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Billet de blog 19 janv. 2022

On devrait davantage lire David Koubbi

Puisque l’élection présidentielle n’en finit pas d’arriver, que la pandémie n’en finit pas de continuer et que les libertés individuelles n’en finissent pas d’être rognées, lire et relire David Koubbi pourrait éteindre nombre vessies et éclairer quelques lanternes.

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Certains lecteurs de ce blog ont sûrement eu l’occasion d’écouter David Koubbi, rhéteur charismatique à l’allure cabrée et au regard d’aigle noir, une couleur qui va comme un gant à cet avocat qui souffre qu’on l’appelle "Maître", considérant que personne ne devrait porter ce titre. Il fut un temps où il était invité partout pour porter, entre autres faits d'armes, la voix d’un trader junior écrabouillé par une banque qu’on a cru longtemps honorable. Depuis, on l’entend moins hélas. Pas grave, ses livres sont là pour nous aguerrir.

Car quand il ne plaide pas pour défendre ses clients aux profils aussi variés que ses idées, David Koubbi écrit. Et, comme il parle, il écrit bien. Très bien même. À l’os, percutant, rythmé, pédagogue et caustique. Après Hélium et Papillon, un roman d’amour qui enferme un véritable style et des pages choisies prometteuses (vivement le prochain) - ses deux essais publiés en 2017 et 2020 -, sont passés injustement sous les radars. Peut-être parce que les propos qui y sont tenus sont trop exigeants ? Peut-être aussi parce qu’ils sont difficilement synthétisables, la presse a décidé d’en peu parler… Trop éreintant pour ces personnes, chargées de nous informer, de chercher à comprendre sans doute ? Passons.

Une contestation française et La Charge sont deux OLNI (objets littéraires non-identifiés) aux atours socio-judiciairo-politiques. Le dernier opus, paru au cœur de la catastrophe sanitaire et sociale dans lequel nous sommes plongés depuis deux ans, se lit avec un café dans une main et un crayon dans l’autre (et que fait la troisième ? Elle tient le livre évidemment !). Tout bien pesé, La Charge, c’est un tract, une adresse lancée au lecteur contenant quelques points fondamentaux que nous allons tenter ici de résumer.

À ceux qui pensent ou prétendent que l’élection présidentielle 2022 sera plus déterminante que jamais, David Koubbi répond que ce n’est qu’une élection de plus et une occasion en moins de faire valoir nos exigences vis-à-vis de nos politiques. Cette élection, comme les précédentes et les suivantes, nous mènera tranquillement vers les polémiques qui lui seront accolées, nous prenant encore pour des imbéciles en réactivant à heure fixe le système de diabolisation par chaque parti de tous les autres partis, à commencer par les extrêmes. La guerre immuable entre têtes d’affiches n’est qu’un pantomime assourdissant, une facétie entre clans dont le seul objet serait "de se succéder aux manettes du pouvoir, pour des raisons qui les concernent et en aucun cas au service de l’intérêt général".

À ceux qui pensent que voter est une nécessité, un moindre mal, fait une différence ou est l’ultime lieu de la souveraineté individuelle déjà suffisamment abîmée, David Koubbi rappelle que le citoyen n’a aucun pouvoir par le vote, bien qu’on lui assène le contraire. La raison est simple, et l’histoire le prouve de mandature en mandature, ce n’est plus le politique qui gouverne aujourd’hui, qu’importe le parti ou la personne. Sa marge de manœuvre par rapport à l’Europe, au système financier  ou aux budgets dont il dispose, est aussi mince qu’une feuille de papier. Le discours culpabilisant et moralisateur invoquant nos glorieux ainés qui se sont battus pour le droit de vote et nous crient, du fond de leur tombeau, « si tu n’as pas voté tu dois te taire, parce que tu n’as pas donné ton avis », est aussi selon lui un argumentaire à renverser : « Si tu as voté, c’est toi qui dois te taire, parce que tu as participé au système absurde dans lequel nous vivons. Je serai heureux de voter aussitôt qu’on sera en démocratie, dont les principes sont définis par nos plus grands textes. Au hasard, et ce n’est pas une lubie de ma part, elle suppose une justice indépendante. Or, je témoigne qu’en France, la justice ne l’est pas ».

« Mais alors, que fait-on ? », pourraient demander en chœur les orpailleurs de solutions toutes faites ou en mal de gourous. Patiemment, David Koubbi propose. D’abord exiger la probité de ceux qui briguent nos suffrages. Puisque la notion d’engagement contractuel prime dans tous les domaines de la vie, pourquoi ne pas l’étendre au domaine politique où la parole, semble-t-il, n’engage personne ? « J’entends déjà la réponse : « Si tu n’es pas content, la fois d’après tu ne votes plus pour lui. Très bien, mais, entre-temps, que fait-on, puisque nous les laissons libres dans un tunnel de cinq ans ? Dans quel domaine de la vie faisons-nous un chèque en blanc pour une telle période ? Quel patron placerait quelqu’un avec un contrat irrévocable de cinq ans, quels que soient ses résultats ? Qui accepterait pendant cinq ans de ne plus influer sur sa vie de couple, alors même que l’autre se conduirait à l’inverse de ce à quoi il s’est engagé ? » Pour discipliner nos élus, rien de plus simple en théorie. Selon ce professionnel du droit, il suffirait de faire sauter quelques petits verrous juridiques, tandis qu'un projet de loi conséquent pourrait être voté rapidement. Un exemple ? Celui « Visant à renforcer l’intégrité des mandats électifs et de la représentation nationale » du député de Polynésie française Moetai Brotherson. Il a été présenté en février 2019 à l’Assemblée et n’a évidemment pas passé les tests. Trois ans déjà. Quand on aime la corruption, on ne compte pas.

Théoriquement, il est donc possible à en croire l'auteur que ceux qui nous représentent soient cornaqués "- puisque manifestement ils en ont besoin - pour demeurer probes et ne pas devenir fous à l’aune du pouvoir extraordinaire que la nation leur confère. Une fois cela fait, alors peut-être pourrons nous aller (re)voter tranquillement." Mais ça, c’est en théorie. Et en théorie tout va bien.

À ceux qui pensent -  à l’ère de la communication outrancière, de la dénonciation et de l'invective permanentes, de la mise en scène de soi-même et de l’auto-promotion de ses luttes et ses succès - qu’il est indispensable d’être en accord total pour mener un combat commun, David Koubbi propose une façon de faire conjuguer les irréconciables qui ignoraient porter une cause commune. C’est ce qu’il appelle « Les contestations compatibles » : « Le fait que je sois sur une photo avec vous ne signifie pas que j'embrasse toutes vos idées, mais qu’à un moment donné nous avons eu une convergence qui pointe vers une contestation qui nous est commune. Cela nous rend compatibles, mais ne veut pas dire que je vous fais un chèque en blanc de moralité ! Ça n’empêche pas non plus que nous puissions nous entendre alors que l’un de nous serait juif et l’autre catholique, l’un viandard et l’autre végétarien, l’un pro nucléaire et l’autre décroissant. » 

Le mouvement des Gilets jaunes - que l'auteur a regardé avec beaucoup d'attention -, l’ignominie de notre rapport aux êtres vivants et à la nature en général, comme le mirage de l’homme (ou de la femme) providentiel, font aussi l’objet d’autres morceaux de bravoure dans ce manifeste qui, décidément, n’est ni avare en noms, ni en propositions.

« Mais alors, que fait-on ? », redemanderont les durs d’oreille, les sourds ou les révolutionnaires assis. Des réponses, des pistes, sont dans La Charge : chasser les élus qui n’auraient pas été probes, et puis contester. Avant, peut-être, de se soulever. Plutôt que « le sapin de noël, l’élection de Miss France ou manger du foie gras », comme nous l’expliquait récemment une femme qui se voit bien Présidente de la République, David Koubbi soulève un autre trait de caractère de l’Hexagone : la contestation. Et pour contester, là encore, rien de plus facile : "Quand on comprend quelque chose, il faut en parler autour de soi, l’écrire partout où on peut l'écrire, user de chaque tribune dont on dispose".

On refermera ce court essai avec les idées un peu plus claires et l’envie de se lever de sa chaise pour sortir et tenter ce qui peut l’être. Mais ce serait passer à côté du texte que d’oublier les quelques lignes qui exhortent à l’organisation dans l’action. Puisque le cœur de David Koubbi bat au tempo de l’Anarchie, rappelons avec lui que cette façon de vivre, cette hygiène mentale, est à l’opposé de ce qui en est dit, un synonyme de "bordel", de "chienlit". Il rappelle à qui veut l’entendre que « L’Anarchie est la plus haute expression de l’ordre », reprenant à son compte la formule de l’immense Élisée Reclus, membre d’une famille de pensée exigeante portée par Mikhaïl Bakounine, Louise Michel, Emma Goldman et tant d’autres. « En vulgarisant, l’Anarchie peut être définie comme plus de libertés et de responsabilités individuelles, mais aussi une attention accrue à l’éducation. Sur un plan politique, l’anarchie, c’est l’autogestion, cela veut aussi dire : arrêter de faire croire aux politiques que nous souhaitons qu’ils nous gouvernent sur tout un tas de sujets qui ne les regardent pas : notre vie. Peut-être que l’armée, la présence de la France à l’étranger ou les grandes orientations du pays les concernent, mais tout le reste est à nous. »

Et pour reprendre ce qui nous revient, devenons, restons, ou travaillons à être des irrésolus. Puisque la période est troublée, elle semble à l’auteur « propice aux irréguliers, aux aventuriers qui réfléchissent en dehors du cadre ». Il est vrai que, tel qu’il est bâti aujourd’hui, ce cadre ne semble avoir qu’un dessein : que tout continue comme avant.

La charge, David Koubbi, éditions La Relève et la Peste, 10 euros

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