François Fillon - Le déshonneur s’habille de vertu

Le cas Fillon est celui qui relève de la plus haute tension entre incarnation politique de vertu d’un homme public et la réalité immorale par cupidité et avarice de l'homme privé. Il déclare venir défendre son honneur. Mais si la vertu est un attribut individuel, l’honneur est un attribut collectif. Quand le déshonneur s’habille de vertu…

François et Pénélope Fillon François et Pénélope Fillon

En laine chevrons entièrement fait main, l’étoffe sombre sur mesure du puissant a maille à partir avec la justice. C’est l’audience de sa vie. Des tribunes à la barre, du pupitre au bâton. C’est le spectacle cruel d’un siècle de combines familiales d’un autre siècle qui se joue. Plusieurs vies de corruption cumulées, de prédation publique organisée, au nom du père, de la mère et des enfants sacrifiés.

Le procureur Aurélien Létocart; qui ne confond pas la barre avec une ligne de courtoisie, a entamé avec gravité l’audience, accusant sa stratégie de « victimisation » et rappelant que « le détournement de fonds publics a d'abord été un crime, puni de peine de mort par pendaison.* »

Silence gêné. Fillon bousculé à distance est arraché d’un coup brutal de son corps politique dans son beau costume anthracite bleu de représentation. Tel un pantin articulé, la main molle droite tirée vers le ciel obligé, retombe d’un coup, folle. Par ce geste, il devient à cet instant précis le funambule de Zarathoustra, qui le bras en l’air pour justifier se déséquilibre et finit à terre. La foule vient toujours aux spectacles des équilibristes avec l’espoir coupable de la chute. Ici, l’espoir est nourri :105 années de mandats cumulés pendus au fil de leur perchoir.

« Mon cou saura ce que cul pèse ! » poétisait Villon. Et Fillon ? L’homme Fillon, l’homme nu dans son costume de goudron tout neuf ; face aux procureurs, comme face au miroir de ses turpitudes, de préciser sous 48 heures les objectifs personnels de son procès par ses propos liminaires : La présidentielle est perdue, ma famille politique est morte, je viens « défendre mon honneur, le mien et celui de mon épouse. »

Le cas Fillon est celui qui relève de la plus haute tension entre incarnation politique de vertu et de probité d’un homme public et la réalité corrompue, immorale par le système de prédation légal présumé organisé au profit de l'homme privé. Et du discours au corps, il revendiquait, il endossait, il s’habillait de cette lumière vertueuse et morale. Mais ; opportuniste total, l’exemplarité de sa vertu se limitait uniquement à sa capacité d’en tirer électoralement un commerce politique profitable. Le bénéfice de la posture fut immense. Il était président virtuel aux emplois fictifs. ( voir aussi ici )

Mais il est plus facile de paraître que de lutter contre ce que nous sommes et le degré de cupidité que révèlent ces 5 premières audiences est accablant :

  • Le salaire de Pénélope Fillon ; assistante parlementaire de François Fillon, consiste dans le principe en la captation du reliquat de l’enveloppe de député dans la limite maximum du plafond autorisé selon le règlement de l’AN.
  • Le salaire de Pénélope Fillon ; assistante parlementaire de Marc Joulaud, consiste en la captation opportuniste de 80% de l’enveloppe du député dans la limite maximum du plafond autorisé pour un assistant. Abandonnant 20% de reliquat à ce jeune député inexpérimenté pour constituer son équipe.
  • A l’inverse, l’indemnité d’élue de la communauté de Sablé sur Sarthe de Martine Crnkovic souffrait d’une limitation à 200€ mensuel ! « Mais il ne m’a rien pris » déclare t’elle durant l’enquête car lui : « il atteignait déjà le maximum autorisé. »
  • Enfin, les rétrocessions systématiques des salaires des enfants viennent compléter ce tableau de la cupidité sans borne du personnage.
  • Auquel répond dans une logique symétrique l’avarice, comme se faire offrir des costumes de luxe et autres anecdotes de frais de représentation.

Captation, opportunisme, limitation des uns pour garantir ses revenus, rétrocession des autres pour augmenter encore les siens ou avantages en nature, sont les moyens utilisés d’un système d'optimisation quasi obsessionnel. Une formule de l’enrichissement personnel, combinant la cupidité à l’avarice ; gagner toujours plus de partout et dépenser moins. Sa formule parachève le spectre de l’immoralité en politique :  de Balkany ; par omission et ingénierie fiscale à Fillon par astuces et ingéniosité légale. La vertu est un attribut individuel dont il s’est habillé pour en tirer un puissant bénéfice politique. En réalité, ce fut également un costume de camouflage de ses turpitudes.

Et s’il n’est pas mort de honte avec une certaine solidité, son arrogance de classe, sûr de son plein droit et déconnecté, Fillon déclare encore vouloir défendre son honneur. Mais l'honneur est un attribut collectif, dans le sens qu'il se gagne par des actes admirés par la collectivité. L'honneur ne se défend pas, il se gagne ou il se perd. Et au regard de la vacuité des preuves de l’activité de Pénélope Fillon qui tendent vers la validation de la fictivité de son emploi, la menace devient à chaque audience plus sérieuse. Son véritable risque à ce stade du procès ; qui lui peut tuer socialement, est d’être frappé d’un autre attribut collectif : l’indignité !

 

 

*Le procureur Aurélien Létocart a précisé hier qu’il a tenu ces propos : « sans animosité mais uniquement dans un souci de mise en perspective historique »

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