Le choix de la barbarie 1/ La mise à sac des quartiers pauvres

Derrière les brutalités policières et le harcèlement des populations de Mayotte et de métropole, se dessinent les intentions affirmées de l’État d’effacer les traces de leur présence. Les méthodes requises pour y parvenir, mise à sac de campements, de domiciles, destructions de villages et déplacements forcées s’apparentent à des actes de guerre et relèvent de la barbarie.

« Le geste brutal est le geste qui casse un acte libre » Jean Genet*

Destruction du quartier Recto/Verso dit terrain Batrolo, Kaweni, Mamoudzou, décembre 2018 © daniel gros Destruction du quartier Recto/Verso dit terrain Batrolo, Kaweni, Mamoudzou, décembre 2018 © daniel gros

 

 

Le 23 novembre 2020, la France s’émeut.

A Paris, des centaines de sans-abri, laissés à la rue suite au démantèlement ordonné par l’État d’un campement de migrants en Seine-Saint-Denis dans la semaine précédente, tentèrent de s’installer pour la nuit Place de la République accompagnés et soutenus par des associations et quelques élus. Il était tard. Déjà la nuit tombait et la température approchait le point de gel. Sur ordre de l’État, les forces de l’ordre démantelèrent sans délai un campement provisoire de personnes percluses dans un dénuement absolu. Des images, photographies et séquences vidéo se répandirent sur les réseaux sociaux et firent la Une de certains journaux. Cet épisode de la série des brutalités policières qui scandent quotidiennement l’actualité nationale témoigne d’actes de maltraitance et de cruautés commises par les polices[2]. Le gouvernement qui n’incline guère à l’empathie fut acculé à se dire « choqué par les images.

Ce même 23 novembre 2020, dans une commune de brousse sur l’ile de Mayotte fût rasé un quartier rassemblant une population estimée selon les sources de 400 à 1000 habitants [3]. Les familles furent condamnées à s’éparpiller et chercher en urgence refuge ailleurs. Les autorités comptaient sur la dispersion des populations pour éviter de faire face à ses responsabilités morales et juridiques de relogement. Le journaliste du Journal de Mayotte qui rapporte l’événement précise qu’un « barrage de la gendarmerie interdisait l’accès à la zone », que ni « l’association d’aide aux victimes, ni la municipalité n’étaient autorisées à répondre aux journalistes ». Il en fut donc réduit à se faire le porte-parole du préfet et à commenter l’opération en direct[4].

L’État avait écarté tout témoin indésirable dans une stratégie nommée « sécurisation des lieux ». « Les habitants évacués, nous ne les avons pas rencontrés », admet le journaliste qui précise à décharge que « le préfet avait verrouillé la communication autour de cette opération [5]». Ainsi près de la moitié de son papier rapporte entre guillemets[6] la parole préfectorale, l’autre moitié consiste à la paraphraser.

Voilà un sans-faute, sans témoin, qui invite alors à toutes les audaces. Le représentant de l’État profite de l’aubaine d’une tribune gracieusement offerte pour annoncer que « les mois à venir seront marqués par la poursuite d’un rythme intensif de destructions, avec une à deux opérations par mois, même durant la trêve cyclonique ».

Exalté par la démesure, il ne résiste ni à la surenchère et ni à la confusion : « Nous détruirons des bidonvilles pendant toute l’année qui vient. Nous en avons détruit 130 au cours des deux derniers mois, il y en aura une 30aine à Dembéni très prochainement, puis il y aura un programme complet toutes les trois à 4 semaines. La trêve cyclonique commencera en janvier mais la règle n’est pas tout à fait la même pour les bangas qui ne présentent aucune condition sanitaire, c’est une façon d’abandonner un mode de vie qui n’est pas satisfaisant pour trouver quelque chose de plus stable. »

Mayotte : le cauchemar des pauvres et le rêve des puissants

Quel est donc le rapport entre les brutalités commises le même jour dans l’hémisphère nord Place de la République durant la trêve hivernale et dans l’hémisphère sud dans un quartier du centre de Mayotte, durant la saison des pluies ? Ici et là les franges les plus pauvres d’une population[7] indésirable, sans relâche harcelées, sont déniées de leurs droits et abandonnées par l’État qui ne remplit à leur égard aucune des obligations de protection. Quelle subtilité distingue l’indignation criée dans tous les médias et les réseaux de métropole et le silence impassible à Mayotte où un quartier que l’on rase et des populations jetées à la rue ne valent aucun scrupule ? Pourtant visible ou dissimulée, la brutalité de l’État cible les mêmes victimes.

Mais surtout le pouvoir y dévoile sa véritable nature. L’île est à la pointe en matière de lutte contre la pauvreté et contre les migrations. A Paris, l’État fut contraint de dénoncer des actes de nature et d’intensité égales à ceux dont il se félicite ailleurs. Ici il se flatte de la « belle opération » qui aurait ruiné une centaine de familles.  Là il louvoie, donne quitus des accusations, s’associe aux critiques. Mais en coulisse, il organise patiemment pour la métropole les mêmes facilités qu’il est parvenu à se ménager à Mayotte.

Pour cela il dispose de trois moyens d’action : la communication, la mise au pas du pouvoir législatif que la constitution de la V République soumet de facto à l’exécutif et l’abus de droit en dégradant les conditions de fonctionnement du pouvoir judiciaire.

La communication ou la propagande implicite

Ainsi l’État peut-il d’une seule voix se déclarer « choqué par les images » dans la seule intention de suivre le courant pour ne pas être submergé par les flots d’indignation quand il s’aperçoit qu’il a débordé les capacités d’acceptation de l’opinion publique. Il eût même pu sans risque avouer son trouble devant les cruautés trahies par ces images. Il sait bien que les représentations des brutalités policières dressent un écran de fumée qui le protège. Limiter le regard critique aux brutalités policières déjà banalisées par leur répétition sans dévoiler la guerre aux pauvres qu’elles scellent permet à l’exécutif de se défausser sur ses agents et de poursuivre son action en améliorant ses méthodes. Les indignations ont rarement visé la décision d’évacuer la Place de la République à la tombée d’une nuit hivernale. Cette décision ne relève pas de la violence légitime mais de la barbarie. Elle est inhumaine, déshonorante, inutile. Elle s’en prend à des personnes fragilisées dans le seul but de les déshumaniser[8].

Comme sont également déshonorantes, inhumaines et inutiles les opérations de destruction de quartiers à Mayotte sans souci préalable du relogement des populations dépossédées. Ces familles avec enfants harcelées sans cesse par les forces de police ne bénéficient d’aucune solidarité, d’aucune indignation, d’aucune image. Le représentant du gouvernement à Mayotte peut s’amuser en toute quiétude et s’emballer dans un optimisme déraisonnable, personne ne viendra lui tenir querelle. Tout le monde s’accorde sur le diagnostic des maux de Mayotte : aucun article de presse à présent ne déconstruit les fausses évidences selon lesquelles la moitié de la population se composerait d’étrangers en situation irrégulière[9]. Une grande paresse et une grande lassitude anesthésie la pensée de la même façon que la répétition des brutalités policières lors des manifestations finit par endormir notre esprit critique.

Le contrôle sur le pouvoir législatif

Au moment même où le préfet de Paris procédait à l’évacuation de la place de la République, l’Assemblée Nationale débattait au sujet du projet de loi dite de « sécurité globale » dont avait déjà été adopté trois jours plus tôt l’article 24 qui criminalise la fabrique et la diffusion d’images représentant les policiers en service.  

L’article iconoclaste marque l’intention du Pouvoir d’intimider les journalistes et les témoins neutres ou engagés des brutalités de sa police et de neutraliser l’accès aux théâtres des opérations. De ce point de vue l’évacuation de la Place de la République offre un bel exemple de ratage quand, à l’inverse, le préfet de Mayotte se félicite de sa « belle opération » qui a tout de même consisté à ruiner davantage les familles sans ressources.

Le cas de Mayotte fournit bien des enseignements sur les intentions gouvernementales dans le traitement de la pauvreté en général et de l’immigration en particulier. Depuis 2017, le parlement a voté sans coup férir deux lois symptomatiques de l’objectif assumé de dégager l’État de son obligation de protection des populations pauvres présentes sur le territoire national.

La loi du 10 septembre 2018 dite « Pour une immigration maîtrisée, un droit d'asile effectif et une intégration réussie » prétend maitriser l’immigration en fermant les frontières et en réduisant les possibilités d’intégration et les droits des migrants installés sur le territoire. C’est en vertu de cette loi que le pouvoir s’autorise les démantèlements des camps de migrants et des installations d’infortune montées en urgence. Elle contient en outre l’article infamant qui refuse l’accès à la nationalité à des enfants nés à Mayotte empêchant ainsi leur intégration[10].

La loi du 23 novembre 2018 appelée Loi ELAN (Loi portant Évolution du Logement, de l’Aménagement et du Numérique) se présente résolument comme un engagement à lutter contre la pauvreté. Qui ne souscrirait pas aux bonnes intentions prononcées en des termes moraux : « résorption de l’habitat indigne » ; en termes hygiénistes : « habitat insalubre » ou juridiques : « démantèlement des constructions illégales »[11] ?

Il reste que le flou de ces notions autorise l’arbitraire. La loi ELAN à peine promulguée fut brandie une première fois en décembre 2018 pour justifier le démantèlement d’un quartier de Mamoudzou où vivaient une centaine de familles, certaines depuis plus de 20 ans[12].

Ainsi il ne fallut pas trois semaines pour que soient réalisés les effets les plus sombres d’une loi dont les décrets d’application n'auront été signés qu'en mai 2019.  Dans sa précipitation, le préfet pavoise dans un communiqué de presse : « L’État poursuit son engagement contre l’habitat illégal, indigne et précaire notamment dans le cadre d’une nouvelle procédure permise par la loi « ELAN » promulguée récemment et qui confère au préfet de Mayotte des pouvoirs dérogatoires du droit commun »[13].

Le même communiqué précise le déroulé des opérations : dans un premier temps, « dimanche et lundi : opérations d’interpellations d’étrangers en situation irrégulière menée par la PAF » ; ensuite « mardi, mercredi et jeudi matin : déconstruction puis destruction de 80 « bangas » et enfin les jours suivants, destructions d’une quarantaine de bangas en voie de réinstallation ailleurs et vigilance contre la tentative d’installation dans d’autres quartiers.

La précipitation du préfet de Mayotte démontre que la loi dissimule des intentions inavouables relevant de la barbarie, notamment dans son titre IV : « Améliorer le cadre de vie » et chapitre III : « Lutte contre l’habitat indigne et les marchands de sommeil ». Le parlement a effectivement prévu dans l’article 197 les dérogations au droit commun pour les seuls départements de Guyane et de Mayotte et l’exclusive autorité du représentant de l’État dans les décisions de démolition. Il est tout de même précisé que doivent être annexés à l’arrêté d’évacuation des terrains un rapport motivé d’insalubrité et une proposition de relogement adaptée à chaque occupant, et surtout un délai pour évacuer « qui ne doit être inférieur à un mois ». Négligeant ces obligations, le préfet méconnait-il la loi ?

L'abus de droit

Le statut administratif des résidents devient un sujet capital sur l'île de Mayotte obsédée par la question de la nationalité tandis que la légalité des installations et des logements fait l’objet d’enjeux puissants sur un territoire régi depuis peu par le droit foncier national. Cette mutation a modifié radicalement la notion de propriété et entraîné un accaparement des parcelles dont l’histoire n’a été ni étudiée ni écrite. Mayotte est passée en quelques décennies d’un foncier commun à une propriété individuelle sans que personne ne connaisse les effets et les enjeux de la transformation. Comment s’étonner que toute installation soit présumée illégale, que tous les quartiers soient stigmatisés comme bidonvilles ? Soudain chacun se retrouve étranger là où il habite.

La double présomption de séjour irrégulier et d’occupation illégale du terrain dispense le représentant de l’État à Mayotte (et en Guyane) de remplir ses obligations de relogement et de délai d’évacuation. Avant le passage de la pelle hydraulique, il fait procéder au contrôle des titres de séjour et à l’interpellation en vue de reconduite à la frontière. Or il omet de recenser dans le même temps la population autorisée au séjour et d’assurer sérieusement son relogement et sa sécurité. Il sait bien que la solvabilité des familles concernées et les capacités du logement social l'obligeraient à surseoir.

Alors l’État fait peser toute la charge de l’amélioration du cadre de vie et de la lutte contre l’habitat indigne sur les catégories les plus pauvres de la population. La plupart des étrangers en situation régulière n’ont déjà droit ici à Mayotte à aucune allocation, à aucun secours ; ils sont mis à l’écart d’un marché du travail anémié et soumis à l’exploitation de l’emploi dissimulé. Le parc du logement social n’est pas en meilleure posture. Le préfet serait bien à la peine si des scrupules moraux et une subite empathie l'invitaient au relogement durable, salubre et digne de toutes les familles dont il programme la démolition du logement. D’autant plus que tous sont insolvables, sans emploi et sans droit sociaux. Il est heureux pour lui que ces damnés s’éparpillent vers d’autres quartiers informels, d’autres habitations insalubres, vers d’autres marchands de sommeil.

Ainsi derrière les brutalités policières sans cesse documentées, derrière le harcèlement permanent des populations pauvres de Guyane[14], de Mayotte et de métropole, se dessinent les intentions clairement affirmées de l’État d’effacer les traces de leur présence. Les méthodes requises pour y parvenir, mise à sac de campements, de domiciles, destructions de villages et déplacements forcées des populations indésirables s’apparentent à des actes de guerre et relèvent de la barbarie.

 

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Notes

* Jean Genet, « Violence et brutalité », Le Monde du 2 septembre 1977, repris dans L’ennemi déclaré, Galllimard, 1991, p 200.

[2] Lire à ce sujet « Place de la République. Le déshonneur. » Carine Fouteau et Mathilde Mathieu, Médiapart, le 24 novembre 2020.

[3] Les données varient selon les sources : Je Journal de Mayotte parle de 400 personnes évacuées. L’annexe 1 de l’arrêté préfectoral 2020-SG705 du 7 octobre 2020 « portant évacuation et destruction des constructions bâties illicitement à Kahani, commune de Ouangani. » liste le nom de 74 familles.  Mais il est probable que ce nombre soit sous-estimé : le préfet ne se vante-t-il pas dans l’article : « nous avons détruit 96 bangas » ! Le rapport de gendarmerie joint en annexe 4 parle de 400 à 500 personnes, dont 250 à 350 mineurs « potentiellement à évacuer, avant destruction ». Mais il semble que l’estimation soit chiffrée déduction faite de individus en situation irrégulière.

[4] « Un bidonville de 400 habitants rasé à Kahani », Le Journal de Mayotte, le 23 novembre 2020

[5] Le Journal de Mayotte, même article. Cf note 2

[6] Exactement 290 mots sur 645.

[7] Que veut dire l’expression « franges les plus pauvres » dans un département où le revenu médian est inférieur à 260 € ?

[8] Le terme « sans papier » est bien commode pour exclure de la communauté humaine et insinuer que la brutalité est légitime (violence de l’État)

[9] Opinion partagée jusqu’aux élites les plus éclairées et les plus instruites. Voir à ce sujet mes papiers de blog « La situation de Mayotte sur les ondes de RFI ; « La situation de Mayotte vue par Le Monde » ;  La situation de Mayotte vue par Libération » Le même énoncé spontané est répété sans recul dans un récent article du 9 janvier 2021 de Médiapart : Julien Sartre, « Migrants : Mayotte s’enfonce dans les violences et la surenchère sécuritaire ».   

[10] Marjane Ghaem, Daniel Gros. « A Mayotte, une remise en cause du droit du sol » Libération le 28 septembre 2018.

Cet aspect a fait l’objet de plusieurs textes de ce blog. Notamment  « Ce dont la France est capable 1/ des enfances ostracisées » et Ce dont la France est capable 2/ une jeunesse en souffrance. D’autres textes publiés ailleurs sont accessibles à partir du billet : « Quand la République s’attaque à ses enfants » J’y reviendrai dans le second volet de ce travail : Les chemins de la barbarie 2/

[11] Il est remarquable que l’adjectif « indigne », le plus indéfini et le seul qui renvoie à un spectre de valeurs morales fait l’objet de 14 occurrences dans le texte de loi. Les autres termes « insalubre » ou » insalubrité » 5 occurrences et la notion « informel » 3 occurrences, exclusivement dans l’article 197 relatif aux départements d’Outre-mer. Aucun n'est clairement défini. Seul le terme « informel » reçoit une vague approximation par un renvoi. Voir ici.  Pour s'informer au sujet de la loi ELAN, lire : Lorène Lavocat, « L'habitat informel à Mayotte et en Guyane est menacé par le projet de loi ELAN», Reporterre, 24 juillet 2018 et Rachel Knaebel, « Expulsions accélérées, peines de prison : la loi « Elan » sur le logement s'apprête à criminaliser les plus précaires », Newsnet, le 6 septembre 2018.

[12] Daniel Gros, « Séisme de magnitude 6 à Mayotte  « », Le Club de Médiapart.  16 décembre 2020.

[13] Communiqué de presse du 14 décembre 2018 : « opération de démolition de bangas à Kaweni. Préfecture de Mayotte

[14] Les mêmes tragédies sont organisées en Guyane : « Guyane : vaste opération d’expulsion de 400 familles d’un bidonville », Ouest-France le 10 décembre 2018

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