La macronie à l'épreuve de la réforme des retraites.

Pour promouvoir cette merveilleuse avancée sociale pensée par le génie Macron -la retraite à points-, la jeune garde macroniste écume les plateaux télé du matin au soir. Avec souvent comme seul bagage un bac + 2 en com, elle martèle des éléments de langage idiots et appris par coeur. Que cache cet enfumage organisé?

Avec souvent comme seuls bagages un bac + 2 en communication et quelques éléments de langage, la jeune garde de la macronie a une mission : déverser la bonne parole sur tous les plateaux, sous le regard bienveillant de faux experts et de journalistes aux ordres, toujours prompts à leur donner un petit coup de main en enfilant les perles néolibérales (dette, compétitivité etc). Et peu importe la pertinence des questions soulevées par les opposants à la réforme. Car il ne s'agit en aucun cas de débattre, mais de marteler en boucle les arguments fallacieux du Powerpoint appris par coeur, sur des sujets qu'ils ne maitrisent visiblement pas. 

Arguments fallacieux car Macron, dans son audace (=sa morgue), n'a même pas pris la peine de glisser dans cette réforme, comme cela se fait habituellement, une mesure clairement progressiste qui aurait pu servir de hochet à ces bébés-macron pour dissimuler la forêt des régressions. D'où le recours à la novlangue. Plus les français prennent conscience de la supercherie (1) et plus Orwell s'invite dans les éléments de langage : "ce n'est pas une réforme, c'est une refondation digne de ce qu'a effectué le CNR en 1945", "tout le monde est gagnant", "cette refondation est une avancée sociale sans précédent" etc....

Déconstruire ces contre-vérités assénées est un exercice fastidieux et le flou entretenu délibérément par le gouvernement (quelle est la valeur d'achat du point? de revente? qu'est ce qu'une carrière complète dans le nouveau système? etc...) ne facilite pas la tâche. Ce travail est certes nécessaire et quelques points seront abordés en annexe (voir plus bas). Mais cela ne constitue que l'écume. Avec un peu de recul, il faut s'interroger sur les objectifs cachés, mais avant cela, il faut défaire le présupposé central : la nécessité même d'une réforme. Car il ne faudrait pas accepter trop rapidement les deux arguments apparemment massues que sont la démographie et l'équilibre du système.

En 2017, le COR ne prévoyait aucun déficit jusqu'en 2070 sans se prononcer au delà. Deux semaines avant la mobilisation du 5 décembre, un nouveau rapport du COR, commandé par le gouvernement, annonçait un déficit de 12 milliards par an (prévision moyenne) pour la période 2025-2040, avec un retour à l'équilibre ensuite. Si l'on admet l'intégrité de travaux fournissant bien opportunément un prétexte au gouvernement, il faut alors accepter aussi l'idée que les déficits futurs ont été crées depuis deux ans. Et en effet, la politique fiscale du gouvernement est un assèchement programmé des ressources de la Sécu, par la baisse continue des cotisations salariales et patronales. Baisse que l'Etat n'est plus obligé de compenser depuis que les députés marcheurs ont détricoté la loi Veil de 1994.

Ce trou de la Sécu est donc volontairement crée (2), même s'il faut reconnaitre que l'afflux des papyboomers dans les années qui viennent amplifie le phénomène. Mais justement, nos anciens, dans leur infinie sagesse, avaient prévu cette possibilité et ont constitué des réserves pour passer le cap. 150 milliards ont ainsi été mis de côté par le fonds de retraites crée par Jospin en 1998 et par les caisses complémentaires. 150 milliards de réserves dont l'existence même n'a qu'un seul objectif : combler ce déficit provisoire. Et elles sont suffisantes. Sans compter les 25 milliards (par an!) de ressources actuellement immobilisées par le remboursement de la dette sociale et qui seront disponibles à partir de 2024. A elles seules elles épongent aisément l'ardoise, sans même toucher aux réserves. De déficit il n'y a donc point. Ni aujourd'hui, ni demain. C'est un leurre.

Sur la démographie, il ne faut jamais oublier que l'espérance de vie est une projection sur le siècle à venir, dont les hypothèses sont contestables : pas de guerre, pas d'épidémies, des progrès de la médecine équivalents à ceux du passé, une qualité de nourriture et d'air comparable etc... En réalité, rien ne permet scientifiquement d'affirmer que les générations à venir vivront plus longtemps. D'ailleurs, même en mettant de côté les objections précédentes, les projections récentes indiquent plutôt le contraire. Dans les pays développés, l'espérance de vie a tendance à stagner voire à reculer.

Alors pourquoi? Evidemment, Macron ne s'est pas réveillé un matin en se disant que le système de retraites actuel était trop compliqué et trop injuste. Depuis qu'il est au pouvoir, il n'a eu de cesse de s'attaquer aux plus précaires : lois travail, baisse des APL, économies de 3 milliards sur le dos des chômeurs. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'il cible les retraités même si, jusqu'à présent, ses attaques ont été repoussées. Les gilets jaunes ont eu raison (en partie) de l'augmentation de la CSG et le conseil constitutionnel a retoqué la scélérate désindexation des pensions de l'inflation (effective tout de même en 2019).

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Les vraies raisons sont donc ailleurs : financement des cadeaux faits et à venir pour les riches, injonctions de la commission européenne, marchandisation de la sphère publique (3), retour d'ascenseur aux mécènes qui l'ont fait élire etc. Toutes ces raisons ne sont que les différentes facettes d'un même projet : la liquidation de l'intérêt général au profit des intérêts privées, favorisée par la collusion toujours plus grande entre le monde de la finance et le pouvoir politique.

Le détricotage de notre système de retraites vise donc à le privatiser. Ce n'est pas un hasard si la récente loi Pacte encourage la capitalisation  grâce notamment à des exonérations fiscales qui vont encore plomber les recettes. En 2008, les banques et les assurances privées ont provoqué la plus grave crise économique depuis 1929. Nous les avons sauvées, au prix fort : chômage de masse, surendettement des Etats etc... La désindexation du salaire des fonctionnaires et la réforme des retraites de 2010 sont, entre autres, les conséquences directes de cette crise. Mais apparemment, payer les pots cassés à leur place n'est pas suffisant. Il faudrait en plus, cerise sur le gâteau, les remercier de leurs méfaits en leur offrant sur un plateau notre système de retraites, un des plus solidaires du monde et le symbole de notre cohésion intergénérationnelle.

(1) Les sondages sont d'ailleurs biaisés. Les retraités actuels qui constituent le nouveau bloc de l'électorat macroniste et qui ne seront évidemment pas concernés sont à une écrasante majorité favorables à cette réforme. Des sondages réservés aux seuls actifs permettraient de mesurer plus radicalement la déroute de la propagande.

(2) Voir la stratégie "Starve the beast" explicitée dans le billet  Macron, ce disruptif d'arrière garde.

(3) Avec en ligne de mire la destruction des poches de résistance de certains secteurs publics dont le pouvoir de nuisance par la grève se réduit comme peau de chagrin à mesure qu'avancent les privatisations. Avec des travailleurs du privé déjà affaiblis par la précarisation et la soumission au court terme de la finance et des travailleurs du public qui leur emboîtent le pas, les prochains coups de boutoir du néolibéralisme passeront sans doute comme une lettre à la poste (privatisée elle aussi).

ANNEXE

"1000 euros de pension minimale pour tous"

D'abord cette mesure est une loi de 2003 qui n'est toujours pas appliquée. Et cela ne concerne pas tout le monde mais uniquement ceux qui ont effectué une carrière complète au SMIC (sachant que le gouvernement refuse toujours  de définir ce qu'il entend par carrière complète dans le nouveau système). Or la pension d'un smicard est déjà d'environ 1000 euros, et sera au-delà lorsque la réforme s'appliquera, grâce à l'inflation. De même, le minimum vieillesse fixé à 900 euros début 2020 avoisinera rapidement les 1000 euros dans les années qui viennent, toujours grâce à l'inflation. C'est donc un pur effet d'annonce, qui sous-entend en plus qu'on peut vivre dignement avec 1000 euros par mois.

"Les enseignants ne seront pas perdants"

La désindexation du salaire des fonctionnaires depuis 10 ans, reconduite en 2020 par un gouvernement qui n'est plus à une contradiction près, a amputé les revenus des fonctionnaires de 10% environ (grignotés par l'inflation). Pour rattraper un peu, en 2014, une loi a instauré une augmentation de tous les fonctionnaires de 300 euros annuel (une trentaine d'euros par mois). Elle n'a été appliquée ni par Hollande, ni par Macron. Ces 300 euros, un pourboire par rapport à la saignée précédente, ont été ressorti du chapeau par Blanquer il y a quelques mois, mais uniquement pour les enseignants, afin de les amadouer et de calmer leur colère contre la réforme du lycée (voir la réforme-du-lycee, le coup de grâce pour les mathematiques). Ces mêmes 300 euros (la fameuse enveloppe de 400 millions) sont à nouveau à l'honneur aujourd'hui mais la présentation du communicant Blanquer a encore évoluée. Il s'agit cette fois d'éviter que les futures pensions des enseignants ne baissent. Et comble du comble, cette augmentation misérable et promise depuis 2014 est dorénavant conditionnée à des contre-parties pour "moderniser" la profession (=attaquer les statuts). Rajoutons que la "sanctuarisation" du niveau de pensions des enseignants martelée par Blanquer est seulement l'engagement qu'elles ne baisseront pas plus que celles des autres fonctionnaires de catégorie A. Cet engagement n'a donc rien de bien folichon, et personne n'y croit (cela coûtera 10 milliards par an à terme).

"les carrières hachées seront gagnantes"

Après l'avoir nié, le gouvernement a finalement reconnu qu'en prenant en compte la carrière complète au lieu des 6 derniers mois, les enseignants seraient perdants. Dans le privé, la prise en compte des 25 meilleures années au lieu des 10 meilleures a fait des ravages, spécialement pour les carrières hachées (réforme Balladur de 1993 qui entre autres dégueulasseries a indexé les pensions sur l'inflation et non plus sur les salaires).  Par quelle mystérieuse logique la prise en compte de toute la carrière au lieu des 25 meilleures années serait-elle profitable aux carrières hachées?

"les femmes sont les grandes gagnantes"

5% par enfant et 7% pour le troisième de majoration favorise les familles avec un ou deux enfants au détriment de celles qui en ont trois (qui touchaient une majoration de 10% par parent soit 20% en tout). D'abord, les 5% vont-ils compenser la baisse des pensions qui interviendra mécaniquement pour les raisons invoquées précédemment? Et surtout, c'est le point central de l'arnaque, les années de cotisations attribuées aux mères (un an par enfant dans le public et deux ans dans le privé) vont disparaitre avec la réforme. Elles devront donc travailler plus longtemps.

"une réforme équitable"

L'équité du gouvernement ressemble fort à la précarité pour tous. Le nivellement ne se fait même pas par le bas, mais en dessous du niveau du plus mal loti. Il ne serait pas juste que certains partent à 57 ans et d'autres à 62? Alors tout le monde partira à 64. Il ne serait pas juste que la pension de certains soit calculée sur les 6 derniers mois et d'autres sur les 25 dernières années ? Alors la retraite sera calculée pour tous sur toute la carrière. Il n'est pas juste que dans le privé chaque enfant donne deux ans de cotisations et dans le public un an seulement? Alors plus aucune femme n'y aura droit.

 

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