Plateformiser le Soin ?

Dans le champ pédopsychiatrique, la tendance actuelle est à la désinstitutionalisation et à la plateformisation des dispositifs thérapeutiques. Au-delà des slogans modernisateurs, penchons-nous sur les conséquences concrètes de ces évolutions : démantèlement, tri, délaissement, sacrifice…

 « La noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans un engagement difficile à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait. » (Albert Camus)

Venons-en maintenant aux effets concrets relatifs à l’émergence des plateformes, en particulier dans le champ psychiatrique et pédopsychiatrique.

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Dans le domaine du soin, la plateforme apparaît désormais comme la solution gestionnaire miracle pour faire face à une pénurie savamment instrumentalisée depuis des années. De fait, plutôt que de considérer les enjeux réels des trajectoires thérapeutiques, d’aborder le sacrifice délibéré des structures institutionnelles déjà présentes sur un territoire, de reconnaître la mise à mal des équipes et de la disponibilité soignante, d’appréhender les effets inévitables de la restriction massive des moyens sur la qualité des soins, il parait préférable, sur un mode managérial et technocratique, de pondre des dispositifs hors-sols, « disruptifs et innovants ».

De coordonner le manque

De mettre en réseau le vide et l’inexistant

De gérer des ombres et des virtualités

De prôner l’interchangeable et l’éphémère

De donner l’illusion d’accueillir, pour mieux exclure

De produire du turn-over et du désengagement

D’éviter les liens, les alliances, les confiances, les reconnaissances

Mais comme ils sont beaux les graphiques, les présentations PowerPoint, les mots d’ordre inclusifs !

Réorganisation, Evaluation, Coordination, Orientation, Réhabilitation, Remédiation, Rééducation, Réinitialisation, Reformatage, Uniformisation, Standardisation, Privatisation…

On crée du flux, on fluidifie

On évite les stases, les durées,

On désamorce le temps

Tri, filières, expertise, cohortes

Surspécialisation, découpage en tranches fines, saucissonnages

Il faut diagnostiquer, rediagnostiquer, déterminer des comorbidités

 Il faut catégoriser, il faut protocoliser, avant tout, surtout, uniquement

Que de modernité, de flexibilité et d’agilité !

Exit la détresse, la souffrance, les larmes et les désespoirs

Situation traitée, numériquement, absence de rencontre, au suivant

Statistiques en hausse, efficacité

Effacement

Invisibilisation

On aiguillonne, on achemine, et on délaisse

Evacuation des affects, des liens, de l’histoire

Démantèlement du travail d’équipe, de la dynamique institutionnelle

Optimisation de « l’organisation de la non-rencontre »  

Les usagers doivent se conformer, se normaliser, s’anonymiser, pour être au Centre du dispositif

A la fin, promis, il ne restera plus une seule trace de soins, les institutions publiques auront été bien dépouillées, démantelées, impuissantisées

 Et on aura créé de belles niches, de jolis marchés à rentabiliser, de beaux parcours balisés comme chez Ikéa

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Pourtant, les enseignements de la crise pandémique auraient dû paraître imparables : le soin a besoin du lien, de la présence incarnée pour se déployer  – de même d’ailleurs que l’enseignement, ou toute pratique de transmission….

La dynamique thérapeutique, si elle n’est pas habitée, partagée et vécue, tend à la fois à se scléroser, à se pervertir, et à se dissoudre.

Toute dématérialisation amène inévitablement à un lâchage des plus fragiles, des plus précaires, de ceux qui ont besoin de la fonction phorique de l’institution, d’être porté par une équipe, par des liens, par des rencontres, par une dynamique collective, etc.

Le soin s’inscrit nécessairement dans une praxis, un engagement, des partages. Et, pour entrer véritablement en relation, il faut prendre le risque d’être affecté, altéré, éprouvé ; dès lors il n’y a pas de véritable clinique sans prises en considération de ce que l’autre nous fait, à travers son visage, ses expressions, ses postures, ses intonations, ses émanations, ses recroquevillements et ses déploiements, ses déformations et ses rigidités, ses attaques parfois…

Le soin s’inscrit également dans des lieux, des paysages, chargés de représentations, d’affects et d’histoires. On ne peut décemment envisager une dynamique soignante qui soit hors-sol ; nous avons besoin d’enracinements, de havre, d’espaces qui racontent, qui favorisent l’éclosion d’histoires et de fantasmes. Nous avons besoin d’être situé dans une géographie intime et imaginaire, tissée d’expériences et de mémoires.

Or, comme le souligne Sandrine Deloche, « leur feuille de route est de transformer ces lieux en « plate-forme ». Non pas celle à la cime des arbres pour contempler les nids, les étoiles, le gibier. Celles semblables aux machines extractives de la richesse terrestre. Maintenant on le sait, le forage a ses limites aux conséquences dévastatrices sur l’équilibre du monde. 
‌La richesse ici est notre savoir-faire, un collectif de soignants aguerris à travailler en cordée comme en solitude assumée. Des professionnels d’horizons divers, aux itinéraires de travail et de formation élargis réalisant une entité plurielle : l’équipe. Elle soutient la mise en commun telle une surface d’échanges, de paroles, de disputes, de questions. Ses contours mouvants et sa vitalité prennent racine là, dans ce lieu partagé
 ».

Comment ne pas être atterré de constater que certains collègues en arrivent à tolérer, à légitimer, à contribuer, à s’impliquer activement dans cette destruction de nos lieux de soin ? Paresse, carriérisme, clivage, servilité, désir de paraître résolument moderne, accointances idéologiques…Voici ce que pouvait observer Simone Weil concernant ce glissement de l’obéissance vers la servitude : la répétition déconnectée du sens de l’action amène progressivement à se trouver « dans la situation d’un enfant à qui on a ordonné d’enfiler des perles pour le faire tenir tranquille ; l’enfant obéit parce qu’il craint un châtiment et espère un bonbon, mais son action n’a pas de sens pour lui, sinon la conformité avec l’ordre donné par la personne qui a pouvoir sur lui ».

Et Johann Chapoutot, dans son ouvrage « Libres d’obéir, Le Management, du nazisme à aujourd'hui » souligne à quel point les idéologues nazis ont pu conceptualiser un « management par délégation de responsabilité », faisant miroiter une forme apparente d’autonomie alors qu’il s’agit en réalité de créer une subordination complète - à travers notamment la séparation entre l’activité et la finalité réelle que poursuit l’organisation. Un tel management vient donc « capturer » les affects, affecter les manières d’être affecté (Lordon), et rendre désirable une situation d’aliénation et de perte de sens du travail….

Dès lors, « l’appui au réel est jugé néfaste, voire contraire aux innovations « performatives » et « qualitatives » » (Sandrine Deloche). Partout, le constat est certes le même : celui d’un délitement inacceptable des soins pédopsychiatriques, entre délais d’attente surréalistes, délaissements coupables, et maltraitance instituée. Mais, plutôt que de restaurer des moyens humains effectifs, de donner aux institutions existantes la possibilité de remplir véritablement leurs missions, les technocrates préfèrent enfoncer le couteau dans la plaie et achever la bête agonisante en créant de nouveaux dispositifs qui vont encore siphonner des équipes exsangues, épuisées et dénigrées. On sacrifie, puis on accable, avant de réformer. Classique stratégie de choc en milieu néolibéral. Et, pour faire passer la pilule, on promet quelques gratifications narcissiques à certains zélotes, prêts à soutenir l’insoutenable pour paraître modernes et s’approcher un peu plus des instances de pouvoir, quitte à consumer leur âme…

« Oui plate est la forme de la pensée qui fait structure politique et profile l’horizon. C’est décidé, les missions futures des CMPP seront des missions d’évaluation d’orientation et de diagnostic constituant l’alibi de ces fameuses « platesformes », et faisant voler en éclat le décret 63-146 fondateur de la création des CMPP. La désignation « plate-forme » engendre le règne du protocole, du triage de ces enfants inadaptés aux cadres normatifs psycho-éducatifs et pédagogiques qui jalonnent désormais les parcours de l’enfance grâce aux outils neuroscientistes mis à disposition »

« Le suivi des enfants renvoyés au bercail sera dorénavant organisé à partir de leur domicile selon « un panier de soins » de prises en charge le plus souvent en libéral, ou parfois sur des lieux associatifs, mais selon des temps beaucoup plus réduits et éparpillés, avec un travail davantage successif que collectif de soignants » (Sandrine Deloche). 

Or, dans le soin psychique des situations complexes, certaines conditions paraissent absolument essentielles :

- Comme on l'a déjà souligné, il faut des lieux de soin, c'est-à-dire des espaces habités, incarnés, accueillant, présentant des dispositions singulières, une histoire, une identité. Ces lieux doivent pouvoir devenir transitionnels, à travers une articulation entre les partie collectives et les zones d'intimité, sur le mode d'une aire intermédiaire. Et ces lieux sont à la fois intégrés à leur environnement, tout en donnant la possibilité d'être investis comme des havres, des asiles, à part, avec une dimension d'insularité. Ces lieux doivent pouvoir être appropriés, éprouvés, trouvés-créés, ils doivent pouvoir appartenir à leurs "usagers", tout en restant des Communs inappropriables. Ce sont des lieux de vie, d'échanges, de partage, des lieux de mémoire et de désirs, des médiums malléables. Ainsi, le soin s’intègre inévitablement dans des paysages thérapeutiques, qui préfigurent les mouvements de transfert via des matrices signifiantes au niveau géographique et architectural, et constituent des espaces chargés de représentations, de symboles, d’imaginaires, d’affects, etc.

- il faut aussi du temps, de la durée. Le soin psychique doit pouvoir se déplier à travers des dynamiques de rencontre, de confiance et de transferts multiples. Toute thérapeutique authentique doit donc pouvoir intégrer des rétroactions et des effets d'après-coup, de la non-linéarité, des anachronismes, du hors-temps. Il faut que des histoires puissent se tisser ou se retisser, que cela puisse se dénouer pour pouvoir se raconter, que cela puisse s'inscrire dans une trame narrative. Il faut donc des souvenirs et de l'actuel, des traces et du vécu, des perspectives et des parenthèses. Il faut que la temporalité des affects puisse vraiment se déployer, avec tous ses effets de strates et ses sédimentations. Le soin psychique ne peut être que patient. L'illusion du colmatage rapide et ponctuel est une aberration, tant sur le plan thérapeutique qu'économique. Car, à mal soigner, à la va-vite, on finira toujours par en payer les frais et les dettes accumulées...


- enfin, il faut des équipes, des soignants engagés dans une véritable dynamique institutionnelle, à plusieurs. Le soin psychique suppose de pouvoir contenir, porter, supporter, survivre, tenir, construire, rêver, raconter, élaborer, mettre en sens et en histoire, partager, croiser, différencier et rassembler…Et pour cela, il faut des liens, des échanges, des convergences et des antagonismes. Il faut des paroles qui circulent, des liens, des affects communs ; des débats, des confrontations, du jeu et des compromis. Une équipe, ce n’est pas un organigramme, un réseau de professionnels interchangeables sans histoire commune, sans frottements. Le soin est animé par la vie du groupe, par des racines et des protubérances. Il faut du Nous, du Je, et de l'Autre, des arrière-plans. En équipe, nous pouvons nous laissez altérer sans risque d’être dilués, nous pouvons accueillir inconditionnellement et préserver une véritable éthique de la rencontre, nous pouvons comprendre ce qui se joue, traiter le négatif, la destructivité et rester mobilisés…La dynamique collective constitue également un support d’identifications croisées, de dialectiques, une scène vivante pour déposer et faire héberger des souffrances diffractées. Et ceci suppose un travail sans cesse renouvelé sur les postures, les réactions, les ressentis, les actes des soignants, afin d’éviter les répétions mortifères et d’ouvrir de nouvelles perspectives. Dès lors, il devient possible de libérer des espaces inédits de créativité à plusieurs, d’accueillir les manifestations de désarroi sans réactiver les défenses aliénantes, etc. La polyvalence, l’hétérogène, le croisement des éprouvés et des paroles, viennent relancer les processus d’élaboration, avec une dialectique permanente entre le collectif et le singulier. Il faut être « affectés » à plusieurs pour pouvoir vraiment s’immerger dans la clinique des situations les plus complexes et faire émerger une puissance instituante authentiquement soignante.

"Un faire déconnecté et un souffrir déconnecté ne sont, ni l'un ni l'autre, une expérience" (John Dewey). 

Pourtant, dans le domaine de la pédopsychiatrie, la plateformisation est désormais lancée au pas de course, avec démagogie, autoritarisme et mépris des familles les plus précaires….

La réforme des CMPP en Nouvelle-Aquitaine imposée par l’ARS est à ce titre exemplaire : rappelons qu’il s’agissait d’un plan despotique visant à démanteler en quelques mois les 29 CMPP de la Région, afin de les transformer « en plateforme ressource médico-sociale pour la prise en charge des enfants avec des troubles neuro-développementaux », sous peine de restrictions budgétaires, de perte d’habilitation, et d’interventions des ressources humaines…

Face aux contestations multiples, Michel Laforcade, ex-DG de l’ARS depuis promu pour son zèle afin de « mettre en forme les solutions pour améliorer l'attractivité des métiers dans le secteur médico-social », précisait ainsi ses intentions concernant les CMPP, juste avant de quitter le navire... :
« -repositionnement en plateforme de service délivrant des prestations directes auprès des enfants scolarisés pour la part de leur activité à destination des enfants avec troubles ne donnant pas lieu à une compensation individuelle des conséquences d'un handicap (troubles psychologiques et troubles psychoaffectifs par exemple)
-évolution de l'offre pour la part de leur activité à destination d'enfants dont les troubles sont plus sévères et persistants et donnant lieu  à une compensation individuelle des conséquences d'un handicap vers un fonctionnement en plateforme ressource médico-social pour la prise en charge des enfants avec des troubles neurodéveloppementaux favorisant toujours les interventions en milieu scolaire et en garantissant la technicité des interventions en conformité avec les recommandations de bonne pratique
 »…

Au-delà du charabia bureaucratique, on voit bien la logique de flux, de filières et de tri ainsi organisée, en toute impunité.

Comme le souligne Dominique Pendelliau, psychologue membre de la coordination des collectifs des CMPP de Nouvelle-Aquitaine, « à budget constant, on demande à une structure de monter en charge sur une catégorie précise d’enfants. Mathématiquement, les listes d’attente vont s’allonger ». Déjà, « dans la Vienne, le CMPP a été transformé en pôle neurodéveloppemental exclusif : il a été demandé de ne plus recevoir les enfants qui présentaient des troubles autres que des TND. En Gironde, le CMPP de Pessac a été transféré à Libourne pour devenir une plateforme », etc.

Mais ce zèle régional s’intégrait déjà dans un plan plus vaste de création de plateformes diagnostiques et de plateformes de coordination et d’orientation, à travers notamment la « circulaire N° SG/2018/256 du 22 novembre 2018 relative à la mise en place des plateformes d’orientation et de coordination dans le cadre du parcours de bilan et d’intervention précoce pour les enfants avec des troubles du neurodéveloppement ».

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Ces dispositifs se donnent pour objectif prioritaire de mettre en place un parcours coordonné de bilan et d’intervention précoce, afin notamment d’accélérer l’accès à un diagnostic. Pris dans un modèle totalement médicalisé, il s’agit donc toujours de séparer le temps du diagnostic du temps thérapeutique, lequel découlera automatiquement de la catégorisation nosographique préalable.

Au final, ce sont les fondements mêmes du soin institutionnel qui se trouvent attaqués par l’émergence de ces plateformes supposées coordonner l’intervention de praticiens interchangeables, dispersés sur un territoire, et sans articulation véritable de leur exercice. Ce que nos technocrates ne veulent pas comprendre – ou ce qu’ils comprennent très bien justement…-, c’est que, en institution, derrière tel ou tel acte thérapeutique se déploie toute une activité informelle, mais essentielle : synthèses, groupes de travail, temps de réunion à l’extérieur, de concertation avec les partenaires, consultations communes et pluridisciplinaires, soutien interpersonnel par rapport aux situations les plus éprouvantes, etc.

Selon Anne Delègue« au lieu de répondre par un renforcement de ces moyens soignants publics, l’Etat met en place dans tous les départements ces plateformes (POC), créant un nouveau « maillage territorial », inutile puisque celui-ci était déjà en place du fait notamment de l’organisation des structures sanitaires. Ces POC ont pour rôle d’« orienter » les enfants, en libéral et/ou dans les structures de soin, puis de « coordonner » ces soins (transmission des bilans à la POC, réunion). Nos auteurs estiment que la coordination fait ordinairement défaut et que ces POC répondent à ce besoin. C’est faire là un mauvais et faux procès à ces structures et à ces professionnels, qui par essence sont en liens de travail constants avec tous les autres partenaires en charge de l’enfance (médicaux, scolaires, PMI, services sociaux/protection de l’enfance, libéraux, PJJ etc.) ».

Actuellement, les CMPP et CMP infanto-juvéniles reçoivent des situations de plus en plus complexes, préoccupantes, nécessitant un travail très conséquent d’articulation, d’interventions « informelles », de démarches chronophages, etc. Qui plus est, les « structures d’aval » (HDJ, IME, SESSAD, ITEP, etc.) sont totalement saturées, ce qui contribue encore à l’engorgement de nos lieux de soins. Nous continuons effectivement à recevoir des enfants en attente d’orientation depuis des années, avec plusieurs prises en charge par semaine, par nécessité médicale – le contraire serait de la non-assistance à personne en danger. Alors, quand l’IGAS ose affirmer que des prises en charge de plus de 2 ans sont « atypiques » et devraient être réévaluées, il faut savoir conserver un certain sang-froid….

La clinique que nous accueillons nécessite effectivement des interventions pluridisciplinaires intensives, un travail d’élaboration, des supervisions, etc. D’ailleurs, nous recevons un nombre significatif de demandes de prises en charge émanant de pédopsychiatres libéraux qui se sentent dépassés ; ainsi que des retours en boomerang de situations « trop lourdes » pour des services hospitaliers ou des HDJ – c’est un comble…

Concrètement, une pratique en libéral ne permet pas de dégager ce temps institutionnel et de mettre en place un véritable travail d’équipe, ou alors peut-être sous la forme d’une « fluidification des échanges entre professions libérales et plateformes, par le biais d’échanges dématérialisés ». Autant vous dire, après l’expérience covidienne de la numérisation des échanges, que cela ne fonctionne pas….sauf dans l’esprit déréel des réformateurs illuminés.

Nonobstant, voici les recommandations officielles pour la mise en place de ces plateformes : « il vous est demandé d’être particulièrement attentifs au caractère opérationnel des modalités de coopération proposées dans les conventions constitutives : modalités de gouvernance, modalités d’association des représentants des familles, gestion des files d’attente, coopération entre professionnels autour de situations complexes, réunions pluridisciplinaires éventuellement infra-annuelles sur les situations les plus critiques, etc. ».

Les critères prioritaires sont donc clairement gestionnaires, clientélistes et, au mieux, il y aura un vague semblant de concertation clinique annuelle. La réalité des pratiques de soin parait bien absente de ces considérations hors-sol, soucieuses avant tout d’indicateurs « qualité » à faire figurer sur de beaux diagrammes. D’ailleurs, de façon tout à fait explicite, « les critères d’évaluation pourront relever de file active et du temps d’attente avant premier rendez-vous dans la structure » sans prendre en compte le moins du monde les aspects cliniques. On peut proposer de la merde, mais rapidement : du fast-soin avec des junk-prestations.

Et il ne faut pas considérer que cette plateformisation pourrait constituer un étayage ou un renfort des institutions actuelles ; non, il s’agit bien de démanteler les lieux de soin existants, après les avoir déjà empêcher de travailler dignement : « dans le cas où un de ces établissements ou services refuserait ou ne serait pas en capacité, sur un territoire donné, de participer à la plateforme (en tant que partenaire à la convention constitutive, ou en aval de ses interventions), il conviendrait d’en identifier les causes (méconnaissance des recommandations de bonnes pratiques, refus de les appliquer, difficultés de positionnement dans l’offre de service, absence de compétence en matière de troubles du spectre de l’autisme et de troubles du neuro-développement, etc.) et de construire avec lui une évolution de son positionnement sur l’offre de service à l’attention des personnes ayant des troubles du neuro-développement, en lien avec votre projet régional de santé (PRS). »

Plateformise-toi ou crève !

Ces soins fragmentés en libéral se feront à travers l’octroi d’un « forfait précoce », largement sous-payé pour les professionnels concernés, de courte durée (une année), avec des modalités d’intervention très contraintes tant sur le temps des séances que sur les méthodes autorisées. On peut imaginer que l’implication des cliniciens sera à la mesure de cette considération de leur travail, et que les familles se retrouveront le bec dans l’eau quand elles devront poursuivre par elle-même le financement des soins initiés depuis quelques mois…

Il est donc important de rappeler que ces évaluations et ébauches d’interventions sont planifiées pour être ponctuelles et très éphémères : il faut du turn-over, de la file active….quant au devenir à plus long terme, on s’en bat la race, et on passe la main au néant…Car, au-delà des déclarations d’intention mensongères, il n’y a que du vide et de l’esbroufe : « La sécurisation du parcours à l’issue de l’année impliquera des propositions à la MDPH en termes de poursuite des interventions et d’orientations vers les structures adaptées aux besoins de l’enfant, qu’elles soient sanitaires, médico-sociales, ou autres. Aucun enfant ayant engagé des interventions nécessaires à ses besoins dans le cadre des forfaits précoces, ne devra se voir privé des soins faute d’une orientation MDPH sollicitée dans les temps. »

Actuellement, la MDPH met parfois plus d’un an à traiter certains dossiers (notamment en Seine Saint Denis bizarrement), et la possibilité de finaliser une orientation sur un établissement spécialisé nécessite encore plusieurs années, dans le meilleur des cas – je prends en charge des enfants qui attendent depuis déjà 7 ans…

Car, plutôt que de créer des places dans des institutions, on préfère mettre en place des plateformes, et hop, un petit tour de passe-passe, et le problème de l’engorgement est différé d’un an…Enfin, visiblement, les enfants qui ne seront pas passés par ces dispositifs auront encore moins de chances de pouvoir un jour intégrer un établissement adapté, puisque les rares places seront siphonnés par l’industrie plateformière. Un tri sera donc effectué, en toute limpidité, avec des priorités accordées aux enfants présentant le Pass-Plateforme sur les listes d’attente.

Donc, pas de moyens supplémentaires pour le soin, mais le fantasme qu’une coordination interactive des praticiens en vue d’un diagnostic précoce suffise à fluidifier la congestion actuelle. Les interventions thérapeutiques apparaitraient comme par magie une fois le diagnostic posé ? Il y aurait donc des soignants ou des institutions qui actuellement attendraient de prendre en charge des enfants faute de diagnostic adéquat ?

Ceci dit, ils doivent bien se marrer, là-haut, dans les hautes sphères, et ils ont l’air de consommer des trucs vraiment puissants et planants. Voici en effet les délais prévus pour les plateformes :

 « Le cahier des charges prévoit : 

  • Trois mois : rendez-vous de bilan en structure ou deux mois pour le professionnel libéral
  • Six mois : réception des bilans et du 1er trimestre de compte-rendu : début d’anticipation de la suite du parcours
  • Durée totale maximale : 1 an, 3 mois et 15 jours ! » (Au-delà de quoi la plateforme s’autodétruira ?)

« Ainsi est mise en place une nouvelle strate médico-administrative, usine à gaz inutilement coûteuse et compliquant à souhait l’organisation existante des dispositifs, construits depuis des années à la suite de choix réfléchis. Cela ne découle peut-être pas du hasard… » ( Anne Delègue).

D’ailleurs, les retours du terrain montrent déjà les défaillances de ces dispositifs plateformisés, qui sont absolument incapables de maintenir longtemps l’illusion et de créer des places ex nihilo pour des soins adaptés sur le long terme…De la poudre aux yeux pour gérer une pénurie savamment entretenue depuis des années, pour des raisons économiques et idéologiques…

Comme le rappelle Marie Bakchine, « avec ces réformes, on censure la pensée et, avec elle, la clinique du sujet (…). Et nous voilà enfermés dans la haine et la division, au détriment des enfants dont certains resteront sur le carreau ».

Mais ce sont les usagers eux-mêmes qui se préoccupent désormais de ces orientations iniques, allant à l’encontre des slogans proférés en haut lieu. En témoigne par exemple cette pétition en ligne, adressée au premier ministre, au ministère de la santé et de la solidarité, et au secrétariat d’Etat en charge des personnes handicapées : 

« Les familles d'enfants et de jeunes adultes, en situation de handicap grave, s'alarment de la casse annoncée des institutions médico-sociales, au nom d’une prétendue inclusion. Cet argument masque un choix économique, visant au remplacement de ces établissements par des plateformes désincarnées de services et de prestations. Nous affirmons, au contraire, que les actuels établissements médico-sociaux sont d’indispensables lieux de vie, de diagnostic, d'éducation et de soins, que personne n'y est enfermé et que les professionnels, fiers de leurs métiers, offrent à chacun au quotidien, les conditions d'une vie digne, accompagnée et durable, en co-construction avec les familles. C'est à leur défense qu'est consacrée cette pétition proposée par des personnes handicapées, des parents, des professionnels, des amis, des universitaires et des élus »

« Contrairement à tout ce que vous affirmez, il faut créer 45 000 places en établissements médico-sociaux »

« L’inclusion dont vous parlez tant, vise seulement à dissimuler les
« économies » que vous avez décidé de réaliser dans le secteur du handicap, au mépris des personnes les plus fragiles »
« Remplacer les établissements par des « plateformes d’orientation et de services » ne fera que renvoyer aux familles l’intégralité de l’accompagnement d’un enfant ou d’un adulte handicapé. Risque d’isolement, perte du lien social. Quelle régression ! »

« Les établissements médico-sociaux sont d’abord des lieux de vie et d’accueil, de diagnostic, de soins concertés et d’éducation. Ils sont aussi de véritables tremplins, de vraies passerelles vers le droit commun (l’éducation nationale, la citoyenneté, l’emploi, le logement). Les nouvelles normes de gestion qui leur sont imposées (CPOM, Serafin-PH) réduisent à des actes tarifés leur éthique, leur clinique et la totalité de leur accompagnement ».
« L’idée de désinstitutionaliser pour inclure est d’abord un enfumage mais aussi une absurdité »
« Imposer la concurrence entre ces établissements, les fermer, met ceux qu’ils accueillent dans une situation dramatique et plonge les familles dans une grande détresse »
« Car pour nos enfants, nos adolescents, nos adultes, certainement moins autonomes que d’autres, inclusion rime avec institution ! »

A un moment, la grossièreté des mensonges et des instrumentalisations va finir par se voir

A un moment, le mépris ne pourra plus être supporté

A un moment, nous allons devoir nous lever, et résister pour protéger la dignité et l’espoir des familles que nous recevons encore véritablement…

A un moment….

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