De plateformes en innovations : rentabiliser la santé mentale !

Au niveau des instances politiques, mais aussi de certaines fondations privées influentes, on prépare activement l'avenir de la psychiatrie. Les perspectives font rêver : dématérialisation du soin, rentabilisation de la filière santé mentale, exploitation des données, protocolisation et mise en cohorte des "usagers", démantèlement des institutions publiques en faveur de plateformes privatisées

Après quelques détours théoriques concernant le modèle des plateformes, abordons désormais le sujet des orientations politiques par rapport aux enjeux sanitaires et aux réformes du système de santé. En effet, ici comme ailleurs, la tendance est la plateformisation extensive, en parallèle avec le démantèlement des dynamiques institutionnelles et soignantes.

Afin de percevoir ce qui se profile dans ce domaine du soin, je vous propose sans tergiverser plus longtemps de nous abreuver directement à la source : non pas au niveau des réalités du terrain – et puis quoi encore...-, non pas au sein des débats politiques et parlementaires, mais plutôt là où se construisent finalement nos perspectives et nos devenirs, auprès d’instances non démocratiques influençant directement les gouvernements, comme par exemple l’Institut Montaigne ‌ – paix à l'âme de ce grand penseur humaniste ainsi enrôlé dans cette sombre entreprise….

Pour information, ce think tank indépendant se revendique comme « une plateforme de réflexion, de propositions et d’expérimentations consacrée aux politiques publiques en France », ayant comme objectif « l’amélioration de la compétitivité et l’assainissement des finances » …Tout un programme ! Depuis sa création en 2000, le fonctionnement de l’Institut Montaigne est assuré par des contributions exclusivement privées, avec la participation de plus de 160 entreprises et un budget annuel de 5,9 millions d’euros.

Fort de son expertise néolibérale, l’institut Montaigne a évidemment des préconisations à revendiquer concernant les orientations de la politique sanitaire de notre pays. Car, au décours de la crise pandémique, nos experts éclairés ne s’alarment pas de la situation dramatique de démantèlement de l’hôpital public, de fermeture des lits, d’aggravation des inégalités de santé, de délitement des pratiques, de souffrance professionnelle, etc. Non, l’institut Montaigne voit la crise comme une opportunité pour dématérialiser davantage le soin, à des fins lucratives évidemment : « e-santé, augmentons la dose ! »‌...

Voici donc certaines des perspectives portées par cette plateforme complètement déconnectée de la réalité concrète du soin :

« Porté par des acteurs privés et publics, le déploiement de la e-santé associé à un recueil systématique des données de santé fait partie des bases indispensables sur lesquelles doit reposer notre système de soins. Cette digitalisation est essentielle pour répondre aux nombreux défis auxquels le système fait face ». C’est affirmé d’une manière tellement péremptoire que cela parait presque implacable. La dématérialisation est sûrement ce qui a fait prioritairement défaut quand la déferlante pandémique a submergé le système de soin…L’institut Montaigne a d’ailleurs l’outrecuidance de nous susurrer à l’oreille que « la télémédecine a permis de limiter l’engorgement des hôpitaux en exerçant un premier tri entre les malades les moins sévères pouvant être pris en charge à domicile et ceux nécessitant une hospitalisation. Elle a aussi été un outil précieux pour anticiper les flux de patients et allouer les ressources médicales et de matériel en conséquence ».

Cependant, on ne peut contester l’honnêteté de l’institut Montaigne. En effet, ces recommandations ne visent évidemment pas l’amélioration de la qualité et de l’accès aux soins, mais l’ouverture de marchés lucratifs et de secteurs à exploiter financièrement : « dans le cadre de ce rapport, le cabinet de conseil en stratégie McKinsey a réalisé une étude inédite sur le potentiel de création de valeur de la e-santé en France qui, si elle était pleinement déployée, pourrait se situer entre 16 et 22 milliards d’euros par an autour de cinq axes de rupture, dessinant le système de santé de demain ». Voilà, c’est clair et net, sans ambages, sans faux-semblant.

Quelques exemples sont alors déclinés, comme l’implication des patients, appelés à devenir « acteurs de leur santé » – c’est d’ailleurs le slogan incantatoire des ARS – à travers des « solutions digitales permettant des gains d’efficience estimés entre 3,3 et 4,7 milliards d’euros ». Pour améliorer notre système de santé, il faut donc développer « les applications mobiles de gestion et de suivi des maladies, les logiciels d’auto-diagnostic numérique, les chatbots médicaux, les outils de prévention, la prise de rendez-vous en ligne, les réseaux en ligne de patients ».

Autre proposition : des « logiciels d’IA accompagnant les professionnels de santé » -avec un « potentiel en matière de gains d’efficience estimé à entre 3,3 et 4,2 milliards d’euros ».

Mais pourquoi n’y avait-on pas pensé plus tôt ?! Des soignants, des infrastructures, des liens, de l’accueil, de l’attention…Avec ces archaïsmes, on creuse la dette, on ne favorise pas l’émergence de start-up dynamiques. Alors qu' « un déploiement massif de la e-santé pourra permettre de répondre à de nombreux défis posés à notre système de santé actuel, à savoir le vieillissement de la population, l’évolution de la démographie médicale, les inégalités territoriales d’accès aux soins, l’explosion des maladies chroniques ou la lutte contre les épidémies ». Vos gueules les acteurs de terrain, engagés concrètement auprès de la souffrance, du désarroi et de la détresse ; arrêter de vous plaindre, de rester rivés sur vos privilèges, sur vos pratiques conservatrices. A l’évidence, « le manque de culture numérique des acteurs du soin constitue un frein à l’usage des nouvelles technologies. Ainsi en France, une enquête de 2019 constatait qu’environ 90 % des étudiants en médecine n’étaient pas formés à la télémédecine en première année (appelée PACES, commune à tous les étudiants en santé) et que seuls 20 % des internes étaient formés à cette nouvelle forme d’exercice de la médecine ». Mais c’est scandaleux !!! On ose enseigner la clinique, le soin, alors que cela ne rapporte rien !

Plutôt que de construire un système sanitaire fondé sur les services publics, il faut valoriser tous les acteurs dynamiques de la "filière santé" : « les start-ups et PME (petites et moyennes entreprises), les ETI (entreprises de taille intermédiaire) et les grands groupes. Ces acteurs proposent des services multiples : offreurs de soins, assureurs, industriels, services numériques, etc. mais peinent à parvenir à parler d’une voix ». Il faut les rendre plus compétitif pour les actionnaires, en favorisant « les approches partenariales et les alliances entre secteurs privé et public grâce à de grands projets d’innovation en santé » - vous remarquerez que les soignants ne font tout simplement pas partis des acteurs dynamiques de cette "filière santé"....Ils sont sans doute trop apathiques.

Voilà donc ce que devraient mettre en place prioritairement les gouvernements à venir, que l'Institut Montaigne saura éclairer grâce à ses réseaux de lobbying bien rodés : « simplifier l’accès aux données de santé dans un cadre sécurisé et permettre au Health Data Hub de gagner en indépendance, assouplir l'accès à la télémédecine et au télésoin, prioriser et investir dans les systèmes d’information en santé et le développement de la e-santé, multiplier les cas d’usage démontrant au grand public et aux professionnels de santé l’intérêt du partage et de l’utilisation des données de santé, former tous les acteurs du système de santé aux technologies numériques et à l’intelligence artificielle tout en favorisant l’acculturation des décideurs à ces outils ».

Quand on vous dit qu’ils sont vraiment honnêtes chez Montaigne….

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Enfin, non contents de ces premières préconisations, ils enfoncent encore le clou avec détermination et courage : « filière santé, gagnons la course à l’innovation » ‌.

Il faut dire que « viennent d’être lancés les travaux du Conseil stratégique des industries de santé (CSIS) qui ambitionne de faire de la France la "1ère nation européenne innovante et souveraine en santé ».

Décidément, la « Santé » ne doit plus être le territoire des soignants : « le développement de la e-santé amène aujourd’hui de nouveaux acteurs venus d’horizons différents à investir le domaine de la santé, dont les sociétés de technologies de l’information et de la communication qui cherchent à développer des produits ou services en lien avec les soins (téléconsultation, e-prescription, etc.). Des acteurs issus du monde de la data et de l’intelligence artificielle occupent également un rôle croissant dans cette filière ».

Dès lors, les indicateurs ne doivent donc plus être sanitaires, mais prioritairement financiers : « la santé est un secteur économique clé pour la France (..). Le secteur de la santé est ainsi créateur de richesse dans le domaine des industries et technologies de santé, mais aussi de plus en plus dans le numérique appliqué à la santé, dont il faut attendre une croissance exponentielle dans les années à venir ». Mais à l’institut Montaigne, on reste tout de même humaniste, et on se préoccupe vraiment de l’épanouissement de la population : « au-delà, c’est un secteur qui développe des innovations permettant aux citoyens d’être en meilleure santé, ce qui a également une valeur économique et de bien-être » - il faudrait peut-être proposer un petit stage à ces bons experts technocrates - par exemple « vis ma vie de réanimateur pendant une vague de Covid » - pour comprendre qu’à l’hôpital il ne s’agit pas de créer des applis de Yoga…

Nonobstant, l’institut Montaigne en a vraiment ras le bol des archaïsmes systémiques, de la durée, des stocks, des résistances ; il faut donc créer du flux, disrupter, innover, plateformiser.

Quel constat tragique ! : « malgré son dynamisme, la filière santé est structurée en silos, avec des parties prenantes qui avancent indépendamment les unes des autres. Ces silos sont multiples : entre l’hôpital public et les cliniques privées, entre régulateurs et innovateurs, entre médical et paramédical, entre préventif et curatif, entre soignants et patients, etc ».

Dès lors, il faut privatiser tout ça, d’un coup sec, et flexibiliser à la hussarde. D’ailleurs, encore une fois, « la crise pandémique a montré la difficulté des décideurs à donner aux acteurs privés tout leur place » - en l’occurrence, on avait surtout besoin de soins intensifs, de soignants engagés dans une mission de service public, de lits d’hospitalisation, de matériel thérapeutique, de masques, de protection, de cohérence politique et de décence…. Ce qui devrait relever du registre des Communs non appropriables, non marchandisables, non lucratifs…mais qui ne représente sans doute qu’un « pognon de dingues » aux yeux de l’institut Montaigne.

Donc, in fine, il faut « consolider une filière d’excellence, capable de s’exporter », il faut « considérer le secteur de la santé comme une filière économique à part entière », il faut « conduire des politiques de santé capables d’intégrer une logique d’investissements et d’évaluation du retour sur investissement », il faut « construire une vision de long-terme pour notre système de santé pour aligner et coordonner l’ensemble des acteurs publics et privés - vers un objectif commun : la création de valeur », il faut « repenser en profondeur le rôle de L’État, qui doit passer du statut de "gérant" du système de santé au statut de "garant" des règles du jeu et de la vision, en laissant davantage de marges de manœuvres aux acteurs de la filière pour déployer des solutions innovantes ».

Et pour cela, nous devons encore « accélérer la définition de référentiels pour favoriser la portabilité́ des bases de données et encourager la concurrence et l’émergence de leaders européens et français du numérique en santé », « mettre en place des mécanismes d’incitation des professionnels de santé à l’adoption des usages numériques et imaginer des programmes d’accompagnement par les acteurs de la filière », « développer de nouveaux modèles de financement pour favoriser l’émergence de plateformes d’intégration de soins et la collaboration entre professionnels (financement au parcours et à la performance, développements d’approches populationnelles, indicateurs de résultats, etc.) », « transformer l’Assurance "maladie" en Assurance "santé" capable d’intégrer les notions d’investissements, de prévention et de long terme »…

Adieu la solidarité collective, adieu le programme du Conseil National de la Résistance, adieu les services publics, adieu les lieux de soin...

Bon, mais vous me direz, tout cela ne sont que des recommandations d’un think tank, cela n’a pas d’influence directe sur les pratiques…

Et bien détrompez-vous.

Le 14 janvier, Emmanuel Macron a annoncé l’organisation des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie, en réponse à l’état de délabrement du soin psychique en France, à la détresse psychologique de la population et au mal-être collectif. Des travaux préparatoires sont déjà en cours, avec une forte mobilisation de la Commission Nationale de la Psychiatrie.

D’ailleurs, la sous-commission « Recherche clinique et innovations » a déjà proposé certaines orientations :

  • Identifier des marqueurs IRMpour une meilleure compréhension des mécanismes encéphaliques des pathologies psychiatriques
  • Confirmer le diagnostic d’une pathologie psychiatrique à l’échelle individuelle à l’aide d’algorithmes d’intelligence artificielle appliqués aux méthodes d’imagerie avancée.
  • Prédire l’évolution d’un trouble psychiatrique, à l’échelle individuelle, grâce aux approches d’intelligence artificielle.
  • Prédire la réponse au traitement, à l’échelle individuelle, grâce aux approches d’intelligence artificielle.
  • Constituer une banque de données cliniques, d’imagerie et de biologie moléculaire normales et pathologiques.
  • Faciliter l’accès à l’IRM cérébrale des patients souffrant de troubles psychiatriques
  • Identifier des ressources expertes en imagerie psychiatrique.
  • Créer un réseau de télé-expertise permettant de traiter les situations complexes, relié à un health data hub.

Ça bosse bien, hein !…On va enfin avoir une psychiatrie moderne, scientifique et tout, avec plein d’images de cerveaux à publier dans de beaux articles.

Par ailleurs, un comité d’orientation des Assises a été constitué, afin de définir les thématiques et les intervenants à mobiliser – pour cela, il faudra évidemment qu’ils présentent un « Pass de non-rencontre », certifiant qu’ils n’ont pas été engagés dans un véritable lien thérapeutique depuis au moins 2 ans. Par ailleurs, il faudra également évacuer d’emblée tous les cliniciens mobilisés dans la psychiatrie publique de secteur ou associative, défendant des soins humanistes, ouverts à tous.

L’Union Syndical de la Psychiatrie dénonce ainsi la constitution de ce Comité, qui n’est absolument pas représentatif des pratiques et des enjeux concrets sur le terrain. Par exemple, il n’y a « aucun représentant des CMPP dans cette commission, structures ô combien soumises aux diktats de la Direction Générale de l’Offre de Soins actuellement ». Bien que les Assises de la Psychiatrie couchée soient censées prendre en compte les répercussions de « la crise sans précédent de COVID 19, et en particulier chez les enfants, les jeunes et les personnes les plus vulnérables », une seule pédopsychiatre fait partie du Comité de quinze experts….

A l’évidence, la constitution de ce Comité, directement coopté par L’Élysée et Matignon, est très idéologique, avec des participants ne représentant que certaines orientations de la psychiatrie et, pour certains, des accointances manifestes avec la Fondation FondaMental. Pour rappel, il s’agit là d’un groupe d’influence d’orientation neuro-scientiste, financé par de grandes entreprises du CAC 40, par des réseaux de cliniques privés, par des laboratoires pharmaceutiques, etc. David de Rothschild, PDG de la banque d’affaires du même nom, préside le CA et les affinités avec les orientations néolibérales de l’institut Montaigne y sont revendiquées sans complexe…

Sur le site de FondaMental, il est d’emblée rappelé que les troubles psychiatriques exercent un « impact économiques considérable ». Ainsi, l’estimation des coûts directs et indirects des maladies mentales en France serait de 109 milliards d’euros, et celles-ci représenteraient la Première cause mondiale de handicap à l’horizon 2020.

Dans « Psychiatrie : l’état d’urgence », Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca évoquaient ainsi les « coûts indirects » des maladies mentales en termes de productivité perdue : « Souffrir d’une maladie mentale a souvent des répercussions sur l’activité professionnelle et la productivité de la personne malade. Les coûts indirects permettent d’appréhender la valeur de la production perdue du fait du chômage, de l’absence de travail, de l’absence de productivité au travail et de la mortalité prématurée liée aux troubles mentaux ».

Dès lors, « en collaboration avec l’Institut Montaigne et des acteurs associatifs représentant des patients, des proches et le secteur médico-social (AFTOC, Argos 2001, Clubhouse France, Fnapsy, Fondation Autisme, Fondation Pierre Deniker, Œuvre Falret, Phare-Enfants Parents, PromesseS, Schizo Oui, Unafam), la Fondation FondaMental formule 25 propositions pour apporter des solutions concrètes pour définir une nouvelle politique de santé mentale ».

Voici quelques-unes de ces préconisations :

  • « Construire un portail web national interactif et accessible à tous, (...) piloté par le nouvel opérateur de la psychiatrie, en lien avec les sites web des différentes ARS »
  • « Développer et évaluer des dispositifs d’e-santé pour donner un accès plus large aux thérapies psychosociales » : « ces programmes de prises en charge (psychoéducation, remédiation cognitive, thérapies cognitivocomportementales) peuvent être juxtaposés à des outils de e-santé (EMA3 et EMI4 ) permettant de faire à distance certains exercices, de renforcer les apprentissages, et d’assurer un suivi du patient au-delà des séances prescrites »
  • « Agir sur le mode de financement pour accélérer la diffusion des pratiques innovantes en psychiatrie »
  • « Favoriser la création et le déploiement de case managers en psychiatrie pour améliorer la coordination des parcours sanitaire, médico-social et social des personnes vivant avec un trouble psychiatrique ». Dans cette logique, « l’utilisation de la télémédecine et le suivi d’indicateurs quantitatifs et écologiques ayant pour but le repérage rapide de rechutes doivent permettre d’intervenir rapidement en déléguant des tâches de suivi et d’alerte aux case managers »
  • « Faciliter l’accès à des services et infrastructures d’excellence : cohortes, base de données, bio banque, plateformes technologiques »
  • « Créer les conditions et incitations pour attirer des partenaires industriels »
  • « Améliorer la collecte des données médico-économiques » : il conviendra alors de "définir des épisodes de soins ou des forfaits homogènes avec des situations pathologiques comparables (par exemple on fera deux tarifs pour une crise maniaque si les ressources consommées sont très dépendantes de l’âge). Les travaux médico-économiques préliminaires s’appuieront sur les bases de données médico-administratives pour identifier ces groupes homogènes de patients ». Puis, il faudra « définir, pour chaque épisode de soin (premier épisode psychotique, épisode récurrent, crise, etc.) ou pour chaque type de patient pour la capitation (patient schizophrène, patient dépressif résistant, etc.), quelle doit être la pratique clinique à suivre et le forfait correspondant Des indicateurs de qualité (...) seront associés à un financement supplémentaire de type bonus/malus rémunérant la performance clinique au-delà de la performance économique ». Enfin, il conviendra « d’identifier le gestionnaire approprié pour centraliser le forfait et le redistribuer à l’ensemble des acteurs de la chaîne de soins Le gestionnaire doit posséder une patientèle suffisamment importante (plusieurs milliers) pour que les forfaits calculés gardent une pertinence statistique. Cela implique de s’appuyer prioritairement sur les établissements hospitaliers, à rebours de la tendance à la prise en charge ambulatoire ».

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Ouvrons là une petite parenthèse : en effet, ces préconisations sur le mode de financement de la psychiatrie sont déjà à l’œuvre, à travers le « projet de décret d’application de l’article 34 de la Loi de Financement de la Sécurité Sociale 2020 »

Désormais, les soins psychiatriques devraient donc être financés par dotations : dotations populationnelle, à la file active, à la qualité, à la structuration de la recherche, au codage, à l’accompagnement de la transformation, aux nouvelles activités….

Bref, ce sont tous les Centres Experts de FondaMental qui vont rafler la mise, ainsi que les dispositifs plateformisés, au détriment des institutions engagées dans un soin pérenne. Pour être financé, il faudra effectivement se conformer à des protocoles de rentabilité, favoriser les actes lucratifs, le turnover, les procédures gestionnaires, la mise en cohorte des patients, etc.

A aucun moment, dans les perspectives énoncées par FondaMental, il n’est fait allusion à la politique de secteur, au soin institutionnel, à la rencontre, aux liens, aux affects, au mal-être, au mal-vivre, aux traumatismes, à l’éthique de l’accueil, aux souffrances sociales et professionnelles, aux violences instituées, à la maltraitance managériale, aux désirs, aux velléités d’émancipation et de désaliénation, aux sans-voix et aux invisibilités, à la singularité, à l’histoire, aux refus, etc.

Voici par exemple la définition de la « maladie mentale » proposée par FondaMental : « les maladies mentales altèrent non seulement le fonctionnement du cerveau, système nerveux central, mais aussi les systèmes périphériques (comme en témoignent les maladies somatiques qui leur sont souvent associées). Elles perturbent la capacité des personnes qui en sont atteintes à s'adapter à leur environnement » (…). Elles se caractérisent notamment par des troubles comportementaux souvent associés à des troubles cognitifs (touchant la mémoire, la concentration, etc.) ».

Toute la pathologie psychiatrique se voit donc rabattue sur des déterminismes biologiques, immunologiques, intestinaux…. « L'altération qualitative et fonctionnelle de la flore intestinale (dysbiose) est une piste sérieuse pour comprendre l'origine de certaines maladies, notamment celles sous-tendues par des mécanismes auto-immuns ou inflammatoires. Cette thématique est devenue centrale pour la recherche biologique et médicale. Le rôle du microbiote est ainsi évoqué dans de nombreuses maladies neuropsychiatriques : l'autisme, la schizophrénie, l'anxiété et la dépression ou les troubles bipolaires ». Quelle merde sur un socle !

Le stalinisme avait Lyssenko ; quant à la Start-up nation néolibérale plateformisée, elle peut aussi revendiquer une "Science" idéologique conforme à son anthropologie grâce à FondaMonCul....

Tous les enjeux sociaux, relationnels, affectifs, traumatiques, existentiels, toutes les dimensions dramatiques et historiques, ne sont donc appréhendés que comme d’éventuels facteurs environnementaux précipitants.

Et la finalité d’une intervention thérapeutique ne sera alors plus que régulatrice, normalisatrice, rééducative…. Le « soin » n’aura certainement pas pour finalité la subjectivation, l’élargissement du champs de possibles et de désirs, la reconnaissance d’une dignité inconditionnelle, l’émancipation et la désaliénation, l’affirmation d’une autonomie véritable, etc.

Non, il faut s’adapter, pouvoir se livrer à l’exploitation, à la flexibilisation, se rentabiliser et s’auto-exploiter efficacement pour rendre notre économie plus dynamique et compétitive…S’inscrire dans des cohortes, dans des protocoles de recherche, être expérimenté, livrer son ADN, des images de son cerveau, des prélèvements de son microbiote…

Mais revenons-en à la plateformisation et aux orientations soutenues par FondaMental, à travers notamment ce cycle de conférences intitulé « Psychiatrie numérique : des outils connectés aux outils interventionnels »  et coordonné par Marion Leboyer –laquelle participe évidemment aux Assises de la psychiatrie…

Voici donc les perspectives du soin psychique qui nous permettront enfin de rattraper notre retard - aux USA on compte déjà plus de 200 start up consacrées à la Santé Mentale …

« Des changements très récents permettent d’entrevoir la possibilité d’améliorer la précision des évaluations diagnostiques et des interventions thérapeutiques en psychiatrie : les outils technologiques, que constituent nos ordinateurs et nos téléphones portables, représentent des promesses de changements profonds en psychiatrie, à la fois pour transformer l’évaluation diagnostique de nos patients et pour ouvrir le champ des possibles en facilitant l’accès à des stratégies thérapeutiques encore trop insuffisamment accessibles au plus grand nombre (…). Le phénotypage numérique devrait nous permettre de compléter l’évaluation clinique traditionnelle, par des questionnaires activement renseignés par les patients sur leurs smartphones et par des évaluations passives, quantifiées, écologiques et continues réalisées par des applications dédiées après autorisation des patients ».

« De plus, les interventions thérapeutiques sur son ordinateur ou sur son smartphone devraient également rendre plus accessibles des thérapies psycho-sociales comme l’éducation thérapeutique ou la remédiation cognitive, aujourd’hui insuffisamment disponibles ».

Parmi les différentes interventions, voici notamment quelques extraits de celle de Frédéric Durand-Salmon concernant « BePatient », « une entreprise de e-santé dont la vocation est de centrer le patient et son entourage (proches ou soignants) au cœur du dispositif grâce au smartphone, et de créer de la valeur pour les patients, les professionnels de santé et les chercheurs ».

« Nous avons choisi de modéliser les problématiques de différentes pathologies pour créer une plateforme globale et modulaire qui comprend des champs fonctionnels communs à différentes thérapies. Lorsque l'on fait face à un nouveau scénario, on paramètre notre outil plutôt que d'en développer un nouveau. Cela permet évidemment de mutualiser les développements et les expériences puisque l'on retrouve quasiment toujours les mêmes problématiques ».

« L'éducation thérapeutique passe par des supports de psycho-éducation (e-learning), de la gamification et des mini-réseaux sociaux pour créer des échanges de pair à pairs entre patients ou avec des patients experts. Cela nous amène souvent dans le champ de la télémédecine, qui va de la télésurveillance à la téléconsultation ou la télé-expertise, via un suivi connecté du patient »

« Les digital therapeutics que nous avons déjà menées peuvent être transposées et adaptées au domaine de la santé mentale, du dépistage jusqu'au suivi »

« BePatient apporte des outils qui permettent de transférer les données recueillies en vie réelle auprès du patient (autoévaluation sur smartphone et visite en présentiel) grâce à un carnet de suivi, vers les médecins, mais aussi des chercheurs en épidémiologie afin de mettre en place les protocoles appropriés »

« Aujourd'hui, des entreprises spécialisées en micro-informatique disposent de technologies de pointe pour créer des outils de santé connectés mais elles n'ont pas de visibilité quant à l'usage en clinique. C'est pourquoi il est intéressant que les chercheurs, chacun dans leurs spécialités, écrivent des scénarios de prise en charge personnalisée en imaginant des outils connectés adaptés au besoin de leurs patients ».

Voilà, voilà….

Je crois qu’il n’est pas besoin de beaucoup commenter, tout est dit, sans aucun effet d’enrobement, sans filtre ni pudeur.

Sur le modèle des plateformes, il s’agit définitivement de trier, de rentabiliser, de mettre en flux et d’extraire des données.

Les « usagers » de la psychiatrie ne seront donc plus appréhendés en tant qu’êtres souffrants, ayant besoin de reconnaissance, d’attention, de soins, mais en tant que sources de « valeurs » à faire fructifier à travers des cohortes et des agrégats.

Évidemment, inutiles de préciser qu’il y aura là une sélection inévitable et drastique entre les « patients » rentables, présentant les bonnes pathologies, les bons profils socio-économiques, la bonne observance, la bonne adhésion à la surveillance permanente via les panoptiques numériques intégrés, la bonne acceptation de tous les prélèvements, imageries, examens, pour faire avancer la recherche, la bonne participation active aux protocoles de réadaptation normative, etc.

Et les rebus : en errance, paumés, non protocolisables, complexes, résistants, évitants, souffrants, marginaux, réfractaires, subversifs, déchirés….

Ceux-là, soit on les invisibilisera définitivement, soit on les enfermera pour des raisons sécuritaires…

Au-delà de ces sombres horizons, abordons désormais les répercussions concrètes et actuelles de la plateformisation du soin. A suivre….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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