L’école se fane, et tout le monde s’en fout…

Le débat est vif par rapport à la perspective du déconfinement scolaire. Ainsi, en dépit des postures idéologiques, il convient d'appréhender les enjeux concrets sur le plan épidémiologique mais aussi social. Au-delà, se profilent effectivement le rôle de l'éducation et de l'école, ainsi que le souci que nous prodiguons à nos enfants. A l'aune de la crise, faut-il repenser l'institution scolaire?

A partir du 11 mai, l’école devrait donc se « déconfiner » progressivement, et accueillir à nouveau les élèves sur tout le territoire - avec de nombreuses disparités cependant…

Il est assez impressionnant de constater à quel point cette perspective de reprise scolaire peut attiser des critiques, des accusations, de l’hostilité, des cris d’horreur…Partout, on s’insurge de l’irresponsabilité du gouvernement, de son allégeance aux lois du marché, de sa volonté de sacrifier son peuple au nom des impératifs économiques, de son amateurisme et de ses contradictions… Et je ne peux que souscrire à ces dénonciations extrêmement consensuelles.

Néanmoins, certains enjeux sont aux abonnés absents, de la part même de ceux qui devraient peut être les mettre en avant : où se situe l’intérêt prioritaire des enfants? Y-a-t ’il un sens à défendre, envers et contre tout, le modèle d’une scolarisation obligatoire?

Retourner à l’école? Les enjeux politiques…

Les problèmes sanitaires et logistiques

Il est inutile de s’appesantir sur les problématiques organisationnelles de la reprise scolaire : tout a déjà été dit et dénoncé, sans qu’aucune ligne directrice claire ait pu être énoncée par l’exécutif…La gestion gouvernementale relève au mieux de l’improvisation, des effets d’annonce et de discours, si ce n’est des mensonges d’Etat et de la manipulation, avec une incapacité à prendre en compte les enjeux concrets du terrain, les risques, les inquiétudes, etc.
Les tribunes, les pétitions, les articles argumentés foisonnent. Les syndicats s’insurgent, les parents se rebiffent, les enseignants menacent de se retirer….On peut légitimement se demander qui, face à cet unisson, serait assez masochiste pour émettre une voix quelque peu dissonante…

L’ambiguïté des principes et les réalités….

Pour l’Elysée, cette réouverture s'imposerait avant tout pour lutter contre les inégalités creusées pendant le confinement, soulignant ainsi l’illusion d’une continuité pédagogique. Le 13 avril dernier, lors de son allocution, Emmanuel Macron affirmait effectivement : "trop d’enfants, notamment dans les quartiers populaires et dans nos campagnes, sont privés d’école sans avoir accès au numérique et ne peuvent être aidés de la même manière par les parents. Dans cette période, les inégalités de logement, les inégalités entre familles sont encore plus marquées. C’est pourquoi nos enfants doivent pouvoir retrouver le chemin des classes". Le 28 avril, Edouard Philippe évoquait de son côté un « impératif pédagogique et de justice sociale » ; « La réouverture des écoles est nécessaire pour garantir la réussite éducative des élèves, notamment les plus vulnérables d'entre eux dont la scolarité souffre terriblement du confinement ».

Sur le fond, on ne peut que valider un tel discours…Cependant, on peut aussi s’étonner - et personne ne s’en prive - de ce soudain revirement social et de cette attention portée aux inégalités, chez un président qui prônait jusque-là une libéralisation à outrance de tous les secteurs de la société, en faveur des premiers de cordée…Ainsi, le cœur sur la main, Mr Macron découvrait les discriminations scolaires trois ans après son élection, alors même que ses orientations politiques n’avaient contribuer qu’à les creuser, à accentuer les disparités territoriales, à démanteler les services publics et remiser toujours plus la possibilité d’une certaine égalité des chances. Liberté en marche, peut-être, mais sans égalité ni fraternité…
Comme le souligne Paul Devin « à l’école, lorsque l’insuffisance des moyens enseignants créait de graves discontinuités, faute de remplaçants dans les territoires les plus populaires, a-t-on véritablement fait les choix les plus favorables au retour de l’égalité ? ».
Ainsi, compte tenu des fractures sociales de plus en plus béantes, la reprise scolaire en temps épidémique ne pourra qu’accentuer les inégalités territoriales, tant par rapport à la possibilité de faire véritablement école que face aux risques concrets de contamination.

Les enjeux collectifs du déconfinement scolaire

Les motivations politiques de la réouverture paraissent donc très ambiguës, et il parait assez légitime d’y percevoir des intentions plus économiques qu’éducatives. Dans cette logique, les réactions virulentes des syndicats et des enseignants ne semblent pas dénuées de légitimité.
Cependant, même si les intentions politiques ne sont sans doute pas fondées sur un désir de protection, de justice et d’égalité, faut-il jeter le bébé et l’eau du bain? Faut-il d’emblée s’insurger, sans pour autant étudier avec lucidité les enjeux? Peut-on considérer que la reprise scolaire pourrait avoir un sens véritable, indépendamment des tartufferies qui la sous-tendent? Retourner à l’école, est-ce une menace ou une opportunité, tant pour les enfants que pour l’institution scolaire?

Critiquer pour critiquer ?

Faire de la reprise scolaire un enjeu uniquement politicien consisterait à instrumentaliser de façon assez abjecte les besoins prioritaires de nos enfants. Par exemple, Mme Lepen n’hésite pas à critiquer le déconfinement scolaire, en énonçant sa crainte que les enfants, à leur tour, ne tombent malades – sans prendre en compte les éléments objectifs du point de vue épidémiologique évidemment….Dans sa rhétorique habituelle, elle peut d’ailleurs sous-entendre que la décision de rouvrir les écoles aurait été planifiée sous l’influence de forces obscures (les lobbys économiques mondialistes, pour reprendre ses termes favoris) : “Je ne sais pas sous quelle pression cette décision a été prise”…La crainte de l’autre, le repli sécuritaire, le démantèlement de l’éducation, le creusement des inégalités et des discriminations, la peur et les passions tristes, les fausses informations, l’attisement des réflexes grégaires et des réactions collectives irrationnels, les discours démagogues et populistes ; autant de dynamiques qu’il convient de ne pas alimenter en créant des polémiques permanentes, sans examiner la réalité des enjeux sous-jacents.

En conséquence, commençons par envisager les éléments concrets concernant les risques, du point de vue des données actuelles concernant la diffusion et la virulence du coronavirus.

Eléments médicaux et épidémiologiques

Avec le confinement, le R0 du Covid-19 - c’est-à-dire le nombre moyen de personnes contaminées par un sujet vecteur- aurait baissé de 3,3% à 0,5% : la circulation virale a donc été largement réduite, autorisant une reprise prudente des activités sociales. Evidemment, on se situe très loin d’une immunité de groupe (au 11 mai, environ 6% de la population aura été immunisée d’après certaines projections), et de nouvelles vagues ne sont donc pas exclues…

Le Conseil scientifique avait initialement préconisé une rentrée scolaire différée en septembre, du fait de l’importance du risque de transmission dans les lieux de regroupement massif. Cependant, il était également reconnu que, « en l'état actuel des connaissances au plan épidémique, le risque de formes graves est faible dans cette population. Le risque de contagiosité individuelle chez les jeunes enfants est incertain, mais paraît faible ». Par ailleurs, le Conseil scientifique préconise des mesures de protection qui vont effectivement être complexes à organiser au niveau des établissements scolaires : « mise en conformité des sanitaires dans les écoles, mise à disposition de solutions hydro-alcooliques, agencement des salles permettant le respect des distances interindividuelles etc. », ainsi que la nécessité de garantir la distanciation sociale.
Cependant, le rôle des enfants dans la transmission virale est de plus en plus nuancé. Par ailleurs, les formes graves dans la population infantile paraissent exceptionnelles, et en rapport avec des facteurs individualisés de fragilité. Dans les grandes séries étudiées en Chine et en Italie, les cas pédiatriques ne représentent que 1 à 3% de l'ensemble des cas. Ce sont le plus souvent des formes pauci-symptomatiques (rhinorrhée, toux, fièvre) voire asymptomatiques, les formes graves étant très rares (moins de 1%). Les infections à Covid-19 sont donc difficiles à distinguer des infections saisonnières banales, mais font néanmoins courir un risque théorique de contamination de l'entourage. Cependant, le rôle des enfants dans la transmission parait finalement assez minoritaire. En Chine, la plupart des cas pédiatriques ont succédé à une contamination par l'entourage adulte. Il semble donc que la contagiosité des enfants soit très inférieure à celle des adultes.

Comme l'a confirmé le Directeur général de la santé Jérôme Salomon le 23 avril lors d'une audition à l'Assemblée nationale, en France "il y a fort peu d'enfants admis à l'hôpital et encore moins en réanimation. Les extrêmement rares décès sont parvenus chez des enfants ayant des pathologies extrêmement lourdes".

Ainsi, certaines associations de pédiatres recommandent sans ambiguité le retour en collectivité et la reprise scolaire, en se basant sur les données épidémiologiques actualisées. De fait, le COVID-19 semble épargner les enfants : « Les facteurs de division du risque par rapport aux adultes sont de l’ordre de 1/10.000 pour les décès, de 1/1000 pour les formes graves, 1/100 pour les hospitalisations, 1/3 sur le pourcentage de PCR positives. Ceci est particulièrement vrai chez l’enfant de moins de 10 ans ». En conséquence, contrairement aux situations observées avec de nombreux virus respiratoires, les enfants sont moins souvent porteurs du Sars-Cov-2 que l’adulte et les données disponibles sur la contagiosité des enfants entre eux et vers les adultes confirment un très faible risque de transmission, en particulier en ce qui concerne les jeunes enfants. Dès lors, d’un point de vue épidémiologique, le rôle des enfants dans la dynamique de l’épidémie chez l’adulte parait modeste et concernerait plutôt les adolescents de plus de 15 ans. En l’occurrence, le risque d’infection pour les adultes relève surtout du contact entre adultes eux-mêmes (enseignants, personnels et parents groupés en sortie d’école).

Au final, pour les associations de pédiatre, « sous réserve de l’application de mesures barrières, le retour en collectivité ne semble pas représenter un risque significatif pour des adultes contacts ».

Voici quelques-unes des sources sur lesquelles s’appuient ses spécialistes :

« Dans la littérature internationale et sur une cohorte de patients hospitalisés en France comportant plus de 200 enfants, aucun facteur de risque spécifique n’a été identifié pour les quelques formes graves décrites chez l’enfant, du fait de la rareté de ces formes. Les populations qui pourront être classées comme « à risque, » le seront par prudence et par extrapolation aux autres virus respiratoires connus ». Dès lors, pour les pédiatres, même les enfants suivis pour une maladie chroniques peuvent et devraient être rescolarisés….

En Chine, pays d'où la pandémie est partie, la revue Pediatrics rapporte 2 143 cas d'enfants chinois, dont 125 cas graves mais seulement 18 critiques et 1 seul décès. Dans le monde, seulement 2% des personnes contaminées par le coronavirus sont des enfants ou des adolescents.

De surcroit, il semblerait que le coronavirus se réplique moins chez les enfants, pour des raisons encore mal expliquées. Les adolescents sont un peu plus exposés souligne aussi Jérôme Salomon. Une étude menée mi-mars en Islande sur un groupe cible de 564 enfants de moins de 10 ans, rapporte que 38 d'entre eux (soit 6,7%) se sont révélés positifs au SARS-CoV-2, tandis que 1183 des 8635 personnes âgées de 10 ans ou plus (soit 13,7%) ont obtenu des résultats positifs. Dans les analyses impliquant des participants jusqu'à 20 ans, il a été observé une augmentation progressive avec l'âge du pourcentage de tests positifs.

Nous bénéficions dorénavant de l’analyse des données issues d’un cluster de cas émanant d’un lycée de l’Oise (320 élèves et personnels du lycée et 341 membres des familles) : sur les 26% des personnes contaminées, la majorité des sujets infectés étaient adolescents ou adultes (82%); les moins de 14 ans ne représentaient que 1% des cas. Et 10,9% des membres de l’entourage familial avaient finalement été contaminés.
Cela souligne d’une part que l’immunité collective sera difficile à atteindre, même à proximité d’un foyer de contamination important. Et, d’autre part, que les adolescents les plus jeunes ont joué un rôle très restreint dans la transmission virale.

Des analyses épidémiologiques ont également pu être produites à partir d’un cluster dans les Alpes. En février 2020, les autorités sanitaires françaises ont été informées d’un cas confirmé de coronavirus SRAS-CoV-2 chez un Anglais ayant séjourné dans un chalet des Alpes françaises. Une enquête a été menée afin d’identifier les cas secondaires. Dans cette étude, le cas d’un enfant infecté a permis de confirmer que celui-ci n’a induit aucune contamination, malgré l’intensité d’interactions étroites avec de nombreux sujets contacts au sein d’établissements scolaires notamment, ce qui confirme à nouveau une dynamique de transmission différente en population infantile.

Ainsi, il semble plus que probable que les enfants de moins de 15 ans, et surtout de moins de 10 ans, soient bien moins à risque de forme sévère de Covid-19 que leurs « aînés », et qu’ils ne contribuent pas de manière significative à la diffusion virale. Dès lors, Un enfant qui retourne à l’école ne se met probablement pas plus en situation de risque que dans son milieu familial. Ce sont surtout les adultes de l’école (enseignants, employés, parents qui amènent et viennent chercher leurs enfants) et les adolescents qui semblent le plus à risque et doivent maintenir absolument des règles strictes de distanciation et de protection.

Intérêt spécifique porté à l’enfant dans sa globalité

Le conseil scientifique se préoccupe des données épidémiologiques à l’échelle de toute la population. Mais, ses membres ne semblent pas particulièrement préoccupés par la situation spécifique des enfants. Or, les pédiatres se soucient davantage de la santé infantile, dans toutes ces déclinaisons. Ainsi, ils appréhendent également la santé physique et mentale, les besoins éducatifs et de stimulations sociales, et les risques inhérents au confinement familial.

« La communauté scientifique s’entend sur un point : la COVID-19 n’est pas très dangereuse pour la très vaste majorité de la population pédiatrique. Les enfants sont donc confinés, essentiellement, pour protéger leurs grands-parents », indique l’Association des pédiatres du Québec. Jusqu’à quel point peut-on accepter, d’un point de vue social et collectif, de « sacrifier » nos enfants sans véritable légitimité scientifique? Ne serait-il pas plus pertinent et juste de confiner les sujets à risque, tant sur le plan de la transmission que des complications?

Comme le rappellent certaines associations pédiatriques (l’AFPA et le GPIP), « historiquement, les pédiatres ont toujours favorisé la scolarisation et la mise en collectivité des enfants souffrant de pathologies chroniques même graves. Tous les enfants y compris ceux suivis pour une maladie chronique peuvent et doivent retourner à l’école ». Pour les pédiatres, « la poursuite d’une scolarisation à domicile ne peut concerner que quelques cas particuliers, sur avis du médecin référent ».
Ainsi, dans la mesure du possible, il faudrait favoriser le retour dans son établissement scolaire de chaque enfant, dans le souci de son bien-être relationnel et psychique, ainsi que par rapport à ses possibilités de développement et à ses perspectives d’avenir. Partout, on revendique, en temps « normal », les principes de l’inclusion scolaire, en dépit parfois des obstacles concrets au-delà des principes. Je m’étonne de la fragilité de ces slogans, dont on peut questionner la sincérité, dès lors que la crise sanitaire amène à brandir la réclusion des enfants comme nouveau mot d’ordre…

 Adaptation des gestes barrières

Sur le plan des pratiques, il parait évident que le respect des mesures barrières doit être adaptée aux différentes tranches d’âge, compte-tenu non seulement du degré d’intégration possible et de faisabilité, mais aussi des risques objectifs. Ainsi, le port d’un masque dans les crèches, les écoles maternelles pour les enfants sans pathologie sous-jacente grave ne parait ni nécessaire, ni souhaitable, ni raisonnable. En revanche, le port de masque pour les adolescents ainsi que pour les adultes en charge d’enfants doit être impératif… Evidemment, il convient de renforcer les mesures d’hygiène, les règles collectives de distanciation, etc. Par ailleurs, il faut pouvoir appréhender des cas singuliers, qui exigeront telle ou telle mesure spécifique, et prévoir quelques exceptions de prudence. Selon les pédiatres, « seuls quelques enfants suivis pour des pathologies rares et graves par des sur-spécialistes et en situation de grande vulnérabilité de par leur état clinique ou leurs traitements, peuvent nécessiter des précautions particulières. La rédaction d’un certificat de contre-indication temporaire à la scolarisation, idéalement par le pédiatre spécialiste référent en lien avec le médecin traitant permettrait d’identifier ces cas très exceptionnels ».

 Des doutes persistants

Certes, quelques incertitudes perdurent, notamment du fait de la description récente de formes atypiques de symptômes inflammatoires avec vascularite, proches de la maladie de Kawasaki, chez de jeunes enfants hospitalisés. En région parisienne, 25 cas ont ainsi été hospitalisé en réanimation, avec un état d’inflammation multi-systémique associant fréquemment une défaillance circulatoire avec des éléments en faveur d’une myocardite. Sur le plan évolutif, ces manifestations cliniques évoluent rapidement après le « pic » symptomatique. Au niveau national et international, aucun cas mortel n’a été déploré. L’alerte avait été lancée par le National Health Service (NHS) au Royaume-Uni, faisant état d’une douzaine d’enfants hospitalisés, pour la plupart positifs au Covid-19.
Actuellement, il n’y a pas de véritables inquiétudes sur le plan de la santé publique, mais la nécessité de maintenir une veille sanitaire et de mieux cerner les enjeux sur le plan physiopathologique.
Ces quelques rapport de cas ne constituent en aucun cas d’une contre-indication à la reprise de scolarisation…
Cependant, j’ai pu constater auprès de nombreuses familles un véritable vent de panique induit par ces informations, mal comprises et contextualisées - le confinement n’aidant d’ailleurs pas à rassurer et à relativiser…

Le risque zéro n’existe pas…

 Tout vie sociale et scolaire suppose de se confronter à des risques infectieux - au-delà de la confrontation à l’altérité, au groupe, aux règles commune, au savoir, avec sa dimension de déstabilisation…Cependant, on sait aussi que cette confrontation à des pathogènes, pour la plupart inoffensifs, contribue à stimuler le système immunitaire, et à permettre à l’organisme de se défendre au mieux lors d’expositions inévitables à toute sorte de micro-organismes (à moins de survivre sous une bulle aseptique…). Cette année, 10 enfants sont décédés de la grippe en France. La rougeole a fait 140 000 décès dans le monde, en 2018 - alors qu’il existe un vaccin efficace…L'an dernier, la pneumonie a tué 800 000 enfants de moins de cinq ans, soit 15 % du nombre total de décès infantiles dans le monde….Des millions d’enfants meurent par manque de vaccins, d’antibiotiques et de traitements par oxygène…
Il ne s’agit pas de jouer au petit jeu des comparaisons morbides et des batailles de chiffre, mais de rappeler certaines réalités que nous occultons la plupart du temps. De fait, la situation épidémique actuelle constitue un attracteur attentionnel tout à fait inédit, qui tend à polariser les consciences individuelles et collectives. Comme le suggère Alain Damasio, il s’agit là d’une « focale » qui crée « les conditions d’une visibilité optimale et exclusive ».
« Cette bulle nous aveugle et ça nous englue. Elle grégarise nos pensées et nos perceptions ». Ainsi, on peut en perdre le sens des réalités, des priorités et des besoins spécifiques des enfants, du fait d’un accaparement par une charge massive d’angoisse collective, qui tend à surplomber et à recouvrir les éléments de réalité, voire de bon sens.

Les enjeux sociaux du « volontariat » scolaire

 

Selon un récent sondage Odoxa – France Info – Le Figaro, 63% des français seraient hostiles à la réouverture des écoles et établissements à partir du 11 mai, et
64% d’entre eux n’auraient pas l'intention d'envoyer leurs enfants à l'école lors de la levée du confinement. Par ailleurs, 82% jugeraient favorablement le droit donné aux parents de ne pas confier leurs enfants à l’école.
On voit bien les brèches qui risquent de s’insinuer profondément dans le cadre de l’école républicaine et de l’idée d’appartenance commune, au-delà des préférences, des situations, ou des inquiétudes singulières. La défiance à l’égard de l’école, de l’extérieur, du social, va également s’exacerber, tant sur le plan des réalités qu’au niveau des représentations et des vécus. De fait, l’école ne semble plus être perçue comme un lieu d’émancipation, mais comme une menace qu’on tend à instrumentaliser…
Car, 60% des français considéreraient que la décision politique de déconfinement scolaire a été avant tout prise pour permettre la reprise professionnelle des parents…
Ce qui suppose déjà de considérer que le travail n’est qu’un instrument d’aliénation, d’exploitation et d’asservissement à une logique de productivité et de profit. Or, on peut aussi considérer que la praxis professionnelle confère également un rôle social, une intégration, un statut identitaire, voire même une forme d’émancipation et de satisfaction à construire en commun - évidemment, il s’agit là des situations de travail non précarisées, prolétarisées, dénigrées, préservant la dignité, la reconnaissance et le respect…Est-ce si choquant de penser que, de surcroit, l’école confère effectivement la possibilité pour les parents d’avoir un investissement social au-delà du cadre domestique?…
Certains n’auront de toute façon pas le choix, car il s’agit pour eux de pouvoir tout simplement gagner leur vie afin de garantir leur survie au quotidien. Enfin, pour d’autres, privilégiés, il y a peut-être même l’envie de reprendre une activité non digitalisée, sur le terrain, de retrouver un cadre collectif, un plaisir à travailler, de renouer avec l’interaction, avec les rencontres….dans des conditions de sécurité et de protection adéquates, évidemment…Car, moins le travail réel, concret et incarné reprend, plus l’activité se prolonge dans une sphère d’abstraction dématérialisée, vidé du lien et de la présence, plus grand est le risque d’un démantèlement des cadres institutionnels et légaux, d’une destruction du code du travail, d’un empiètement sur le temps privé, d’une perte des finalités collectives et sociales, de la solidarité interpersonnelle, etc.

Au-delà de la fracture scolaire, c’est un authentique délitement social qui se profile…En effet, d’après le sondage cité, ce sont les familles les plus modestes qui devraient majoritairement refuser de renvoyer leurs enfants dans les établissements scolaires. Ainsi, parmi les parents acceptant de scolariser leurs enfants à partir du 11 mai, 17 % seulement ont des revenus modestes (moins de 1.500 euros net mensuels par foyer), 36 % des revenus "moyens" (entre 1.500 et 3.500 euros) et 48 % sont plus aisés (plus de 3.500 euros).
Ainsi, va inéluctablement se creuser la fossé culturel entre l’Ecole et les classes populaires, déjà largement décrit par Bourdieu. Et c’est la démocratisation scolaire qui va en pâtir, au bénéfice de l’accentuation des inégalités sociales, des replis identitaires et communautaires, et d’une forme de ségrégation insidieuse….
Le ministre de l'Éducation nationale a beau préciser que, même si l'école ne sera pas obligatoire à partir du 11 mai, l'instruction le sera, personne n’est dupe de ces effets d’annonce et de la mascarade de la continuité pédagogique. « Notre but, c’est que 100 % des élèves soient reliés à leurs écoles, leurs collèges et leurs lycées. Certains seront présents physiquement, d’autres le seront à distance ». Inutile d’être un sociologue émérite pour savoir que les familles qui ont pu maintenir un semblant de cadre scolaire sont celles les mieux dotées en termes de capital culturel et économique…
Alors, oui, on peut largement souscrire à l’indignation des syndicats, qui dénonce le manque chronique de volonté politique de de moyens concrets mis à disposition pour entraver le creusement des inégalités. Pour cela, « il faut des moyens des actes forts, des outils », comme le clame Francette Popineau, co-secrétaire générale du Snuipp-Fsu. Cependant, faut-il pour autant s’opposer au déconfinement, sous prétexte que cette attention aux inégalités, au décrochage, ne serait qu’un alibi? Rouvrir l’Ecole ne va certes pas régler ces questions de fond ; mais il parait certain que la poursuite du confinement scolaire va les aggraver… Parfois, un peu de pragmatisme peut amener à vouloir opter pour le moindre mal. D’autant plus que le virus continuera certainement à circuler lors de la rentrée de septembre….Certains enfants auront alors été privés de scolarisation pendant presque 6 mois. Alors oui, reprendre, même pour quelques semaines, cela a du sens. Cela permet de renouer a minima le contact avec le cadre scolaire, de restaurer, même temporairement et partiellement, une dynamique de socialisation, de reprendre des rythmes, de se sentir appartenir à un collectif…Et d’extraire les enfants à l’emprise du repli et des angoisses au quotidien. Car le message de la reprise est aussi symbolique : l’Ecole existe toujours, elle ne s’est pas évaporée, de même que les camarades ou les enseignants. Il existe encore des institutions fonctionnelles, tout n’a pas été dévasté.
Sinon, les enfants risquent de rester captifs des fantasmes et des projections anxieuses de leurs familles, sans possibilité de relativiser, de faire un pas de côté, de se représenter un ailleurs, un après. Revenir à l’école, c’est réintroduire de la temporalité, de la scansion, de l’espoir et de la confiance…Et c’est adresser un message qui ne soit pas saturé de peur et d’insécurité…C’est lutter contre l’exigence irrationnel de sécurité triste - il faut regarder les faits en face… C’est soutenir la tolérance des enfants face à l’imprévu et à l’inquiétant, sans les faire basculer dans la panique et l’enfermement. « Aujourd’hui, dans les pays développés, nos technococons sont si bien matelassés, nos conforteresses si bien protégées, notre hygiène si complète, que la moindre attaque nous paralyse puis suscite une réaction immunitaire disproportionnée » (Alain Damasio). « Rien de plus contagieux que la peur » : mais est-ce vraiment ce que nous souhaitons transmettre à nos enfants?

Les différentes fonctions de l’école

Ces enjeux autour du déconfinement scolaire nous amène en tout cas à nous interroger sur la fonction de l’Ecole : s’il s’agit simplement de « faire cours », de transmettre les éléments du programme, et d’assurer un suivi à minima, on pourrait effectivement penser que la continuité pédagogique à domicile est suffisante et que, tant la présence de l’enseignant que le cadre collectif, peuvent être considérés comme superflus. Au mieux, on pourrait considérer que l’école est une garderie destinée à permettre l’activité professionnelle des parents.
Malheureusement, je crains que les réticences et les résistances à l’égard de la reprise scolaire ne tendent à entériner cette vision tronquée et mutilée de l’institution scolaire. L’école ne serait pas indispensable, on pourrait différer de plusieurs semaines ou mois la rescolarisation sans aucun effet pour les élèves, il faudrait même être solidaire en refusant, par principe, le déconfinement, dans l’intérêt des enfants et de leurs familles…N’est-pas là une façon d’achever le mammouth, alors que des intérêts privés et lucratifs bavent déjà sur le cadavre. N’est-ce pas une posture masochiste qui consisterait à dénigrer le rôle essentiel et irremplaçable des enseignants et de l’école publique?
Certains témoignages d’enseignants me laissent perplexes : « On va les plonger (les élèves de maternelle) dans un environnement complètement abstrait, imprévu, stressant, pour RIEN, rien d’utile pour eux »
=> Ne peut-on considérer que le retour à l’école puisse au contraire constituer un message rassurant? En tout cas, il me semble un peu péremptoire de qualifier d’emblée cette reprise scolaire d’inutile et de désorganisante. Quand je vois l’état de nombreuses familles après des semaines de confinement, la confusion, le perte des repères, la déstructuration du quotidien, l’emprise des écrans, etc, je ne perçois vraiment pas le retour à l’école comme inepte…
« Ceux qu’on choisit de fragiliser davantage, ce sont des enfants très jeunes, qui découvrent à peine l’école, au prétexte de sauver l’économie et créer notre immunité collective ».
=> En tant que pédopsychiatre, j’ai justement le sentiment que ce sont justement ces jeunes enfants que l’on sacrifie, et plus particulièrement les plus vulnérables, à une période développementale tout à fait décisive en termes d’apprentissage et de socialisation. L’intégration scolaire peut alors contribuer à compenser partiellement les carences éducatives, et à éviter un creusement majeur des inégalités sociales.
« Bien sûr que c’est difficile pour tous les enfants d’être confinés mais pour la plupart d’entre eux, être enfermés à la maison avec leurs parents est bien moins anxiogène que ce qu’ils vivront si les écoles rouvrent »
=> Il faut peut-être pouvoir se décentrer de sa propre situation sociale, et ne pas projeter ses propres préjugés : pour certaines familles précaires, le confinement est un désastre, qui risque de laisser de lourdes séquelles. Pour certains enfants, c’est un véritable enfer, et une perte de chance peut-être irréversible par rapport à leur devenir…On se situe là bien au-delà du stress éventuellement induit par les adaptations du cadre scolaire aux mesures de protection….
Par ailleurs, on évoque la notion de « télétravail dégradé » lorsque les parents doivent assurer la garde de leurs enfants et la continuité scolaire en plus de leur investissement professionnel. Mais il faudrait également penser le corollaire de cette situation, à savoir la présence parentale dégradée, susceptible de générer des tensions, du délaissement, et de favoriser l’exposition des enfants à des médias supplétifs : chacun devant son écran, et tout ira pour le mieux. L’école serait pire?…
D’autant plus que, dans mon travail d’accompagnement auprès des familles, je constate de plus en plus un effet d’usure et de saturation. Certains parents reconnaissent avoir complètement « lâché » leur délégation pédagogique, et cherchent uniquement à préserver un climat familial de plus en plus menacé…
« Nous n’avons aucune garantie que les fameux décrocheurs reviendront à l’école. De nombreux élèves étaient déjà absents avant les mesures officielles de confinement »
=> Par-delà la résignation, il faut aussi considérer que la prolongation du confinement et le volontariat scolaire vont induire une véritable épidémie de décrochage scolaire dans l’après-coup…La reprise de l’école a aussi une fonction préventive et il s’agit peut-être d’éviter un délitement trop profond du lien social avec l’institution scolaire.
« Je ne vois pas en quoi un accueil partiel de quelques-uns (ceux que les parents accepteront de remettre à l’école), va tout à coup résoudre la problématique de la pauvreté ou de la maltraitance infantile »
=> Certes…Donc, si on ne peut traiter la précarité sociale et les violences intrafamiliales dans leur intégralité - ce qui n’est d’ailleurs pas la vocation de l’Ecole-, il vaut mieux jeter l’éponge et abandonner complètement ces enfants à leur triste sort…Foutus pour foutus…Ce n’est pas avec cette culture de la résignation que l’on va réinsuffler des perspectives d’espérance au niveau collectif et institutionnel…
« Les enfants violentés l’étaient avant le confinement et les moyens mis à notre disposition étaient déjà insuffisants. Ce n’est pas une demi-journée d’accueil à l’école tous les deux jours qui va les sauver de leur enfer familial ».
=> l’Ecole n’a effectivement pas pour finalité d’empêcher la maltraitance, ni de préserver les enfants de certains environnements délétères. Cependant, l’institution scolaire peut jouer un rôle de tiers, peut garantir une fonction de médiation, de surveillance, de prévention, d’alerte…Et tout cela n’est pas négligeable, même si cela n’est pas suffisant…Pourquoi le dénigrer? Pourquoi le jeter aux orties?
« Je ne peux pas assumer non plus, qu’en étant présente le 11 mai à l’école, je donne à un employeur la possibilité d’obliger un parent fragile à reprendre prématurément le travail et à s’exposer au virus en emmenant son enfant à l’école ».
=> Ce qui laisserait penser que l’école n’aurait comme fonction sociale que de permettre aux parents d’aller se faire exploiter par des employeurs cherchant à extraire leur force de travail au détriment de leur santé, épidémie ou pas. L’école ne pourrait pas soutenir les enfants, mais elle devrait protéger les travailleurs! Alors là oui, il faudrait mieux faire disparaitre l’institution scolaire comme rouage du système capitaliste….L’école à la maison pour empêcher l’aliénation et la prolétarisation! 
Avant de vouloir protéger les travailleurs à leur place, il serait déjà de bon aloi de savoir ce que les principaux concernés pourraient souhaiter : certains ont peut-être besoin de reprendre leur activité pour ne pas sombrer dans la misère, pour retrouver un rôle social, une reconnaissance…Peut-être que certains attendent impatiemment de pouvoir exercer leur savoir-faire, dans le respect de leur sécurité, évidemment. Par ailleurs, ceux qui participent de l’économie présentielle n’ont pas le choix depuis le début du confinement : ils ont dû maintenir leur activité professionnelle, quitte à délaisser leurs enfants sans pouvoir les accompagner au niveau de la fameuse « continuité pédagogique ». En ce qui concerne le droit de retrait, cela concerne l’inspection et la médecine du travail, et ce n’est pas à l’institution scolaire de devenir une variable d’ajustement…

Comme le souligne Antoine Prost, « les professeurs ne se rendent pas compte qu’en disant qu'on n’a pas besoin de retourner en classe, ils sont en train de nier leur propre existence ». « Je vois pour ma part dans la reprise du travail pédagogique après le confinement une occasion exceptionnelle pour les professeurs de montrer qu’ils ne sont pas seulement des hauts-parleurs mais qu’ils pratiquent un véritable métier ».
« C’est étonnant cette façon qu’ont les enseignants de se dévaloriser. Ils disent par avance "On va nous instrumentaliser, on va se servir de nous pour en faire travailler d’autres". Mais le métier qu’ils font est riche, noble, passionnant ! Pourquoi le défigurer en le voyant comme un auxiliaire d’autre chose ? Ils servent à bien plus qu’à garder les enfants! S'ils se mettent à penser qu’ils sont là pour garder les enfants, il n’y a plus de raison ni de les former ni d’aller les recruter loin : il suffit de payer des gardiens… L’école n’est pas une garderie enfin ! ».

Au-delà de la transmission de contenus, l’école et ses enseignants ont évidemment un rôle relationnel et de médiation à l’égard des dynamiques d’apprentissage. Par sa présence, l’enseignant organise la travail, accompagne les élèves dans leur singularité, stimule et oriente, alimente les processus de recherche et de réflexion, attise la curiosité, insuffle des questionnements et du recul, constitue un interlocuteur investi d’un savoir et d’une mission…L’enseignant institue également du commun, contribue à tisser le sentiment d’appartenance collective, favorise la tolérance, la compréhension, aide à s’émanciper de ses attachements primaires sans les renier…

Reprendre : pourquoi et comment?

Alors soyons clair : il parait absolument indispensable et non négociable de garantir des conditions de sécurité optimales pour tous les personnels intervenant sur les établissements scolaires : enseignants, ATSEM et AVS, animateurs des Centres de Loisirs, personnels municipaux, agents d’entretien, etc.
C’est effectivement une condition sine qua non, tout en soulignant que le risque de contamination est surtout significatif entre adultes ou avec de grands adolescents.
Par ailleurs, il est évidemment prévu que les enseignants ayant un profil à risque par rapport au Covid-19 pourront poursuivre leur activité en télétravail. Ceux qui ne sont pas identifiés comme tel auront-ils la légitimité d’exercer un droit de retrait à leur propre initiative personnelle, par rapport à leur propre crainte ou à une volonté d’exprimer un refus? En cas de situation problématique identifiée sur tel ou tel établissement, il faut sans doute activer les dynamiques institutionnelles compétentes (CSE, syndicats, médecine du travail…), mobiliser collectivement, sans s’arroger le droit d’agir unilatéralement de son propre chef…

Faire société

Outre les apprentissages, l’Ecole constitue à l’évidence une expérience de socialisation et de vivre-ensemble, intégrant à la fois les différences et des règles communes. Il s’agit d’apprendre le respect, les limites, les compromis ; ici, on n’agrège pas seulement des individus, mais il s’agit de faire groupe et d’expérimenter toutes les déclinaisons du social, de se représenter la participation à un devenir commun. Et d’apprendre que le travail peut être une source d’émancipation, de créativité et de plaisir partagé…

Comme le souligne Marc Burlat, « l’école est “ENSEMBLE“, dans le lieu sacré au sens anthropologique et axiologique du terme (et non religieux), lieu protégé et privilégié, dédié à cet “acte“ d’être l’école, avec la constitution d’un groupe de pairs autour d’un catalyseur. Ce catalyseur selon les méthodes, les modes, les situations, le type d’apprentissage, peut être à la fois un guide, un professeur (celui qui enseigne), un “instituteur“ (celui qui fonde), un révélateur, bref, un enseignant, actif et bienveillant, rigoureux et adaptable… »

Eviter les situations de détresse psychologiques et de carence éducative

Les psychologues du King’s College London ont pu souligné les effets psychiques du confinement chez les adultes : prévalence élevée de symptômes de détresse psychologique et de troubles mentaux, épuisement émotionnel, symptômes dépressifs, manifestations anxieuses, troubles du sommeil, éléments traumatiques, etc. Les tensions relationnelles et familiales sont également susceptibles d’être exacerbées, avec des risques d’agressivité voire de violence. Cependant, la situation des enfants confinées semblent peu documentée, en dépit de ses conséquences tangibles. Les enfants issus des milieux les plus précaires, les moins stimulant sur le plan affectif, linguistique, ou cognitif, se trouvent livrés à eux-mêmes, sans échappatoire ni tiers. Des régressions développementales majeures risquent d’apparaître dans l’après-coup, et la reprise de toute forme de socialisation sera sans doute très compliquée après plusieurs mois de déracinement institutionnel -d’autant plus que tous les relais associatifs, éducatifs ou thérapeutiques sont également gelés. Alors, oui, un peu d’école, même à dose homéopathique cela peut faire du bien, sans en attendre des miracles. Cela peut éventuellement éviter de sombrer dans un marasme complet, cela peut toujours entretenir certaines acquisitions fragiles, cela peut certainement permettre de maintenir un lien aux autres et à des figures d’étayage essentielles…

Le Défenseur des Droits, Jacques Toubon, rappelle ainsi que cette fermeture crée et exacerbe des "inégalités sociales, culturelles, économiques, qui frappent particulièrement les enfants considérés comme pauvres ou très pauvres”. Il faudrait donc donner la priorité, dans la réouverture de l’école, à ces enfants défavorisés ou décrochés.

 La situation des enfants les plus jeunes : retour d’expérience

Contrairement aux idées reçues, les enfants les plus jeunes souffrent sans doute davantage du déconfinement. D’une part, ils n’ont pas à leur disposition des capacités de représentations et de symbolisation suffisamment élaborées pour tisser du sens et poser des paroles concernant la situation. Cette précarité narrative entrave leurs possibilités de « mettre à distance » l’intensité des vécus émotionnels, autrement qu’à travers le comportement ou des manifestations « symptomatiques ». D’autre part, les enfants les plus jeunes sont particulièrement réceptifs aux climats d’angoisse, aux perturbations des rythmes, aux ruptures de lien, aux déstructurations des habitudes et des rituels. De surcroit, ils ont des besoins spécifiques au niveau développemental, du fait de l’existence de périodes sensibles pour l’acquisition de telle ou telle compétence cognitive. Ainsi, des mois de privation en termes d’interactions, de socialisation, de stimulations éducatives adéquates peuvent avoir des effets pérennes et difficilement récupérables. Il ne faut donc absolument pas banaliser, avec des propos du genre : ils sont en maternelle, ce n’est que de la garderie, il n’y a rien de dramatique à ce qu’ils n’aillent pas à l’école…Pour certains enfants vivants dans des environnements carencés, la scolarisation précoce joue un rôle déterminant, à même de garantir la poursuite des apprentissages…Il faut donc valoriser le rôle fondamental des équipes d’école maternelle, et ne surtout pas dénigrer leur fonction. Enseignants, ne devenez pas vos propres fossoyeurs !

Lutter contre la numérisation de l’école

A l’évidence, le capitalisme numérique va saisir l’opportunité de cette crise pour étendre encore plus son emprise, notamment dans le domaine scolaire. La poursuite du télé-enseignement, la crainte de la dimension collective et incarnée de l’école, sont autant de pain béni pour les intérêts privés qui souhaitent dématérialiser l’école, et faire de l’éducation un marché lucratif parmi d’autres. Ainsi, il convient prioritairement de lutter pour préserver le groupe, la présence, les liens et les échanges, si l’on veut éviter un devenir funeste pour l’institution scolaire. Enseignants réfractaires, ne sciez pas la frêle branche sur laquelle l’école se tient encore…Pour protégez l’école, il faut la faire vivre, il faut qu’elle fasse encore sens et autorité pour les enfants et leur famille ; il faut insuffler un désir d’école, désigner les manques qui émergent dès qu’elle s’éclipse….

La souveraineté parentale au détriment de l’obligation scolaire : vers une libéralisation de l’instruction ?

De façon démagogique - pour contourner le mécontentement des familles - ou stratégique - afin d’éviter une trop forte affluence - le gouvernement a donc acté le principe de volontariat concernant la reprise scolaire : les parents décideront. Côté parents d’élèves, c’est plutôt le soulagement : « C’est bien normal que la décision finale d’envoyer ou non leur enfant à l’école leur revienne », estime Rodrigo Arenas, coprésident de la FCPE. Est-ce vraiment si légitime? Par-là, on ouvre la porte à un mode de gouvernance fondé sur l’arbitraire et la peur, sur le libre-arbitre individuel érigé en principe absolu, sur la toute-puissance des parents au-delà du commun…Comment les familles peuvent-elles prendre une décision sereine et raisonnées, alors même que circulent des angoisses collectives envahissantes? Déléguer cette décision aux parents, n’est-ce pas leur imposer une responsabilité très pesante à l’égard des besoins et de la sécurité de leurs enfants, en dédouanant les responsabilités politiques de l’Education Nationale ? Les familles ne devraient-elles pas exiger que ce soient les pouvoirs publics qui se positionnent clairement et les dégagent d’un choix cornélien ?

 Ainsi, le Défenseur des droits déplore-t-il que ce retour à l’école se fasse sur le principe du volontariat : « cela donne l’impression que ce sont les familles qui ont le moins besoin de l’école qui vont pouvoir tranquillement décider si c’est plus confortable d’aller à l’école que de rester confinées ». Pourtant, les violences intrafamiliales ont aussi explosé depuis le début du confinement. Le Conseil scientifique reconnaît ainsi l’existence d’“enjeux sociétaux”, “en particulier pour les enfants ayant fait l’objet d’un signalement et leur famille, l’absence d’école pouvant favoriser des situations de maltraitance…
De plus, la reprise des classes peut-elle vraiment s’accorder avec le volontariat si l’on veut respecter et promouvoir les principes de l’Ecole Républicaine : « les déclarations associant la reprise des classes au volontariat tendent à creuser ces inégalités qui prévalaient avant la crise sanitaire, arrachant de notre École la notion d’assiduité et d’obligation scolaire » (Marc Burlat).

Ces brèches dans le socle commun de la scolarisation viennent finalement donner un coup d’accélérateur fatal aux processus de libéralisation et de « plate-formisation » de l’Ecole. De plus en plus, l’institution scolaire risque de se démanteler, et d’être accaparée par une logique de marché ainsi que par l’intervention de prestataires privés, sur la base de l’adaptation de l’offre à la demande, c’est-à-dire aux souhaits des familles. Certains vont jusqu’à dénoncer la pertinence même de la classe qui, si elle est un lieu de socialisation, serait un obstacle aux apprentissages individuels. Dès lors, le développement des offres privées de soutien apparait comme inéluctable, de façon à pouvoir garantir la liberté des choix pédagogiques, des préférences en termes de contenus et de modalités d’enseignement, avec une individualisation renforcée du scolaire…
Comme le rappelle Paul Devin,  « le modèle libéral d’une école mise en marché suppose, en réalité, de renoncer à la démocratisation. Bien sûr que l’école actuelle est loin d’avoir réussi à réduire les inégalités mais, pour autant, doit-on accepter des évolutions qui en produiront davantage ? ».

Le télétravail scolaire et l’hypocrisie de la continuité pédagogique

En ce qui me concerne, mes enfants ont pu bénéficier d’un accueil sur un établissement scolaire depuis le début du confinement. Cela m’a permis de poursuivre mon activité de soignant, et c’est tout à fait inestimable - je remercie d’ailleurs chaleureusement les enseignants et personnels de mairie mobilisés. Mais il ne faut évidemment pas penser que les enfants accueillis font classe et qu’ils sont réellement encadrés pour faire des activités scolaires. Soyons clairs, il fallait effectivement que les enfants soient gardés, ce qui n’a rien de péjoratif.
Mes deux enfants sont scolarisés respectivement en maternel et en élémentaire. Pour le premier, la continuité pédagogique a consisté a recevoir de temps en temps, par mail, des propositions d’activité. Pour le second, l’enseignante adressait quotidiennement un plan de travail de plusieurs pages. Voilà en quoi consistait le télétravail des enseignants et, franchement, en ce qui nous concernait, il ne s’agissait pas d’en faire plus - ce qui n’est sans doute pas le cas de familles plus en décalage avec l’institution scolaire…Mais qu’on ne fasse pas croire que cet enseignement à distance remplaçait d’une quelconque façon l’investissement relationnel dans la classes. Et que ce travail prenait autant de temps et d’énergie que l’enseignement en « présentiel » - et qu’il serait absolument impossible de concilier temporairement un peu de présence sur site et une poursuite à minima du « télétravail » - en tout cas dans certaines situations.
Peut-on vraiment penser que l’enseignement à distance, qui plus est pour les situations les plus difficiles, peut être autre chose qu’un slogan mensonger?

Voici ce qu'en pensent les professionnels concernés : « Pour le sujet présent, les vertueuses annonces de condition d’inscription au CNED ne sont que poudre de perlin-pimpin : si les familles qui ne reviendront pas seront parfois celles qui justement ne se sont pas connectées, elles ne vont pas s’inscrire au CNED. En outre, comment refaire classe en renouant tous les fils épars si plusieurs manquent à l’écheveau ? ».
Que faire face à ces constats réitérés par les enseignants : « La grande majorité de mes élèves, je les ai déjà perdus. Ce sont ceux qui viennent de familles particulièrement modestes et, il ne faut pas se mentir, ce sont aussi ceux qui nous posent le plus de problème en cours. Si on ne les oblige pas à revenir, ils ne vont pas se remettre au boulot de chez eux juste parce que le ministre insiste sur l'instruction obligatoire. C'est délirant… ou hypocrite ». 
Voici également le témoignage, recueilli par Télérama, d’une enseignante qui croit « aux vertus du crayon, de la rature et de la lecture sur papier » : « Les portes de l’école se sont fermées sur une institution qui va mal, avec des enseignants épuisés et certains élèves de plus en plus éloignés de la culture scolaire ». « L’école est un miroir des inégalités. Cette banalité saute aux yeux aujourd’hui : les élèves favorisés s’approprient l’enseignement à distance, tandis que d’autres disparaissent des radars. On a affaire à deux mondes totalement distinct »
Saphia Aït, vice-présidente de SOS Racisme, alerte également de son côté : « le cours en présence effective est le seul fil qui empêche certains de décrocher. Sa disparition brutale leur fait courir un risque immédiat »
L’institution scolaire doit-elle alors se résigner, et accepter de sacrifier ses élèves les fragiles sur l’autel de nos peurs collectives, aussi légitimes soient-elles?

 Réinventer l’Ecole?

Et si, au-delà de la résignation et du démantèlement, cette crise permettait d’aborder de front les enjeux des inégalités et du décrochage scolaire? Et s’il fallait se saisir de ce bouleversement comme d’une opportunité pour refonder l’idée d’Ecole républicaine, au-delà de l’égalitarisme formel, pour repenser les pratiques et les moyens?

Ailleurs...

L’école a déjà commencé à se déconfiner dans d’autres pays européens, et il serait intéressant de se décentrer un peu et d’y jeter un oeil. Par exemple, depuis le 15 avril, les danois expérimentent : les cours en extérieur sont privilégiés, certains locaux sont convertis en établissements scolaires….Pourquoi ne pas investir les musées, les terrains de sport, les bibliothèques?

En Allemagne, les établissements scolaires commencent également à reprendre, en commençant par les élèves les plus âgés, ce qui ne fait pas forcément consensus : « Nous aurions souhaité que ce soit la pédagogie qui prime, c’est-à-dire que ce soit les écoliers les plus jeunes qui reviennent d’abord à l’école car ce sont eux qui ont le plus besoin de comprendre ce qui se passe », estime Tom Erdmann, président de la Fédération berlinoise du syndicat allemand de l’éducation, GEW.
« Pour eux, la présence à l’école est essentielle. En même temps, ce sont des enfants qui ont de gros besoins affectifs. On se touche beaucoup, on se prend dans les bras et ils demandent des câlins. Tout cela, il va falloir leur apprendre que ce n’est plus possible. Pour contrebalancer, nous allons essayer de tourner la chose de manière ludique, de peindre des masques respiratoires de manière rigolote, etc. » témoigne également une enseignante.
« La seule chose dont nous soyons désormais certains, c’est que l’école à la maison en permanence et sans règles, c’est intenable ».

 Revalorisation du rôle des enseignants

Plus que jamais, la rupture scolaire devrait nous amener à souligner le rôle essentiel et irremplaçable des enseignants, l’importance de leur présence, de leur investissement, et la nécessité d’une véritable reconnaissance sociale de leur travail…
Les enseignants prennent en compte la singularité de chaque enfant, le rapport particulier qu’il entretient avec l’apprentissage, ses besoins spécifiques. Ils entretiennent un lien intime, basé sur la rencontre et les échanges réguliers avec les enfants. Ce faisant, ils apprennent à connaitre véritablement leur rapport au savoir, leurs appréhensions, et ce qui peut les amener à dépasser leurs inhibitions ou leurs blocages…A ce titre, leur rôle pédagogique, mais aussi social, est inestimable, et les conséquences du confinement scolaire pour les élèves les plus fragiles devraient justement le mettre en évidence, plutôt que de contribuer à le dénigrer…
Alors oui, applaudissons également les enseignants, ce qui ne supposent évidemment pas d’en faire des héros, mais de reconnaitre l’importance et la valeur de leur rôle pour notre société!

 Faire preuve de créativité et enseigner autrement

 Il parait évident que, dans un premier temps, les conditions d’enseignement vont se trouver bousculées…Et cela sera sans doute encore le cas en septembre, car le coronavirus continuera de circuler…. Ce n’est pas tant la classe en elle-même, que les temps plus informels, les cours de récréation, les sorties de classe qui vont d’ailleurs s’avérer compliqués à gérer sur le plan des mesures de protection.
Ainsi, il va falloir innover, être créatif sur le plan de l’organisation, en utilisant les ressources architecturales de tel ou tel établissement, ou en aménageant les contraintes.
Cela sera peut-être l’occasion d’envisager un autre rapport aux lieux, à l’espace. Certains préconisent ainsi d’investir l’extérieur, d’enseigner en plein air, de s’installer dans les parcs et les squares : « le 11 mai, les enfants auront vécu confinés deux mois. Deux mois à manquer d’air et d’espace pour la plupart d’entre eux, deux mois aussi à regarder les écrans plus que d’ordinaire. Ils étaient déjà trop sédentaires, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les voilà maintenant quasi immobiles ». Pourquoi, dès lors, ne pas profiter de la reprise scolaire pour favoriser les temps en extérieur, l’activité physique, des activités tournées vers la découverte de la nature? "Professeur·e·s des écoles ; enseignant·e·s, formateurs-trices ; éducateurs et éducatrices de tous ordres : osez!".

Pourquoi ne pas se saisir de cette « crise » pour inventer de nouvelles différenciations pédagogiques? Pour revoir les priorités scolaires? De fait, les injonctions scolaires traditionnelles consistent avant tout à remplir les obligations de programme, à se conformer aux orientations ministérielles, sans prendre en compte la singularité des situations et des priorités. Au-delà des contenus théoriques, peut-on envisager de revoir les méthodes, les pratiques et les réalités concrètes?

En s’inspirant des méthodes de l’éducation populaire, ne pourrait-on proposer un temps éducatif différencié, composés d’activités qui permettraient de redonner à l’élève l’estime de lui-même et la découverte de son environnement naturel et culturel ? Ne pourrions-nous pas limiter l’explosion des inégalités déjà à l’œuvre et nous réinventer nous-mêmes ?", comme le suggère Barbara Romagnan.

Où sont passées les revendications d’inclusion scolaire, les perspectives du vivre-ensemble, alors que les élèves les plus fragiles sur le plan social et des apprentissages se trouvent laissés pour compte?
Ne faudrait-il pas saisir les effets de manque pour insuffler un désir d’école? En effets, les enfants et les adolescent réalisent actuellement que l’école, au-delà des enjeux pédagogiques et académiques, est aussi un lieu essentiel de socialisation, de partage et d’émancipation…

L’école, un combat!

Un petit décentrement historique et géographique peut sans doute nous permettre de mieux saisir le sens et la chance que représente l’école pour nos enfants.
Rappel : sous la Troisième République, les lois Jules Ferry ont rendu l’école gratuite, l’instruction obligatoire et l’enseignement public laïque. Ces lois constituaient d’abord une victoire sur la droite monarchiste, et ont constitué un pas décisif dans la dynamique républicaine, via la « République des instituteurs » (Mona Ozouf) et l’oeuvre éducative et sociale des instituteurs hussards noirs, portant un projet d’émancipation du peuple souverain…

Un détour par d’autres contrées devrait également nous rappeler l’opportunité tant collective et individuelle de l’école. Par exemple, le film « Sur le chemin de l’école », narre les histoires d’enfants des quatre coins du monde pour lesquels, aller à l'école constitue un véritable périple. L'envie d'accéder au savoir, d'avoir de meilleures conditions de vie que leurs parents, leur donne ce courage…
Au Kenya, Jackson, 11 ans, doit marcher 15 km dans la savane et éviter les animaux sauvages avec sa petite sœur. Dans les montagnes de l'Atlas, au Maroc, Zahira, 12 ans, rejoint son internat au terme de 4 heures de marche sur des chemins caillouteux.
En Argentine, Carlos, 11 ans, traverse à cheval les plaines de Patagonie, avec sa petite sœur comme passagère. En Inde, Samuel, 13 ans, qui a perdu l'usage de ses jambes et des bras, est emmené à l'école par ses deux frères, qui poussent ou tirent son fauteuil roulant pendant plus d’une heure sur des chemins à conditions difficiles….

Rappelons nous également la situation collective des enfants dans d’autres pays : par exemple, en Afghanistan, l’éducation des filles reste un défi majeur. Dans ce pays en guerre depuis quarante ans, où s’affrontent talibans, branche locale du groupe Etat islamique et forces gouvernementales, les écoles sont régulièrement attaquées. Les établissements réservés aux filles sont particulièrement ciblés. Près de la moitié des jeunes Afghans en âge d’être scolarisés, dont une majorité de filles, ne peuvent fréquenter l’école…
Le nombre d'attaques contre des écoles en Afghanistan a presque triplé entre 2017 et 2018 (de 68 à 192) ce qui a causé une réduction importante du nombre d'enfants scolarisés…Plus de 1000 écoles ont du fermer en 2018, privant quelque 500.000 enfants de leur droit à l'éducation. 3,7 millions d'enfants en âge d'aller à l'école, soit près de la moitié des enfants âgés entre 7 à 17 ans, ne poursuivent aucune scolarité. 

En dépit des risques, des traumatismes, les cours cependant essayer de reprendre, coute que coute, dans des décombres ou des tentes, afin de ne pas complètement briser les espoirs et les rêves d’une génération entière d’enfants…

Au-delà des instrumentalisations politiques : défendre le droit à l’éducation et à la socialisation

Le droit à l'éducation est un des droits universels de l’Homme, inscrite dans la Convention relative aux droits de de l’enfant de 1989. Tout être humain a le droit d'apprendre à écrire et à lire et, grâce aux connaissances transmises par l’éducation, à acquérir un développement moral et citoyen au sein de la société. L'éducation de l'enfant permet aussi le développement social, économique et culturel d'une société.
Ainsi, les parents n'ont pas la légitimité de refuser à leurs enfants le droit à l’éducation : l’intérêt supérieur de l’enfant doit primer en toute circonstance. Comme le rappelle l’UNICEF, l’école doit effectivement « préparer l'enfant à assumer les responsabilités de la vie dans une société libre, dans un esprit de compréhension, de paix, de tolérance, d'égalité entre les sexes et d'amitié entre tous les peuples et groupes ethniques, nationaux et religieux, et avec les personnes d'origine autochtone ».

L’UNICEF s’inquiète d’ailleurs des « conséquences potentiellement dévastatrices que le COVID-19 peut avoir sur les droits des enfants une fois la pandémie passée ».
"Nous savons que, dans toute crise, les jeunes et les plus vulnérables souffrent de manière disproportionnée. La pandémie ne fait pas exception", a déclaré Henrietta Fore, directrice générale d’UNICEF.
"Une génération entière d’enfants – 91% des enfants du monde - a vu ses études s’interrompre au cours des derniers mois. Or, les précédentes fermetures d’école nous ont appris que les enfants, en particulier les filles, maintenus en dehors de l’école pour une durée prolongée ont moins de chances d’y retourner une fois que les salles de classe rouvrent leurs portes.Nous savons aussi qu’en dehors de l’école, les enfants sont davantage exposés à la violence, à l’exploitation ou aux abus. De plus, dans un grand nombre de pays, 2 enfants sur 3 sont victimes de punitions violentes de la part des adultes avec qui ils vivent. Ces enfants sont encore plus en danger en période de confinement, alors que l’accès aux services de protection est limité"…
Il est parfois bon de rappeler certaines réalités…
80 % des violences faites aux enfants ont lieu dans le cadre intrafamilial. Le nombre d’appels au 119 a ainsi augmenté de plus de 20 % depuis le début du confinement et même bondi de plus de 80% par rapport à l’avant-confinement sur les dernières semaines…L’école ne servirait vraiment à rien?

Où en est-on de notre responsabilité collective à l’égard de nos enfants? Allons nous enfin prendre en considération et protéger ceux dont nous devons garantir l’avenir

« Nous avons 3, 4, 10, 12 ou 15 ans. Nous sommes 140 000 enfants, probablement plus, exposés à la violence entre nos parents, dans nos foyers. Souvent victimes nous-mêmes, nous sommes deux chaque semaine à mourir. En 2016, 131 des nôtres ont été tués, 67 au sein de leur famille. Nous sommes officiellement 52 000 chaque année à subir des violences physiques et psychologiques, et bien plus nombreux qui n’en parlons pas. Plus de 165 000  à subir des viols ou tentatives de viols, souvent d’une personne de notre famille. Nous sommes des enfants, des adolescents, de tous les milieux sociaux, filles et garçons, victimes de violence.
Alors que nous avons peur dans notre foyer, les mesures qui nous protègent de l’épidémie en cours, dans le même temps nous y enferment et nous mettent davantage en danger. L’isolement actuel rend encore plus difficile à percevoir les signes des violences que nous vivons. Nos écoles sont fermées et la vigilance dont nous bénéficions n’est plus possible.
Notre silence est un cri, entendez-le ! »

Evidemment, l’école ne peut pas tout, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne peut rien… - en partenariat notamment avec les PMI, les éducateurs de l’ASE, les travailleurs sociaux, le milieu associatif, les soignants des institutions pédosychiatriques, les élus engagés, etc….Tous ces dispositifs doivent pouvoir accueillir à nouveau, et en priorité, les enfants les plus fragiles, en respectant évidemment des règles optimales de sécurité.
L’institution scolaire et ses enseignants sont un vecteur essentiel d’émancipation pour les enfants, une chance inestimable, une priorité absolue pour notre devenir collectif. Affirmons avec force son rôle, donnons enfin à ceux qui portent l’école les moyens d’agir, la reconnaissance qui leur est due, dès maintenant et au-delà de la crise épidémique!

« Celui qui ouvre une porte d’école ferme une prison » Victor Hugo

 

 

 

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