Revendiquer le soin et repenser nos pratiques!

Le Covid a mis en valeur l'engagement des acteurs de terrain, alors même que les structures administratives hors-sol montraient leurs insuffisances et leur méconnaissance des réalités concrètes. Dès lors, c'est le sens du travail et les organisations professionnelles qui doivent être repensés, en réaffirmant la priorité des pratiques, de la créativité, des liens, de l'institutionnel, et du soin

 De façon paradoxal, le confinement a sans doute permis de mettre en relief les enjeux actuels du travail et de nos pratiques professionnelles : activités essentielles / superflues, dématérialisation / « présentiel », hiérarchisation des priorités collectives, dynamique de reconnaissance et de valorisation, sens des investissements et de l’ethos professionnel, dimensions individuelles et collectives, enjeux du salariat, du fonctionnariat ou de l’auto-entrepeunariat, nécessité de la fonction publique, mécanismes de protection sociale, responsabilités, droits, devoirs, retrait / engagement, autonomie / subordination, créativité / soumission passive, management / auto-organisation, prises en compte des réalités concrètes / directives technocratiques hors-sol, risques tant psycho-sociaux que médicaux, etc.

Ainsi, la crise pandémique a révélé au grand jour les transformations en cours depuis plusieurs décennies concernant les modalités d’exercice professionnel, en imposant une sorte d’anticipation dystopique : un monde dans lequel le travail perdrait sa dimension collective, institutionnelle, relationnelle, existentielle, pour ne devenir qu’une activité isolée, digitalisée, hors cadre, etc.. Un monde qui accélérerait encore « l’industrialisation » des activités de service : technologisation des processus, numérisation des données, hyperspécialisation, standardisation, normalisation, « protocolisation » et codification des actes »(Francis Ginsbourger). 

Comme le souligne Fanny Lederlin, la généralisation du télétravail constitue « une évolution totalement en phase avec les principes du néolibéralisme : si les travailleurs ne sont pas sur place, et a fortiori s’ils ne sont pas salariés, c’est d’autant plus simple de se séparer d’eux, si l’activité le nécessite ». La dématérialisation induite par le contexte sanitaire s’intègre donc dans des tendances sociales déjà profondes, avec notamment « la montée en puissance des non-salariés, c’est-à-dire des travailleurs indépendants, professions libérales ou micro-entrepreneurs. Leur proportion a augmenté de 25% sur les quinze dernières années ».
Cette conjonction entre digitalisation et décollectivisation peut alors favoriser une « déliaison sociale » des travailleurs. « A des travailleurs liés les uns aux autres, à l’occasion solidaires, qui coopèrent pour mener à bien un projet collectif, pourraient ainsi succéder des "usagers" solitaires, attelés à leur tâche dans leur domicile, dans des cafés ou ailleurs, sous les ordres d’algorithmes ou de managers qui coordonneraient le tout avec une vision un peu globale… Et encore, même eux risquent de n’avoir qu’une vision parcellaire de la tâche… ». Les travailleurs risquent ainsi de se trouver de plus en plus atomisés et de perdent tout forme de solidarité professionnelle ou de classe, en se transformant en autant d'individus autonomes, qui exécutent des tâches "à la demande", indépendamment de tout projet collectif et social.
Par ailleurs, le modèle du télétravail est un véritable dispositif qui infuse dans la sphère privée et familiale, contribuant notamment à mettre à mal la notion même d’espace public et de communs. Il s’agit également de pratiques qui vont infléchir la relation éducative et les qualités de présence intergénérationnelle : « nous sommes donc en train de fabriquer de bons consommateurs-producteurs de contenus, qui vont imiter leurs parents. De bons travailleurs, de bons "conso-producteurs", qui auront du mal à se détacher de ce modèle-là ».

 Certains dénoncent également « la confusion entre la vie privée et la vie professionnelle » qui « viendra nourrir plus facilement celle qui s’organise, en miroir déjà, entre le secteur privé et le secteur public ». En effet, comment investir un espace public, du collectif, s’il n’existe plus de frontière explicite avec la sphère domestique et intime?…

Alors que nous abordons le long processus de déconfinement, 73% des français souhaiteraient poursuivre le télétravail au-delà de la situation épidémique…C’est donc un véritable changement de paradigme social qui se profile, par rapport au sens collectif du travail. Ce d’autant plus que des salariés peuvent également revendiquer le maintien de ce dispositif dans des secteurs d’activité qui se déploient essentiellement dans le lien, que ce soit dans le domaine du soin psychique, du social, ou de l’éducatif. Il ne s’agit évidemment pas de transiger sur l’impératif de protection sanitaire, à l’échelle individuelle comme collective, et les situations à risque doivent nécessairement être prises en compte et préservées. Cependant, on peut légitiment s’interroger sur les représentations véhiculées par ce type de revendication, et sur les mutations qu’elles induisent concernant tant le sens du travail que ses modalités concrètes. Au sein du CSE dont je suis membre, certains tendent ainsi à se crisper sur les recommandations gouvernementales de privilégier le télétravail, en négligeant totalement la seconde partie de la préconisation : autant que possible. La question devient alors celle-ci : la spécificité d’une activité de soin psychique peut-elle se déployer durablement à travers la dématérialisation ? Quelles sont les implications à moyen comme à plus long terme pour la clinique, pour le devenir institutionnel ? Un représentant des salariés doit-il aussi avoir le souci de préserver un cadre de travail et la finalité de notre investissement professionnel, à savoir la clinique et le soin ?
Sur le plan thérapeutique, peut-on s’autoriser à exercer un rôle pédagogique auprès des familles, à leur transmettre des informations médicales fiables, leur permettant de réinvestir progressivement un lien avec l’extérieur, ou doit-on au contraire valider d’emblée leurs appréhensions et leur retrait (j’évoque par exemple la situation d’enfants n’ayant pas mis le pied dehors depuis plusieurs mois, refusant évidemment une reprise de scolarisation, un retour sur le CMPP, etc., alors même qu’il n’existe pas de facteurs de risque sur le plan individuel ou familial) ? Certains collègues, pris par leurs légitimes angoisses personnelles, tendent, consciemment ou inconsciemment, à entretenir le confinement de familles plutôt réfractaires à réinvestir "l'extérieur". Dans certaines configurations socio-familiales, cela peut se justifier : personnes vulnérables au domicile, éloignement géographique, etc. Mais cela suppose une évaluation objective, sous peine d’entretenir ou d’alimenter non seulement des climats d’angoisse très déstructurants, mais aussi de chroniciser un repli et une désocialisation extrêmement préjudiciables…De fait, j’ai pu constater que certains groupes familiaux fonctionnant sur le registre de l’indifférenciation, du collage, de l’incestualité et de la récusation des tiers, manifestaient une jouissance évidente à être officiellement confinés, et revendiquaient sans ambages la prolongation illimitée de cet état de fait…
Voici un petit constat clinique très empirique : pour certains consultants, pratiquement aucune famille ne souhaiterait reprendre les suivis en « présentiel » ; pour d’autres, la majorité de leur « file active » exprime le besoin de renouer le lien thérapeutique sur site…
Peut-on penser que le vécu personnel, les représentations, les affects et les projections des cliniciens exercent une certaine influence ?

En tout cas, cela pose vraiment des questions sur le plan du travail institutionnel, et sur les priorités d’une structure thérapeutique à but non lucratif : comment résoudre l’équation protection des salariés / mission de santé publique et de responsabilité à l’égard des familles prises en charge ?
Un CMPP n’est pas une usine ou une entreprise cherchant à générer de la productivité ou du profit…Et, sur un plan beaucoup plus terre-à-terre, le maintien des salaires dépend aussi de la reprise d’une activité thérapeutique facturée par la sécurité sociale…
Idéalement, il faut donc à la fois tenir un cadre et garantir des mesures raisonnables de protection, sans se rigidifier, sans attiser les angoisses, et en restant créatifs, capables d'ajustements... Il faut espérer que le souci légitime de contrôle et de sécurisation ne nous amènera pas à nous détourner de la clinique, ou tout simplement de nos capacités à accueillir et à exercer notre fonction...
Ne soyons pas plus royaliste que le roi, et n'oublions pas de garder un peu de bon sens, pour que nos règles soient fonctionnelles et réalistes.

Voici d’ailleurs les consignes des ARS concernant les établissements médico-sociaux : le choix des usagers et de leurs proches doit être recueilli et accompagné avec une approche bénéfice/risques en tenant compte de leur situation et de celle de leur entourage. Aucune décision ne doit conduire à des mesures plus strictes que celles demandées à la population générale et il est rappelé que le handicap ne constitue pas en soi un critère de vulnérabilité par rapport au COVID.
Il est d’ailleurs rappelé que cette évaluation doit privilégier une approche pluridisciplinaire, en portant une attention spécifique aux situations suivantes : isolement social, difficultés psychiques surtout si majorées pendant le confinement, rupture d’aide ou de soins, épuisement des aidants, difficultés socio-économiques, familles monoparentales, enfant placé en famille d’accueil ou en établissement, situation de protection de l’enfance.

Les instances de tutelle rappellent ainsi l’impératif qu’il peut y avoir à reprendre certaines interventions, pour éviter des « pertes de chance ». Il convient donc d’identifier les situations dans lesquelles une rencontre en présentiel et sur site est indispensable.

Le Haut Conseil de la santé publique donnait également cet avis le 5 mai : « pour les enfants de 0-6 ans, aucune littérature ne permet de formaliser des restrictions de dé-confinement. Une prudence est à garder pour les enfants présentant une immuno-dépression ou une pathologie cardio pulmonaire grave. (…) ll y a plus de pertes de chances à rester confinés à cet âge ».

Sur le plan du soin, la crise a aussi démontré ceci : les professionnels ont réussi à s’auto-organiser de manière exemplaire sur le terrain, alors même que toutes les strates bureaucratiques hors-sol étaient tout à fait inefficientes. De fait, les mesures de confinement ont pu révéler la capacité d’engagement, de réactivité et de créativité des soignants et des équipes de terrain, ainsi que l’importance primordiale de prendre en compte leur expérience et leurs propositions. En première ligne, que ce soit à l’hôpital évidemment, mais aussi dans les institutions thérapeutiques extrahospitalières, dans les établissement médico-sociaux, il a fallu faire face, réinventer les pratiques et adapter les cadres de soin sans se désavouer, limiter les dégâts sur le plan physique, psychique et social, rester mobilisés auprès des publics les plus vulnérables…Néanmoins, il a également été prouvé, par une expérimentation directe, que la dématérialisation du soin était tout à fait inopérante pour les situations cliniques les plus préoccupantes, et qu’elle induisait par ailleurs un délitement du travail institutionnel et de l’approche pluridisciplinaire. Par ailleurs, même si certains collègues ont pu constater des effets cliniques plutôt positifs lors du confinement, il me semble audacieux d’en tirer des conclusions dans l’immédiat. De fait, j’ai moi-même observé des adolescents très satisfaits de cette mise entre parenthèse de toute vie sociale, de tout cadre, de toute limite, avec une extinction de la conflictualité. Pour certains, ils se trouvaient en déphasage complet avec les rythmes communs, s’immergeant à temps plein dans des univers virtuels, ayant complètement mis de côté la réalité extérieure et les enjeux interpersonnels…Alors oui, ils n’exprimaient pas de souffrance, ni de manque, ni de désir ; ils n’investissaient aucune perspective en rapport avec une quelconque forme d’altérité. Et en plus, ils pouvaient totalement évacuer la confrontation avec la culpabilité, ou avec la Loi, dans la mesure où ils bénéficiaient d’un alibi social…Quand on prend en charge des enfants ou des adolescents, il parait essentiel de s’extraire de l’instantané pour avoir en ligne de mire des devenirs, des ouvertures et des projections. Que va-t-il se passer pour ces adolescents ? Vont-ils pouvoir réinvestir le lien, s’intégrer dans une dynamique collective, affirmer une place au niveau social ? Le fait de ne pas éprouver de souffrance, de restriction, ou d’angoisse est-il un signe clinique positif dans les circonstances actuelles ? Les défenses mobilisées – retrait, désinvestissement, gel pulsionnel, etc – ne sont-elles pas préoccupantes si on les considère sur des temporalités plus élargies ? Le constat d’une « sédation » temporaire, ou d’une mise à distance des manifestations anxieuses ne doit pas nous amener à occulter les enjeux spécifiques de la clinique adolescente, à savoir : les dynamiques identitaires et groupales, les processus de subjectivation et de séparation / individuation, l’affirmation de soi en tant que Personne sociale, l’intégration collective et le dégagement familial, etc.
De plus, ces collègues qui ont pu se satisfaire du télétravail en période confinée peuvent également en arriver à prendre leurs distances par rapport à l’institutionnel et au collectif, à l’instar de ce témoignage : « je préfère sans doute aujourd'hui avoir des perspectives et une pratique plus personnelle, plus personnalisée ; plutôt que d'être fondu dans une masse vis-à-vis de laquelle je n'arrive plus à m'identifier ». Effectivement, la cohésion institutionnelle, le sens du travail collectif, les processus d’identifications groupales, se sont trouvés ébranlés ; il reste à savoir si ce déchirement des tissus institutionnels va pouvoir mobiliser du désir et de la créativité, ou au contraire du repli et du désinvestissement….

Ce qui est certain en tout cas, c’est que toutes les initiatives qui ont permis de préserver - autant que faire se peut…- non seulement le lien thérapeutique mais aussi la dynamique institutionnelle, ont émané des soignants engagés dans leurs pratiques, et non des instances administratives de tutelle.

Malgré quelques réussites, les ARS ont montré leur incapacité à prendre en compte les réalités du terrain ; de même que les organismes étatiques, type Santé Publique France. Toutes ces structures technocratiques, désancrées des pratiques et des enjeux concrets ont été globalement défaillantes dans l’anticipation des mesures et moyens à mobiliser de façon spécifique et ajustée. Par exemple, l’accompagnement des institutions psychiatriques et médicosociales s’est avéré tout à fait dysfonctionnel, tant sur le plan de la protection sanitaire des patients et des personnels, qu’au niveau des préconisations pour garantir la continuité du soin. Comme le dénonce le collectif des 39, « dès le début de la pandémie de COVID, l’inaction de ces agences d’état a dramatiquement privé les soignants de moyens de protection, de matériels adéquats et de tests de dépistage », « preuve de l’incompétence de ces technostructures, de leur immobilisme et de leur suffisance autocratique ». De fait, la crise pandémique a mis en exergue la méconnaissance flagrante de la singularité des pratiques thérapeutiques, des modalités d’intervention, des publics accueillis, etc. Une gestion purement administrative et comptable, déconnectée de la clinique et des enjeux locaux, a ainsi montré son incapacité à accompagner et à adapter les pratiques, sans considération pour l’expérience créative des « praticiens de terrain ». Les tutelles administratives ont « bridé voire interdit de nombreuses actions locales. Elles ont empêché l’initiative de médecins, de biologistes, de chercheurs soucieux de déployer un dispositif de crise hors norme ».

 Dès lors, cette dimension hors-sol a contribué à accentuer l’incohérence des politiques sanitaires, avec des recommandations trop tardives, peu réalistes et univoques, ne prenant pas en compte la spécificité de telle ou telle structure, ni les particularités socio-territoriales, ou encore les articulations interinstitutionnelles. Les consignes adressées au Medico-social, au Sanitaire, etc, semblaient négliger les enjeux spécifiques du soin, du lien, du travail institutionnel, en faveur d’injonctions aussi chimériques qu’inefficientes. Les paradigmes de la pensée managériale, de la normalisation des pratiques, de l’évaluation par des Centres Experts, ont démontré leur vacuité et leur inanité, alors que les équipes engagées en première ligne ont pu, tant bien que mal, préserver la fragile flamme du soin.
« La solidarité et le savoir-faire des soignants et des travailleurs sociaux, avec leurs forces de proposition sur le terrain, ont renversé les logiques de ces agences technocratiques hors-sol. Sur place, les équipes se sont reconstituées, loin des logiques du « new public management » qui cisaillent l’esprit d’initiative. Le courage de chacun, la force des collectifs, et leur inventivité partagée permettent de faire face à la crise, là où ces agences ont montré leurs incompétences ».

Par ailleurs, les revendications réaffirmées de défendre le soin, le lien, et l’institutionnel, doivent inévitablement se confronter à la logique gestionnaire de dématérialisation à marche forcée. En amont même de la crise épidémique, Agnès Buzyn se félicitait déjà de l’accroissement exponentiel des outils numériques dans le secteur médical, ce qui constituait pour elle un signe de progrès technologique et une promesse d’« amélioration de la qualité des soins ». En contexte de confinement, le recours nécessaire au télétravail a contribué à banaliser le recours à ce type de dispositif numérique, même dans les métiers centrés sur l’interpersonnel, avec des conséquences tout à fait significatives tant du côté des soignants – perte de sens, isolement, découragement, clivages, surcharge, etc.- que des usagers – accentuation des inégalités, désocialisation, abandon des situations les plus fragiles…. En conséquence, dans la suite du Printemps de la Psychiatrie, on peut légitimement craindre une accélération du « processus de marchandisation de la santé y compris de la santé mentale, en passant par une multiplication des partenariats public/privés qui œuvrent notamment à la création de nouveaux produits d’e-santé mentale ».

Certains collègues, à l’instar du « Collectif de la pédopsychiatrie du 19ème en Lutte », ont ainsi décidé de mener une forme de résistance contre cette numérisation galopante du soin et contre « l’emprise de ces outils et procédures imposés par la machine gestionnaire et technocratique », en faisant notamment la grève des actes et des données. « Cette décision nous la prenons alors que l’épidémie de COVID-19 bat son plein et que la direction nous impose de remplir des grilles d’actes pour coder le télétravail. Nous refusons de participer à la normalisation de ce recours au télétravail ».

Quelles modifications cette digitalisation du travail peut-elle effectivement exercer sur nos pratiques ?
D’autant plus que c’est en grande partie à travers notre exercice professionnel que nous nous confrontons à la vie sociale, aux enjeux collectifs, que nous rencontrons l’altérité, que nous nous formons et nous transformons à travers une praxis. A l’interface de l’existentiel, de l’identitaire, du commun, le travail « rend possible quelque chose comme « l’affirmation de soi », puisque c’est par le travail que les individus parviennent, à travers l’exercice de compétences et de talents personnels, à imprimer une action singulière sur le monde » 
Quelles seraient les conséquences de pratiques professionnelles portées par des travailleurs atomisés et sans liens ?
Cependant, le confinement a mis en avant les travailleurs du « réel », ceux dont les pratiques garantissent la pérennité du fonctionnement social. " Soudain, les travailleurs du soin – ceux qui veillent à ce que le processus de la vie puisse se dérouler dans les meilleures conditions en soignant, élevant, éduquant, nourrissant ou nettoyant les êtres humains et le monde qu’ils habitent -, sont entrés dans la lumière, et la valeur de leur corvée quotidienne a éclipsé – pour un temps au moins – tout le glamour dont s’étaient auto-gratifiés les « premiers de cordée ». Enfin, l’isolement physique et psychique dont s’accompagne le travail à distance nous est apparu dans sa sèche réalité : s’il est effectivement possible de travailler chacun chez soi, le télétravail ne construit ni la solidarité entre les travailleurs, ni l’espace public où se nouent les liens sociaux, où se forge l’esprit critique et où s’érige un monde commun, comme en témoigne l’effrayante pauvreté de nos vies assignées à domicile".

Préserver la dignité de nos pratiques, c’est dont parfois résister aux injonctions aliénantes, à la destruction de nos singularités, à l’uniformisation managériale de nos représentations, actes et discours. En revendiquant par exemple une éthique du "bien-dire", en fuyant les prêts-à penser formatés, en refusant la colonisation du langage...

En restant créatifs, en bricolant sur le terrain, tel que le prône le Collectif Malgré Tout : « bricoler, c’est préférer le tâtonnement à la tâche, la coopération (qui permet toujours la discussion et le débat) à l’exécution d’ordres chiffrés (et désormais dictés par des algorithmes), et l’improvisation créative au programme abstrait. Bricoler suppose de tenir compte de la situation, du contexte, et des matériaux dont on dispose” ; “le bricolage, donc, est précisément ce qui s’oppose à l’idéologie productiviste qui veut que nous visions l’excellence en nous adaptant sans cesse à un monde qui change au moyen de process optimisés”.

Comme le souligne Barbara Stiegler en reprenant John Dewey, « o‌n pense à partir de ce qui nous dérange, on s'organise politiquement et collectivement à partir de ce qui nous pose problème et de ce qui nous fait souffrir ». Toute pratique inscrite dans une réalité concrète doit aussi intégrer le négatif et la conflictualité. Et toute expérimentation en prise avec la réalité devrait être menée par ceux qui en sont directement affectés. "Un faire déconnecté et un souffrir déconnecté ne sont, ni l'un ni l'autre, une expérience" (John Dewey). Les directives abstraites d’experts s’appliquant sans vécu rétroactif sont donc vouées à être inefficientes sur le plan des pratiques. Ainsi, « la participation qui est au cœur de la politique passe à la fois par l'intelligence collective socialement organisée et par les affects, ce qui implique une subversion radicale des hiérarchies politiques en place ».

« C’est seulement lorsque quelque chose d’irrévocable s’est produit qu’on peut s’efforcer de déterminer à rebours son histoire. L’événement éclaire son propre passé ; il ne peut jamais en être déduit » (Hannah Arendt).
Saisissons-nous alors des situations historiques qui ont contribué à faire germer des revendications et des pratiques nouvelles dans l’organisation du travail.

Pour ce faire, on pourrait déjà s’appuyer sur la tradition de l’autogestion ouvrière, en considérant la volonté de créer des sphères d’autonomie, non régies par les lois du marché, et permettant l’émergence de nouvelles formes de sociabilités et de solidarité.
Comme le soulignait Pierre-Joseph Proudhon à propos du prolétariat, il faut que celui-ci, en tant que classe, « ait conscience de lui-même, de sa dignité, de sa valeur, de la place qu’il occupe dans la société, du rôle qu’il remplit, des fonctions auxquelles il a droit de prétendre, des intérêts qu’il représente ou personnifie », que par conséquent il « affirme son idée, c’est-à-dire qu’il sache se représenter par l’entendement, traduire par la parole, expliquer par la raison, dans son principe et ses conséquences, la loi de son être » et « que de cette idée, enfin, posée comme profession de foi, il puisse, selon le besoin et la diversité des circonstances, déduire toujours des conclusions pratiques ».
Ne peut-on y retrouver les légitimes aspirations des soignants, en termes de reconnaissance, de représentation, de moyens, et de restauration d’une autonomie dans les pratiques ?
Dès lors, autorisons-nous à transposer la formule de la première internationale : « L’émancipation des soignants doit être l’œuvre des soignants eux-mêmes » et rappelons le mot d’ordre d’ « Autonomie Ouvrière » en 1976 : « C'est notre volonté d'organisation autonome de la classe ouvrière et de démocratie directe qui nous conduit à nous opposer à toutes les formes d'organisation qui visent à substituer au pouvoir des travailleurs des formes d'organisation hiérarchisées ».

Rappelons-nous aussi les drames et les espoirs de l’histoire du mouvement d’émancipation sociale : en 1871, le peuple parisien se trouve plongé dans une situation extrêmement traumatique : misère, défaite militaire, inanité et trahison du pouvoir, sacrifice de la population…Et pourtant, dans son programme du 19 avril 1871, voici ce que revendique la Commune : « La Révolution communale, commencée par l'initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C'est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l'exploitation, de l'agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la Patrie ses malheurs et ses désastres ».

De fait, les Communards ont porté l’espoir d’instaurer une démocratie directe reposant sur une citoyenneté active, renouant avec l'esprit de la constitution de 1793 qui fait du droit à l'insurrection "le plus sacré des droits et le plus imprescriptible des devoirs" - ce qui n’est pas sans évoquer, avec toute la prudence nécessaire, le mouvement des gilets jaunes.

Sans vouloir faire de comparaison grossière avec notre situation récente de confinement, la Commune a du faire face à l'absentéisme des fonctionnaires, qui pour une grande part étaient partis à Versailles avec Adolphe Thiers ou restaient cloîtrés chez eux comme ce dernier le leur avait ordonné. Dès lors, la Commune s’et trouvée contrainte, par exemple, de réorganiser en toute hâte l’enseignement, du fait de la fuite de professeurs : ainsi, Edouard Vaillant a mis en place une réforme qui visait à l’uniformisation de la formation et primaire et professionnelle, et l’enseignement a été également laïcisé.

Par ailleurs, la solidarité en temps de crise a du se déployer avec les moyens du bord…Outre les pensions versées aux plus démunis, un décret a réquisitionné les logements vacants au profit des sinistrés des bombardements allemands et versaillais. Des orphelinats ont également été créés avec l'aide en fourniture des familles parisiennes.

Dans le secteur du travail, L’Union des femmes a affirmé le droit au travail et l’égalité des salaires. Des ateliers coopératifs se sont mis en place.

Sans chercher l’énumération, je reprendrais simplement quelques fragments du texte « Les oeuvres » de David Lescot, mis en musique par Emmanuel Bex (« La Chose Commune »)

la-chose-commune


« Il est juste que la propriété fasse sa part de sacrifice »
« Le travail
Réformer le travail
Organiser le travail
Par l’association
Posséder ses outils
Posséder son atelier
Posséder ses instruments
Seul ou à plusieurs
Propriété prolétaire
Par l’association
Par la coopérative »
« On veut revenir dans la vie
Dans la vie commune »
« L’Ecole
Laïque
Gratuite (…)
O
bli
ga
toire
Tout le monde à l’école!
Même les filles?
Même les filles!
Même les pauvres?
Même les pauvres!
Même les filles pauvres?
Tout le monde »
« Régénérer l’avenir
C’est ça le luxe
Communal »

 Malgré leur destin tragique, les communards « n’en incarnent pas moins, dans la mémoire collective, une grande cause, la plus grande de toutes peut-être : celle d'une société jaillie du plus profond d'eux-mêmes, où la justice, l'égalité, la liberté n'auraient plus été des mots vides de sens. Une utopie ? En tout cas, une grande espérance qui les dépassait de beaucoup, et dont ils furent à la fois acteurs et martyrs » (Alain Gouttman).

Au fond, il s’agissait là des prémisses d’une revendication à l’autogestion, c’est-à-dire d’une réappropriation par les acteurs concernés d’une forme d’organisation commune ; ce qui ne suppose par l’absence de règles ou de cadres, mais leur détermination par les collectifs concernés.

Que penser de ces mouvements historiques, à l’heure où les administrations technocratiques et centralisées ont plus que jamais démontré leur insuffisance alors que, sur le terrain, ce sont les dynamiques collectives, solidaires, interstitielles qui ont pu s’organiser pour faire face à la crise épidémique?
De fait, ce sont des dynamiques institutionnelles ancrées dans la réalité concrète des pratiques qui ont su le mieux s’ajuster, se transformer, réagir, créer, concrètement, à travers un ensemble d'actions et d’expériences partagées.

 Comme le souligne Francis Ginsbourger, « les personnels des métiers du soin et, plus largement, ceux des « métiers sur autrui », selon l’expression de François Dubet, n’auront rien fait d’autre, après tout, que leur métier. Dans des conditions exceptionnelles, certes, mais ces dernières n’ont fait que révéler un engagement qui n’a pas attendu la période actuelle pour se manifester ».

Bien loin de tout héroïsme, il fallait donc une épidémie pour remettre sur le devant de la scène l’éthos professionnel, les valeurs de l’engagement, le sens de la vocation, le désir d’aider, et l’étymologie même du mot « métier », « issu du latin ministerium, celui qui est placé au service des autres et s’incline devant leurs nécessités ».
« Tout aussi remarquable est le fait que le grand public ait découvert ce qui fait la valeur de leur travail. Je ne parle pas ici seulement de leur professionnalisme, ce qui signifie « être bon dans son métier », mais de ce qui devrait être érigé en un principe commun à toute gestion ou négociation touchant aux métiers : une professionnalité, terme peu usité tant il est vrai que la valeur d’usage du travail s’est de longue date effacée derrière sa valeur d’échange ».

Et, dans ces tragiques circonstances, les capacités d’organisation, de créativité, de mutualité, d’improvisation, de dévouement, de solidarité collective ont soudain rejailli : « lorsque, dans l’urgence, le programme prévu, la coordination préparée, ne suffisent plus à faire face, alors se substitue, de façon impérieuse, une coopération vive, au cours de laquelle les actes des uns deviennent indivisibles de ceux des autres. Cela ne s’improvise pas. Cela présuppose un collectif autonome où se respectent des « règles de métier pluri-métiers » forgées et transmises en situation, en quelque sorte une déontologie commune en actes. Le professionnalisme de chacun face à des « cas » singuliers n’est pas moins indispensable que l’expérience de la coopération entre pairs et entre métiers. »

 

Au-delà de la capacité des soignants à faire face, à réinsuffler du possible, en dépit la dégradation programmée de leurs conditions d’exercice, cette crise sanitaire ne devrait-elle pas nous amener à repenser notre système de soins, en nous inspirant des expériences passées?

Un petit retour sur la lutte collective contre l’épidémie de VIH peut, par exemple, être riche d’enseignements : « à rebours de l’approche traditionnelle et hygiéniste de la santé publique, l’histoire de la lutte contre le VIH a montré en effet que l’effort pour protéger les droits humains, les libertés publiques et la vie privée concourt à la dignité des malades et à la sauvegarde des fondements de nos sociétés démocratiques mais constitue aussi un instrument essentiel de la santé publique et du recul de la pandémie ».
Ainsi, l’implication des personnes concernées, sur le plan communautaire et collectif, a joué un rôle décisif, tant sur le plan des progrès thérapeutiques que de la lutte contre les restrictions de liberté et les stigmatisations.

Dès lors, au-delà des nécessaires mesures de protection sanitaire à l’échelle individuelle et populationnelle, il convient également de rappeler, à l’instar de Claire Marin, que « nous sommes des êtres sociaux, des êtres de contact. Les flux qui circulent entre les hommes ne sont pas seulement abstraits, technologiques, virtuels ».

Car, « tel est bien le dilemme du moment : il faudrait se priver des relations qui nous soutiennent, nous nourrissent, nous guérissent, nous maintiennent en vie. Peut-on, pour barrer le passage au virus, condamner à la solitude un patient qui risque d’en souffrir dramatiquement ? ».
Faut-il reléguer les autres soins, rompre la continuité des liens thérapeutiques, face au risque épidémique?

« Il faut éviter autant que possible cette deuxième vague, celle des patients, malades, handicapés dont la prise en charge aura été réduite ou impossible. Mais aussi celle des aidants familiaux, épuisés par une surcharge de travail, quand les aides à domicile ou les différents thérapeutes ne peuvent plus exercer. Celle des malades atteints de pathologies psychiques exacerbées par le confinement ».

Alors oui, il faut sans doute donner davantage d’initiatives aux praticiens, aux acteurs du terrain, aux collectifs en prise avec les réalités concrètes, plutôt qu’à des instances technocratiques hors-sol, incapables de réactivité, d’ajustements aux situations particulières, induisant des procédures et de l’inertie, plutôt que des actes et du soin.
Il faut favoriser la créativité de ceux qui sont imprégnés dans un contexte et dans le faire, plutôt qu’à des « experts » méconnaissant les particularités, les besoins, les moyens, les ressources, les entraves éprouvés par ceux qui prodiguent le soin, loin des idéologies réductrices et des logiques gestionnaires.
Nourrissons les imaginaires, les possibles et les projets ancrés dans un vécu partagé ; exigeons de la reconnaissance et de la dignité dans l’exercice de nos métiers!
Soyons clair, il ne s’agit pas non plus de prôner un localisme et une horizontalité absolus. En effet, il convient de ne pas accentuer un repli, à même de creuser les inégalités socio-territoriales et de rompre les nécessaires solidarités interinstitutionnelles. Par ailleurs, il faut aussi des normes et des référentiels communs, une planification à un échelon élargi pour répartir les moyens disponibles de la façon la plus juste possible, et pour faire face ensemble aux enjeux globaux. Il faut aussi penser l’évaluation de nos pratiques, à partir de critères cliniques pertinents et reproductibles, élaborés par ceux là mêmes qui interviennent. Il parait évident, qu’à partir du moment où une institution est financée par la solidarité collective, des outils de régulation et de contrôle doivent être construits et mis en commun.
Il conviendrait donc de déployer une dialectique efficiente entre le niveau « situationnel » et un niveau stratégique plus global, intégrant la réalité des pratiques. A cette fin, cela devrait prioritairement remonter du terrain, plutôt que de descendre des hautes sphères déconnectées du réel…Il faudrait en tout cas envisager des allers-et-retours, des spirales rétroactives permettant d’ajuster et d’harmoniser les recommandations aux effets concrets, plutôt que d’imposer des commandements intemporels, soumis à des représentations idéologiques et à l’influence de certains lobbys sans considération pour la spécificité de l’intervention des acteurs « de la base ».

Pourquoi ne pas exiger, par exemple, que les « experts technocrates » puissent avoir un temps hebdomadaire obligatoire sur le terrain, afin de s’inscrire dans une pratique « incarnée » ; et que, d’ailleurs, quelle que soit la profession, il soit envisagé un engagement systématique dans un autre secteur d’activité, de façon à élargir l’appréhension de son champ d’action. Tout poste de direction qui énonce des directives devrait pouvoir éprouver, d’une façon ou d’une autre, les vécus réels des personnes concernées, au-delà des diagrammes, des représentations abstraites et des tableaux chiffrés.

Dans cette optique, je ne veux que valider certaines revendications du « Manifeste pour une pédopsychiatrie revitalisée », comme par exemple le refus de « nouveaux dispositifs de coordination, dits « innovants » » alors qu'ils recréent inutilement une organisation de soins déjà en place », ou encore la lutte contre la gestion autoritaire des dispositifs thérapeutiques par des directions administratives mobilisant un « néo-langage managérial qui brouille nos repères et dévalorise nos pratiques ».
Je ne peux que soutenir l’exigence d’une « reconnaissance du travail théorico-pratique et pluridisciplinaire ancré sur l'expérience de la psychiatrie de secteur, enrichie de concepts et outils innovants depuis sa création ».
En ce qui concerne le bien-être des enfants, je ne peux que souscrire à toutes les préoccupations concernant les réalités concrètes et les dimensions existentielles, au-delà des discours abstraits : oui, un environnement dégradé (habitat, alimentation, mode d'éducation, mal-être de leurs parents) peut nuire à la santé physique et psychique dès le plus jeune âge. Oui, il faudrait par exemple instaurer « une réelle protection de nos enfants contre les contenus numériques violents et pornographiques en accès libre ».
Evidemment, il conviendrait de soutenir « l'animation du débat public autour d'expériences qui révèlent un autre avenir, de l'éducation citoyenne concernant les besoins de l'enfant, de l'égalité homme-femme, du respect de la différence ».
Plutôt que de bourrer nos enfants de psychotropes et de remédiation cognitivo-comportementale, ne faudrait-il pas « traiter » en amont certaines pathologies sociales et environnementales, sur un mode préventif? Changer nos modes de vie, nos habitus consuméristes, pour protéger, plutôt que de devoir « corriger » secondairement des troubles induits par nos négligences, nos excès, nos compromissions et nos lâchetés?
Et, à partir de l’expérience des acteurs de terrain (éducateurs, enseignants, soignants, etc), pourquoi ne pas envisager « la création d'un ministère de l'Enfance, affirmant la nécessité d'une protection spécifique et coordonnée, pour lancer un chantier de redéploiement du soin incluant l'habitat, l'éducation, les transports, l'alimentation, la culture, qui refondent les besoins fondamentaux de l’enfant »?

Nos pratiques doivent devenir des sources d’inspiration, et non des protocoles désincarnées. Retrouvons le plaisir de faire avec, ensemble, pour! Soyons soignants!

 

 

 

 

 

 

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