« Écrits 2003-2014 » d’Angélica Liddell, pour que le théâtre retrouve une nécessité

La maison d’édition, Les Solitaires Intempestifs, publie en cette nouvelle année 2019, Écrit 2003-2014 d’Angélica Liddell. Cinq chapitres dont le journal d’avril 2013 à septembre 2014. Cinq cent quarante sept pages de ce que nous ne savons pas de la vie. Dans un projet d’alphabétisation entre une prison d’existence et un cimetière d’oubli. Vu dans sa dernière mise en scène « The Scarlet Letter ».

Une révolution pour un théâtre de la douleur

L’écriture d’Angélica Liddell est une révolution qu’elle revendique pour un théâtre de la douleur, proche de celui de la cruauté d’Artaud. Tout comme lui, elle appelle la poétique, la politique et l’esthétique. Une nécessité comme le disait, en quelques lignes, Antonin Artaud : « tout ce qui est dans l’amour, dans le crime, dans la guerre, ou dans la folie, il faut que le théâtre nous le rende, s’il veut retrouver sa nécessité ».

Angélica González est une jeune comédienne, née à Figueras d’un père militaire et d’une mère au foyer. Avec l’écriture et la mise en scène, elle devient Angélica Liddell nom trouvé dans sa lecture d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Elle a le baroque autobiographique dans ses performances théâtrales. Elle attelle le joug de la liberté sur ses épaules, pour qu’une contrainte douloureuse la confronte à une réalité qui crée un théâtre qui sublime l’amour, dans toutes ces contradictions. Elle ne connaît pas de frontière, mais sait franchir un rubicon d’actes irréversibles et assumés ; car elle sait jusqu’où l’art peut aller trop loin. 

Écrits 2003-2014 est le dernier livre d’Angélica Liddell édité chez Les Solitaires Intempestifs. Cinq chapitres traversent les 14 années de cette femme de théâtre hors norme.

I. Actes de résistance contre la mort

Et les poissons partirent combattre les hommes, Mais comme elle ne pourrissait pas... Blanche-Neige, L’Année de Richard

II. Tétralogie du sang

Je ne suis pas jolie Anfægtelse

Je te rendrai invincible par ma défaite, La Maison de la force

III. Le centre du monde

« Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme » : un projet d’alphabétisation Ping Pang Qiu : 乒乓球, Tout le ciel au-dessus de la terre (le syndrome de Wendy)

IV. Le cycle des résurrections

Première épître de saint Paul aux Corinthiens, You are my destiny (Le viol de Lucrèce), Tandy

V. Journal

L’ouvrage s’ouvre sur Actes de résistance contre la mort, avec Et les poissons partirent combattre les hommes. Seul texte qui fait exception dans ce livre, © aux éditions Théâtrales.

La vomissure de l’océan est noire, comme sont noirs les noyés qui flottent entre le détroit de Gibraltar et les côtes espagnoles. Sur la plage de l’exclusion, les stations balnéaires affichent complet. Les « bronzés blanc de peau » ont d’autres chats à fouetter. La souffrance s’écrit sur le sable de l’oubli. Chaque année, vérité suprême, l’écume est marquée de points noirs moribonds. C’était des hommes. Ils fuyaient la misère, et rêvaient de solidarité.  Aujourd’hui, leurs corps putréfiés nourrissent des poissons aux yeux d’humains. Privés de l’arc-en-ciel de leur rêve.

Tétralogie du sang nous parle du passage obligé d’une éducation de la femme par l’homme : on m’a poussée à me sentir coupable d’être femme. Et merde ! Vous vous êtes bien foutus de ma confiance. Vous avez envoyé foutre ma putain de confiance. Et maintenant je veux être un putain d’homme même si les hommes me dégoutent, pour me dégouter moi-même ».

La vomissure reprend de plus belle entre la confession et ce qui ne faut pas raconter à personne. Un monde de militaires et de chevaux. L’un d’entre eux est devenu tout rouge : pour me faire grimper sur le cheval, le soldat m’attrape d’une façon bizarre. Il met sa main gigantesque sous mon sexe minuscule tout en me soulevant ». Alors la honte se grave dans le souvenir : « et cette nuit-là j’ai vomi ». Le viol, l’angoisse : « pourquoi personne ne m’a parlé de la douleur de l’épreuve ? ».

Je te rendrai invincible par ma défaite. Est la rébellion qui s’expose au présent. L’espoir se racle au fond de la boîte de pandore, pendant que les maux volent dans un ciel de carnage : «  pas besoin de tirer sur quelqu’un pour être mauvais, on peut être mauvais dans la file d’attente d’un cinéma, c’est ce qui nous distingue en tant qu’hommes ».

Dans La Maison de la force, il y trois volets. Trois femmes, Lola, Getse et Angélica. Macha, Irina et Olga, sorties des « Trois sœurs » de Tchekhov. Cynthia, María et Perla, trois jeunes mexicaines faisant face à la violence de leur pays. Des chœurs  pour des voix relatant des : « Exercices de bonheur pour fils de pute ». Les premières sont trop amoureuses ou trop lâches pour aimer. Elles vivront, baiseront et mourront, car la vie fait trop peur. Les trois sœurs ne rêvent plus de partir à Moscou, mais d’aller au Mexique. Pourtant au Mexique on tue en chantant : «  Am stras gram, pic et pic et colégram, bour et bour et ratatam, am stras gram ». Les trois jeunes mexicaines ont peur de trouver dans la presse le nom d’un proche, séquestrer ou mort : « mon pays me fait mal. J’ai mal de voir des jeunes liés au trafic de drogue se faire tuer, marre de les voir se tuer les uns les autres comme si c’était un jeu : am stras gram ».

Maria dit : « (…) pourvu que les faibles survivent, car si ce sont les forts qui survivent, nous sommes perdu ». Oui, la nature n’aime pas les faibles, ou alors comme un lion aime une gazelle. Et Angélica dit : « un homme a seulement besoin d’assez de force pour aller acheter un clou et un bout de corde. S’il est capable de sortir acheter ces deux choses, alors il peut se pendre. C’est le fondement de tout espoir ».

Le centre du monde est comme un petit dictionnaire de 25 lettres. En voici quelques-unes : A comme argent : amabilité entre le vendeur et l’acheteur. Nous pourrions paraphraser Simone de Beauvoir : «  on ne naît pas méprisable on le devient ». G comme graisse : il faut se méfier si on nous dit je t’aime, nous pourrions finir en savon. P comme piano : même Schubert ne pourrait pas jouer du Schubert. F comme France : au nord de l’Afrique Schubert emmerde les petits-intellos-petits-bourgeois espagnols qui pense qu’ils sont le sud de la France, etc., nous vous invitons à aller lire ce savoureux projet d’alphabétisation, où même Zidane a sa définition.

Pour Le cycle des résurrections, nous vous invitons à lire notre article sur Les dits du théâtre : 

https://blogs.mediapart.fr/dashiell-donello/blog/141214/le-nouveau-livre-d-angelica-liddell-lire-au-bout-de-l-amour

Journal

Les tragédies de la chair d’Angélica Liddell ont des discours dont la logique, vient du vécu des règles qu’elle a subies, et des lois qu’elle transgresse. Son langage sert une vérité qui n’est pas encore connue, mais qui se découvre comme un drap de lit maculé de sang, après un viol. Car si écrire c’est comme pleurer, il faut trouver la source des larmes et y remonter comme un saumon pour frayer de nouveau. Et la Fiancée du fossoyeur peut enfin commencer ce qui n’est pas, mais qui pourrait être. Une lèpre par exemple, au-delà de la laideur dans l’inexistence : « finalement, la vie, c’est une affaire de corps. Rien d’autre. ».  Il faudrait refaire sa vie avec un veuf nauséabond, regarder des photos absurdes de Draguignan, commander un petit déjeuner et partir sans rien goûter : « et c’est ainsi que je maudis le monde ». Rassurez vous, Angélica, vos actes ont le sens de votre présence. Oui, Angélica, personne n’aura peur en vous voyant. Vous êtes vraiment une humaine, dans tout son corps. Vous êtes devenue une femme digne. Et maintenant si nous écoutions la cantate 21 de Bach (1685-1750) 

Écrits 2003-2014 d’Angélica Liddell

Les solitaires intempestifs

1 Rue Gay Lussac

25000 Besançon - France

Par téléphone : +33 [0]3 81 81 00 22

Par fax : +33 [0]3 81 83 32 15

http://www.solitairesintempestifs.com

Lire aussi sur Les dits du théâtre : https://blogs.mediapart.fr/dashiell-donello/blog/170119/angelica-liddell-digne-heritiere-d-artaud
 

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