en fait. J’ai la sécurité sociale, j’ai les impôts mais je n’ai pas de compte.

Moi pour gagner de l’argent, je prends des piments, des tomates, des bananes, des oignons, toutes ces sortes de choses, je les achète le matin et je les vends sur le trottoir avec d’autres mamans dans la journée. Ma maison est trop petite pour stoker la marchandise. J’achète un peu ce que je peux porter et je le vends pendant la journée. La police nous dérange, elle vient et nous chasse, elle nous dit qu’on ne peut pas rester là, qu’on n’a pas le droit de vendre. Elle repart et elle revient plus tard.

Dieu merci, je m’en sors. Mais comme on n’a pas d’électricité, je ne peux pas acheter beaucoup de choses pour les provisions. Je ne peux pas conserver. Alors j’achète juste ce qu’il faut pour les repas de la journée. Un peu de riz, parfois des mabawa, mais vu qu’on a un champ à la malavuni, on mange aussi des brèdes, des brèdes de mafana[11], on mange parfois du riz, mais il n’y a rien avec… on n’a pas le choix, c’est un peu difficile.

C’est trop difficile ici. J’aimerais partir en métropole ou à la Réunion. J’aurais un peu les allocations pour les enfants. Au pire, je confie mes petits à mes grands enfants quand ils auront réussi et seront en France et je repars à Anjouan. Je ne vois pas mon avenir à Mayotte. C’est trop compliqué.

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NOTES

* Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violenceZones, 2017, p. 56.

[1] Il faut toujours garder à l’esprit lorsqu’il est question de Mayotte les deux points suivants : - 77% de la population vit sous le seuil de pauvreté (ou pour se faire une idée exacte du problème que le revenu médian par unité de consommation ne dépasse pas 260 € par mois) ; que la moitié de la population est exclue de la solidarité nationale ne touchant aucune prestation, et que l’autre moitié bénéficie d’allocations au rabais : - 40% des logements sont des habitations en tôle (appelées banga). Voir à ce sujet mon texte : « Mayotte : territoire hors la loi ou terre étrangère ? »,  Mayotte, c’est loin. J’y habite. Club de Médiapart, 12 septembre 2020.

[2] Le manque de sérieux avec lequel furent conduites les études préalables à l’arrêté est stupéfiant. À titre d’exemple, le plus grand flou entoure le nombre des habitations concernées. Le rapport de gendarmerie témoigne d’une certaine paresse quand il précise dans son premier paragraphe que « le quartier Carabole est constitué d’environ 200 habitations » pour assurer sans rire dix lignes plus loin que « le quartier Carabole est un quartier constitué de 335 habitations et non 200 comme estimé au départ ». Le rapport de l’ARS ne dénombre pas ; celui de l’ACFAV, association commise à l’enquête sociale, a compté 346 bangas (cabanes en tôles) et 12 maisons en dur, d’où le chiffre de 358 rapporté ici. Le dossier complet est consultable en ligne ici . (attention le dossier Pdf est automatiquement téléchargé, il n'apparaît pas forcément à l'écran.)

[3] Il est utile de rappeler l’article 17 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « 1- Toute personne, aussi bien seule qu’en collectivité, a droit à la propriété. 2- Nul ne peut arbitrairement être privé de sa propriété ».

[4] C’est moi qui souligne. Voir l’article 197 de la loi ELAN ici . Voir aussi Daniel Gros, Le choix de la barbarie 1/La mise à sac des quartiers pauvres, Le Club de Médiapart. Ou : « La mise à sac des quartiers pauvres », Plein-droit, 127, 2021/1, pp.43-46. Tous les billets de blog édités sous le titre : « Chronique de la brutalité sous pandémie » abordent la question des démolitions de quartiers à Mayotte.

[5] Voir https://www.infomigrants.net/fr/post/31126/mayotte-des-centaines-de-migrants-deloges-illegalement-des-bidonvilles-1, et  Marjane Ghaem, « Le droit à Mayotte : une fiction ? » in Mayotte à la dérive, Plein-droit n°120, 2019/1, pp. 41 à 44.

[6] Le titre du rapport n’a rien à voir avec son contenu. Le singulier du mot « proposition » est-il un lapsus ? Les rédacteurs du rapport dressent une liste de 158 ménages supposés formés par les 706 personnes « ayant accepté les propositions de relogement », sur une population recensée de 821 individus habitant le quartier ; enfin 84 personnes seraient en réflexion et 31 auraient refusé l’hébergement. Quel méli-mélo qui sous-entend que chacun fut consulté sur son destin, nourrissons compris !

[7] Pour connaître le nombre des ménages il faut compter une à une les 158 lignes de noms de responsables figurant sur la liste. Et reporter ce chiffre au nombre de logements indiqués. Cette opération suffit à induire un sérieux doute sur la valeur du rapport. 158 ménages pour 358 logements ! L’écart enseigne qu’il est aisé de compter des maisons, plus compliqué sans méthode de recenser des habitants et d’identifier des ménages. Et que sans visites successives, les absents demeurent invisibles. De plus identifier le nombre de logis n'est pas chose aisée puisqu'une porte donne sur une cour où se trouvent plusieurs logements et où vivent plusieurs familles souvent alliées. Ceci pour conclure que le nombre de logements et d'habitants est dans le rapport gravement sous-estimé.

[8] Les baromètres sont publiés en ligne, pour consulter le baromètre de la lutte contre l’habitat illégal, cliquer sur le lien.

 © Préfecture de Mayotte © Préfecture de Mayotte

[9] Le baromètre dévoile d’autres aspects : il n’est jamais question de population, seulement de « cases en tôle ». Rien n’est dit sur le nombre de familles mises à la rue, sur le nombre de personnes dépossédées. Les gens n’existent pas. Les vivants sont absents. A deux petites exceptions près : les « 72 étrangers en situation irrégulière » interpellés ; et les 27 personnes hébergées, soit trois ou quatre familles sur 207 logements détruits en mai. 

10] La préfecture de Mayotte a été condamnée par le tribunal administratif pour la destruction d'une habitation extérieure aux parcelles cadastrales concernées par la démolition lors de l'opération concernant Dzoumogné : voir la presse locale  ici et ici. et nationale ici,

[11] Quelques termes relatifs à la nourriture locale : mabawa sont des ailes de poulet, vendus congelées par caisse de 10 kilos ou parfois au détails. Les brèdes sont des légumes feuilles (nos fanes) cuisinés principalement dans les iles de l’océan indien, Madagascar, Comores. Le nom comorien (shimaoré, shikomori, etc.) se dit féliki. Malavuni, signifiant littéralement « là où sont les herbes » est la campagne où l’on cultive un champ. Les brèdes mafane (feliki mafana) sont une herbe épicée très appréciée.

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