Acculturer le soin, l’éducation et le travail social (2) : quelques faits

Au-delà des grands principes sous-tendant l'acculturation des services publics à la logique marchande, examinons les effets concrets sur les pratiques à travers certaines réformes dans le domaine du soin, de l'éducation et du travail social : précarisation, décollectivisation, plateformisation, rentabilité, dématérialisation, délaissement...En avant toute !

Après avoir abordé certains principes de la managérialisation des services publics, déclinons désormais quelques exemples concrets dans le domaine des « métiers de la relation » : soin, éducation, travail social.

Commençons donc par un petit détour à propos des annonces de ce cher Emmanuel Macron lors de sa récente visite marseillaise : dans cinquante établissement « laboratoires », les directeurs d’école seraient désormais libres de « choisir » leur équipe en recrutant directement leurs enseignants, et de mettre sur pied des méthodes "radicalement nouvelles en déployant des innovations pédagogiques" – « une école du futur » en alignement total avec la doxa néolibérale prônant « l’autonomisation » des établissements sur le mode de l’entreprise. Dès lors, les enseignants devront évidemment adhérer, ne pas protester, se montrer malléables, mais aussi accepter de promouvoir des indicateurs positifs pour valoriser l’action de la direction. D’autant plus que cette fonction de direction sera également soumise à la hiérarchie du rectorat, l’inspecteur d’académie pouvant tout simplement démettre le directeur en cas de non-conformité aux exigences de rentabilité et d’optimisation.

Ce type d’annonce vient totalement occulter le fait que c’est l’abandon délibéré des pouvoirs publics qui a plongé certains établissements scolaires dans des situations absolument iniques, et non pas le désinvestissement des équipes pédagogiques…Mais la communication présidentielle escamote subtilement l’enjeu concret des moyens alloués à l’école publique, préférant l’appel à la responsabilité des acteurs, au « courage » et à « l’innovation ». Ainsi, les quartiers populaires, précarisés, délabrés, isolés, de la Cité Phocéenne constitueront un parfait galop d’essai pour expérimenter des logiques entrepreneuriales dans le champ des Communs et accentuer le désengagement de la solidarité collective.

En parallèle, selon une information rendue publique par les syndicats de l’enseignement, 2630 enseignants contractuels de l’académie de Créteil (regroupant les départements de Seine-Saint-Denis, du Val-de-Marne, et de la Seine-et-Marne) auraient reçu, début juillet, un courrier leur signifiant que leur contrat ne serait pas reconduit…Pour le rectorat, il n’y aurait pas de « manque de besoins »…Sans commentaire (les collégiens entassés dans des classes bondées en plein crise pandémique, et ayant subi un nombre invraisemblable d'heures de cours annulées et non remplacées apprécieront….)

A nouveau, il s’agit donc, sans ambages, d’appliquer les méthodes de management issues du secteur privé lucratif, en oubliant le sens de missions et des pratiques…

Et, quoi de plus efficace qu’un bon vieux chantage au financement pour acculturer tout le monde à cet esprit, d’un coup sec.

Ainsi, dans le champ du médico-social, la réforme Sérafin-PH va désormais fonder le financement sur « l’objectivation des besoins » des personnes accompagnées - enfin, des "bonnes personnes" susceptibles de rentrer dans certaines catégories prédéfinies et exprimant les "bons" besoins …ça promet de la bonne vieille cotation à la pelletée, avec un succès garanti comme pour la tarification hospitalière à l’activité (T2A).

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Et puis, fort de cette glorieuse expérience, les institutions psychiatriques sanitaires seront elles-aussi, dès 2022, financées par compartiments, en prenant en compte la file active et l’activité. Encore une fois, il s’agit donc d’instituer le rendement, le turn-over, pour ne pas dire le délaissement ou l’abandon, le tout enrobé d’une pitoyable démagogie ayant bien du mal à masquer un autoritarisme bureaucratique de derrière les fagots. Et si, d'une façon ou d'une autre, vous pensez que les "usagers" doivent être informés de ces évolutions, vous verrez ce qu'il vous en coûte de mettre en acte la démocratie sanitaire. A bon entendeur....

‌Le fait est que les impératifs sont prioritairement gestionnaires, voire idéologiques. Car, au-delà du dépeçage budgétaire et des objectifs de désengagement de la solidarité publique, il s’agit aussi de promouvoir la désinstitutionalisation à marche forcée, ainsi que la mise au pas normative des pratiques.

Par exemple, les CMPP sont actuellement financés par forfait en prix de journée : quand un enfant et sa famille viennent sur site pour une prise en charge thérapeutique - ou plusieurs -, la sécurité sociale verse un montant journalier fixe au centre, qui inclut également toute l'activité informelle : synthèses cliniques, réunions avec les partenaires, travail social, démarches, etc. Ce financement peut également couvrir d'autres types d'intervention non facturables proposés par ces structures : accueil de crise pour les adolescents, consultations périnatales et de petite enfance avec les PMI, les services de néonatologie, etc. Jusque-là, l'ARS pouvait moduler le forfait en fonction des particularités de certains CMPP (profil de la population accueillie, prix du foncier, activités cliniques supplémentaires non facturables...). Mais, de façon unilatérale et autoritaire, les tutelles ont décidé d'uniformiser le prix de journée, en nivelant évidemment par le bas...Dès lors, il faudra faire plus d'actes avec les mêmes moyens, ou rendre "facturable" ce qui ne l'était pas, ou abandonner certaines activités cliniques tout à fait indispensables sur certains territoires...

En outre, ces dispositifs institutionnels sont de plus en plus mis à mal par la politique de « plateformisation » extensive, qui non seulement tend à privatiser et à ubériser l’offre de soins, à introduire une précarisation et une discontinuité des parcours thérapeutiques, mais qui vise aussi à normaliser et à contrôler les pratiques. En avant pour le démantèlement des lieux thérapeutiques, du travail en équipe, et de la durée nécessaire au prendre soin !

Voilà, cependant, ce que nous rappelle Hervé Bokobza, à propos de la lutte pour préserver les singularités institutionnelles : "Chaque institution crée ses codes, ses procédures, ses protocoles ; ils constituent sa trame existentielle, ils dessinent le cadre de travail, essentiel au repérage des contre attitudes négatives ou pathogènes ; ils permettent de lutter contre les dérives d'un fonctionnement terrain vague ou à l'inverse d'un fonctionnement machinique. Mais ces constituants ne vous intéressent pas car ils ont pour objet de lutter contre l'homogène, la standardisation ou la stigmatisation. Pas d'étalonnage, mais justement, la mise en place d'un dispositif institutionnel à même de rendre compte de la spécificité de chaque soin, de l'écart qu'il y a entre le protocole et la spécificité de chaque prise en charge. C'est de l'hétérogène que surgir l'espace créatif dans tout collectif de soins" (Manifeste d'un psychiatre outragé).

Nonobstant, la mise en place des plateformes de coordination et d'orientation est l'une des 22 réformes sociales prioritaires suivies par l’Élysée et Matignon, avec délégation de la Direction Interministérielle de la Transformation pour accélérer son déploiement "en identifiant les bonnes pratiques". Après contractualisation avec des "professionnels libéraux volontaires et qualifiés" (psychomotriciens et ergothérapeutes pour bilans et interventions,  psychologues pour bilans), la plateforme procèdera à un versement après service fait - selon une approche strictement rééducative et opératoire. Lors de la mise en place de ces plateformes au niveau départemental, voici les "conditions de réussite" présentées par les ARS :

- "Une forte motivation et volonté des professionnels, alimentée notamment par la conscience de la réponse que représente ce dispositif au chaînon manquant dans l’ensemble du parcours des enfants avec un TND (trouble neurodéveloppemental)" : soyez convaincus d'agir pour le Bien, tout esprit critique s'avérant manifestement rédhibitoire

- "Une habitude à travailler en réseau et si possible une connaissance du fonctionnement en «plateforme», permettant une connaissance fine du territoire et de ses acteurs, ainsi qu’une fluidité dans le travail partenarial" : c'est vrai qu'il faut mieux avoir intégré des habitudes de flexibilité, d'agilité, et ne s'être pas trop engagé dans une pratique institutionnelle située, pour bien surfer sur les flux

- "Une volonté de contribuer à la montée en compétences des partenaires (médecins adresseurs, paramédicaux libéraux, etc.),en s’appuyant sur son expertise et/ ou expérience en matière de TND/ TSA" : du haut de votre plateforme, vous allez donc pouvoir expliquer aux professionnels continuant à accueillir et à rencontrer ce qu'il faut faire....

- "Un médecin en interne présentant, en plus d’une connaissance des TND, des qualités de leadership et de communication, indispensables pour asseoir la légitimité de la plateforme, de son équipe et mobiliser durablement ses partenaires, notamment les autres lignes 2" : il faut donc un manager, et pas un clinicien, puisque de toute façon il faudra prendre des décisions à partir de dossier et de compte-rendus de bilans. Par ailleurs, l'objectif sera manifestement de déployer un beau plan marketing pour mettre toutes les institutions au pas, sans trop tergiverser. On traite des troubles, pas des personnes !

- "Une éthique professionnelle s’inscrivant dans le plein respect des recommandations de bonnes pratiques professionnelles de la HAS" : visiblement, l'éthique consiste désormais à se soumettre aux normes, plutôt que de s'inscrire dans le lien et la reconnaissance. C'est la règle qui doit contraindre et obliger, plutôt que la rencontre et la prise en compte de la vulnérabilité.

En filigrane de ce profil du parfait manager technocrate communicant, se dessine le repoussoir absolu : un clinicien engagé dans une pratique située, pris dans des liens, capable de questionner le sens des interventions et la nature des dispositifs, respectueux de la parole, à même de prendre en compte le négatif, de douter, d'interpeler, de critiquer, d'apprendre, d'être affecté....

Lors de ces présentations, on apprend également que " le « parcours diagnostic précoce » doit durer maximum un an, renouvelable une fois". Par ailleurs, quand la Plateforme de Coordination et d'Orientation reçoit un enfant qui présente un TSA, il est alors orienté vers la PDAP (Plateforme Diagnostic Autisme). Il peut donc y avoir des allers retours entre PCO et PDAP". Bon,  là ce n'est plus du soin, c'est carrément Mario Bros....

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"Lorsqu'un système de santé est organisé sur le modèle d'une usine de voitures, un humain ne vaut plus que par le capital qu'il génère pour les actionnaires dont le désir insensé se voit traduit par les "experts", ces mandarins qui font du Savoir Médical l'instrument d'une Vérité totalitaire" (Michel Peterson et Marie Normandin, préface au "Manifeste d'un psychiatre outragé" de Hervé Bokobza). "Dans le domaine du soin, dont l'écoute est une modalité cardinale, la pensée de l'Unique et de la Force - celle de l'ignorance et de la folie technocratiques - reflète une volonté de puissance, une pulsion de destruction de l'autre".

Alors que, dans un contexte de pénurie et de saturation, il conviendrait prioritairement de renforcer, de soutenir, de pérenniser, de promouvoir l’attractivité des conditions concrètes de travail, on préfère sacrifier, délibérément…En conséquence, les postes ne sont plus pourvus, les professionnels s’épuisent, et on leur demande de faire toujours plus, tout en les dénigrant et en leur refusant la moindre reconnaissance.

Que ce soit dans le médico-social ou le sanitaire, la dégradation des conditions d’exercice alimente ainsi la fuite et le désengagement, dans la souffrance et la colère. Par exemple, d’après une consultation menée par l’ordre national des infirmiers 40% des infirmiers affirment vouloir changer de métier. Depuis le début de la pandémie. 77% d’entre eux estiment que leur métier n’est pas mieux reconnu par les pouvoirs publics depuis la crise. Il faut donc se préparer à un phénomène de "grande démission", qui va contribuer à aggraver encore le travail des quelques irréductibles résistants, dont le masochisme sera mis à rude épreuve...

Comme le souligne Frédéric Worms, ce qui est fondamentalement négligé dans l’affaire, c’est « le soutien au soutien : le soutien politique aux relations humaines de soutien ».

Dans le même temps, les Agences Régionales, droites dans leurs bottes, en passeront de plus en plus par des « manifestations d’intérêt » pour « aller chercher plus d’innovations de la part des prestataires d’offres » ...

Évidemment, pour répondre à ces appels d’offre, il faudra une envergure et une flexibilité suffisantes, ce qui suppose des regroupements de structures et une mutualisation des moyens. De fait, les géants de l’entrepreneuriat solidaire, tel le groupe SOS, ne cessent de croitre, en instaurant notamment des processus de « filialisation » et en privatisant, avec l’aval des autorités locales, des établissements publics. Ainsi, on observe un phénomène de concentration des structures associatives, contribuant à la perte du contact avec le terrain et à la financiarisation de l’activité…

L’autre facteur qui pousse aux mutualisations, voire aux fusions, est la hausse globale du niveau d’exigence lié au poids des réglementations. Les tâches administratives deviennent tellement lourdes pour alimenter l’avidité de l’hydre bureaucratique qu’il faut dégager du personnel spécifiquement dévolu à cela – au détriment des professionnels engagés dans des pratiques concrètes….

Ainsi, les Contrats Pluriannuels d’Objectifs et de Moyens (CPOM), les négociations autour des « frais de siège » contraignent de plus en plus les structurent à se regrouper pour bénéficier d’un effet d’échelle et renforcer les fonctions de support et de direction – au détriment des missions réelles et du projet associatif initial…Cette centralisation extensive induit effectivement des logiques technocratiques et une forme de déracinement accentué - toute ressemblance avec l'hypertrophie bureaucratique de certains régimes totalitaires n'est sans doute pas fortuite... Par ailleurs, il n’y aura plus de diversité et de spécificités sur le terrain, ni de viabilité pour les structures plus ancrées dans des réalités locales. Les associations pléthoriques vont effectivement devenir hégémoniques, qui plus est pour remporter les appels à projet et capter les financements.

En outre, cette révolution culturelle et organisationnelle dans la gouvernance du médico-social entretient une forme de domination autoritaire du siège par rapport aux établissements, des directions administratives par rapport aux professionnels. De fait le siège devient l’interlocuteur de référence des autorités de tutelle, à la fois pour la négociation des CPOM, pour la réalisation budgétaire, mais aussi pour la définition des projets associatifs et des axes prioritaires en termes d’intervention. De plus en plus, les institutions sont donc sommées d’adhérer de plain-pied aux plans régionaux de santé ou aux priorités définies par l’agenda politique, sans aucune marge de manœuvre quant à la spécificité et à l’ancrage historique de leurs pratiques. L’ANAP préconise d’ailleurs de valoriser les fonctionnements en « dispositifs », de « prévoir une plus grande transversalité des postes et de la gestion des ressources humaines », c’est-à-dire de démanteler toutes les dynamiques collectives et institutionnelles. Désormais, la notion de « projet » devient envahissante : il faut en permanence s’adapter, se réajuster, à court terme ; il faut « innover », faire plus avec moins, quitte à faire mal ou à faire n’importe quoi…L’important, c’est l’illusion d’être réactif, adaptable, agile…Or, trop tergiverser empêche l’agilité. De fait, « les projets d’optimisation continue des processus représentent de puissants moyens d’obtention d’avantages concurrentiels au meilleur coût », et c’est tout ce qui compte. Si on produit de la merde, on la produira de façon efficiente et disruptive et nos diagrammes seront dynamisés. Car, dans des « logiques d’itération très rapides et fluctuantes », il faut absolument tendre vers une logique de flux. Il faut donc fluidifier les usagers, et éliminer ceux qui accrochent, qui résistent, qui s’engluent.

Ainsi, « l’agilité se matérialise par une orientation « services » et s’instrumente par la conjonction de plusieurs vecteurs » :

  • la motivation rationnelle des ressources humaines 
  • des processus reconfigurés en continu
  • l’usage intensif des nouvelles technologies
  • la capacité à sauter de branches en branches sans savoir pourquoi

Oui, oui, on parle bien des nouvelles orientations managériales dans le domaine du Soin, de l’Éducation et du Travail Social…intéressement, émulation concurrentielle et prime aux résultats, discontinuité, déracinement perpétuel, dématérialisation…De l’anti-Commun corrosif à haute dose.
On s’agite, on s’agite, pour exister encore un peu, pour survivre, car de toute façon, le Projeeeeet !! définitif est celui d’abraser toutes les institutions publiques au Karcher :

  • réduction drastique des dotations budgétaires et mise en place de financements à la personne => il va falloir devenir séducteur et racoler sec pour appâter le client, tout en sélectionnant des usagers solvables et bien présentables, à haut potentiel d’impact
  • Investissement dans la pair-émulation : pourquoi financer des professionnels, les usagers pourront eux-mêmes prodiguer services et prestations…

De surcroit, dans le domaine associatif, tout un ensemble de travail non reconnu et précarisé (service civique, bénévolat, volontariat, stages, etc.) tend de plus en plus à se substituer aux formes professionnelles instituées. Ces formes de travail flexibles et rentables, prônées au nom de la citoyenneté, s’inscrivent dans des processus de déréglementation, de désinstitutionalisation, de décollectivisation, de responsabilisation et d’individualisation du travail : la face « civique » du néolibéralisme…

J’en passe, et des meilleures….

En tant que soignants de CMPP, nous avons reçu récemment un mail de notre direction associative, nous proposant de participer à une plateforme souhaitant peser dans la campagne présidentielle de 2022 : la "Voix Solidaire", initiative lancée par la FEHAP (Fédération des Établissements Hospitaliers et d’Aide à la Personne privés solidaires). Or, quelle surprise de découvrir sur ce site de nombreux documents de l'Institut Montaigne analysant notamment la politique et les programmes de Macron de façon élogieuse ou proposant des stratégies innovantes (type "e-santé, augmentons la dose!", ou "filière santé, gagnons la course à l'innovation"), un rapport d'Autisme France (association militante contre le soin et pour la désinstitutionnalisation), des articles préconisant une accentuation du "virage ambulatoire" ou bien l'augmentation du reste à charge pour les patients et le démantèlement de la sécurité sociale ("il semble que la couverture complète des soins ne soit pas un objectif immédiatement légitime au regard de la littérature économique. D’un point de vue de l’efficience, il apparaît en effet optimal de laisser un reste à charge, de préférence plafonné et plus élevé sur les soins les plus prévisibles, afin de respecter les choix individuels d’assurance et de limiter le risque d’aléa moral et donc de modérer les dépenses de santé")....Bref, sous couvert de concertation et de démocratie participative, il s'agit ni plus ni moins d'une propagande assez décomplexée. On nous invite donc à "militer", à "être acteur" et à "comprendre les enjeux en consultant des contenus", en participant à une plateforme numérique manifestement très orientée politiquement....Dès lors, on peut légitimement s'interroger sur la finalité et la récupération de tels dispositifs...

Dans le domaine du soin psychique, voici par exemple ce que l'on peut glaner sur la fiche "Quinquennat Macron, le grand décryptage Santé", rédigé par Angèle Malâtre-Lansac (directrice déléguée à la santé, Institut Montaigne) et Laure Millet (responsable du programme santé, Institut Montaigne) : les priorités de la feuille de route en Santé Mentale sont désormais :

1. la création d’une délégation ministérielle à la santé mentale et à la psychiatrie (en amont à la feuille de route psy) ;

2. la création d’un fonds innovations organisationnelles en psychiatrie ;

3. le renforcement des projets territoriaux de santé mentale (PTSM).

De la bonne vieille gouvernance technocratique ! : avec un peu d'organisation, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes...

On y apprend également que "Emmanuel Macron souhaitait déverrouiller le financement de l’innovation en matière de santé" - sans blague?- qu'il "estimait que notre système de santé est trop axé sur les soins"...A bon entendeur

De toute façon, en ce qui concerne la dématérialisation et la fluidification des trajectoires, il s’agit dorénavant de prendre le train de la « Stratégie nationale pour un numérique inclusif » …Par exemple à travers ViaTrajectoire, la plateforme d'orientation multi-modules mettant à disposition quatre espaces nécessaires pour gérer le parcours de soins des patients. Parmi eux, vous pouvez accéder à ViaTrajectoire Sanitaire, ViaTrajectoire Personnes Âgées, ViaTrajectoire Handicap et ViaTrajectoire Trouble du Neuro-Développement (TND)….

D'ailleurs, voici désormais le genre de proposition que peuvent directement recevoir certains chef de pôle en psychiatrie de la part d'une start-up innovante en santé mentale, concernant une "solution de télésuivi des patients atteints de troubles bipolaires et de dépression" développée en partenariat avec des Centre Hospitalo-universitaires publics  : "la solution MentalWise facilite la centralisation des données nécessaires au suivi des patients grâce à la captation automatique des données de biologie de ville, des données de consommation de soins (médicaments achetés, examens réalisés…) et également des données du smartphone (tracking de l’activité physique et sociale). Des algorithmes de pointe permettent ensuite d'alerter l'équipe de soins afin d’anticiper ou d’agir en cas d’aggravation de l’état de santé du patient"...

C’est beau ces flux virtuels, ça glisse, ça surfe.

Bon, dans la réalité, on institue plutôt des engorgements, des stases, ou des délaissements. Mais qu’à cela ne tienne, on pourra toujours créer de nouveaux marchés !

Ainsi, Leslie Fauvel (ASH N°3195) rappelle que « les démarches prennent souvent des allures kafkaïennes pour les usagers. Quand il s’agit de demander ou de faire valoir leurs droits, les étrangers et les publics du secteur médico-social sont bien souvent désemparés ».

« Alors même que se succèdent les discours politiques sur la volonté de simplifier les procédures, la réalité est tout autre. C’est donc sur leur patience bafouée et leurs espoirs déçus que se constitue peu à peu, insidieusement, un nouveau marché lucratif : celui de l’assistance administrative. Né des défaillances du service public à assurer l’accompagnement qui constitue l’un de ses missions principales, ce marché séduit des usagers fragilisés par leur entrée dans le champ du handicap ou par la précarité de leur statut ».

« Pour éviter un long parcours du combattant, certaines acceptent de payer des prestataires, qu’ils soient légaux ou s’apparentent à du marché noir ».

On crée donc des obstructions, des empêchements, des contraintes – rendez-vous dématérialisés et imprenables du fait de la dysfonction des systèmes informatiques, difficultés procédurales, délais de traitement administratif aberrants, demandes répétées de pièces justificatives sans queue ni tête… ; on met des bâtons dans les roues des personnes en situation de vulnérabilité afin entraver l’exercice de leurs droits, et on en profite pour créer des opportunités de marchandisation…. Ainsi, certains usagers finissent par accepter de payer un acteur privé, des start-up innovantes, des cabinets d’avocats spécialisés, de sous-traiter leurs démarches…Ce qui contribue à marginaliser encore davantage, et à invisibiliser, ceux qui n’ont pas les moyens de ces recours…Les marginaux n'ont qu'à faire un effort pour se responsabiliser un peu s'ils veulent s'intégrer ! Les bons exclus sauront exercer une stratégie efficiente en mobilisant des prestataires à même d’optimiser leurs stratégies de rentabilisation des opportunités inclusives. Les bons précaires seront capables de faire preuve d’agilité, et pourront ainsi s’inscrire dans des projets innovants et produire des indicateurs performants en termes de mesure d’impact et de rentabilisation des investissements.

Quant aux autres, ils disparaitront, ils n’existeront plus, volatilisés…Et hop, un joli tour de passe-passe. Ce qui n’apparait plus dans nos rapports d’évaluation n’a plus de consistance ni de réalité. Et tout va bien dans le meilleur des mondes.

Cependant, pour pousser l’invisibilisation jusqu’au bout, il convient aussi de démanteler les lieux d’accueil, les possibilités de rencontre et les liens. Sinon, ils vont ressurgir, les oubliés, en chair et en os, tels des zombies…Immonde retour du refoulé dont il faut se prémunir en les dispersant dans l’obscurité de leurs replis.

Par exemple, dans le champ de la psychiatrie, la « Mission d’information sur l’organisation territoriale de la santé mentale » rapportée par les députés Martine Wonner et Caroline Fiat a remis ses conclusions l’année dernière : la prise en charge des patients est catastrophique, l’organisation territoriale est inefficiente. Certes. Il faut tout de même rappeler que près de 26 000 lits de psychiatrie adulte furent fermés entre 1993 et 2018 sans que soient ouvertes parallèlement des places d’hôpital de jour, de CMP ou CATTP permettant de proposer des soins et de maintenir l’ancrage social des patients. Par ailleurs, il est constaté un creusement du décrochage financier de l’hôpital psychiatrique par rapport à l’ONDAM (objectif national de dépenses de l’assurance maladie) qui a augmenté de 2,2% par an entre 2012 et 2015 alors que dans le même temps les budgets alloués aux établissements psychiatriques n’ont augmenté que de 0,8%...Les structures hospitalières, en intra- ou en extra- sont saturées, les postes sont vacants (30% des postes de Praticiens Hospitaliers non pourvus en psychiatrie), les demandes explosent à la mesure du mal-être collectif….

Néanmoins, plutôt que de préconiser la dotation de moyens adaptés, il faudrait en priorité restructurer, réorganiser, avec notamment la « mise en place d’un moratoire pour ne pas créer de lits supplémentaires » et le « redéploiement de 80% du personnel des HP vers une prise en charge hors les murs ».

Sans commentaire…

Plutôt que de donner des moyens véritables, on redéploie, on réorganise, on démantèle…On préconise la création de coordonnateurs locaux, le développement d’équipes mobiles et flottantes, le renforcement de la gradation des soins, qui passe par une « plus grande spécialisation via le développement d’une expertise sur certaines pathologies à une échelle départementale ou régionale »…

A travers « une direction politique ferme de la psychiatrie », il s’agit donc d’imposer des outils gestionnaires pour organiser des flux, pour achever ce qui reste encore du secteur psychiatrique, tout en laissant la porte ouverte au développement d’une offre privée lucrative et en délaissant toujours plus les populations les plus précaires et désinsérées. Le tout avec une dimension autoritaire dans cette nouvelle organisation territoriale, histoire des bâillonner définitivement les professionnels, d’empêcher les remontées d’expérience, et d’étouffer toute créativité clinique et institutionnelle. 

Il faut que cela tourne, que cela pulse, que cela réagisse ; on gère les crises, on organise la non-rencontre, la discontinuité, l’éphémère, on fragmente, on morcelle, on interchange…Répartition optimisée, au jour le jour, des pools de soignants.

Mais comment les professionnels impliqués dans des « métiers de la relation » peuvent-ils en arriver à avaler de telles couleuvres ? Comment une telle remise en cause de leur ethos professionnel, de leur vocation et de leur engagement peut-elle être acceptée ? Comment tolérer une telle attaque du sens des pratiques, des valeurs, des savoir-faire, de la culture même de ces métiers ?

"Au discours dominant, opposons donc l'éthique qui est l'hospitalité et qui (...) peut s'énoncer ainsi : doute, engagement et risque, ces trois termes étant dialectiquement liés" (Hervé Bokobza).

Pour oublier cela, pour en arriver à de tels reniements, il faut effectivement exercer une acculturation radicale, à même de distordre complètement les finalités de l’activité : dès lors, il ne s’agit plus d’accompagner, de soigner, de transmettre, de soutenir, de comprendre, de rencontrer des personnes, de tisser un lien et une histoire partagée, de s’imprégner, de s’altérer, de s’affecter…Mais il convient prioritairement de remplir des objectifs, d’intervenir ponctuellement, de manière fragmentée et interchangeable pour ne surtout pas prendre le risque d’un engagement dans la relation, d’une empathie, d’une réciprocité, voire d’une obligation morale. Beuurk !....Non, validons des critères, soyons performants, conformes aux recommandations, remplissons les grilles d’évaluation et de satisfaction…Et puis, oublions, passons au suivant, ne nous intéressons surtout pas au devenir, à la durée, à la réalité…On gère, on tourne la page, avec agilité, on cloisonne, on anesthésie, on rentabilise, on performe, on colmate, on administre, on néglige, on tourne, on tourne, on fuit, on s’épuise, on se vide, on désavoue, on clive, on part…. Tel un bureaucrate, on se met à fonctionner en vase clos, pour alimenter les appareils et nourrir les statistiques. La cotation a remplacé l’action, une suite d’inputs et d’outputs appareillés a pris la place des « usagers ».

Et, les relents interminables de la crise pandémique constituent désormais une chance inouïe pour cette technocratie managériale décomplexée d’accélérer encore son programme et de mettre à jour les réfractaires…A votre bon cœur….

 

 

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