Argument 1 : C’est un complot ! Les médias et la justice s'acharnent

Pénélope Fillon le dit elle-même, dans une interview de 2007 récemment republiée par Envoyé Spécial : elle n’a « jamais été [l’]assistante [de son mari] ou quoi que ce soit de ce genre ». Certes, elle l’accompagnait aux meetings et glissait des tracts sous les portes… « mais rien de plus ». Ces propos sont aisément vérifiables ; si la vidéo n’est plus disponible sur le site d’Envoyé Spécial, elle l’est sur Youtube : 

Révélations de "Envoyé Spécial" sur Pénélope Fillon : "Je n'ai jamais été l'assistante de mon mari" © Envoyé Spécial

Est-il possible d’occuper un emploi d’assistante parlementaire tout en l’ignorant ? Que peut signifier la formule « ou quoi que ce soit de ce genre », sinon qu’elle ne s’impliquait guère dans le travail de son mari ? Si elle effectuait vraiment les tâches pour lesquelles elle touchait un salaire, pourquoi faire une telle déclaration ?

Sur la forme, je l’admets, le timing est un peu trop opportun. Il est fort possible que des gens ayant intérêt à la défaite de Fillon aient choisi leur moment pour sortir ces casseroles du placard. Certes. Mais, franchement, quelle importance, s’il a fait ce qui lui est reproché ? Si sa malhonnêteté est avérée, le fait que certaines personnes aient décidé de l’utiliser contre lui la rend-elle pardonnable ? Ou moins grave ? Que l’on considère le procédé peu glorieux ne change rien au fond du problème.

La thèse du complot est souvent étayée par un prétendu acharnement des médias et de la justice. C’est qu’il y a de quoi se poser des questions (ou pas) : le candidat d’un des plus grands partis de France, qui fonde sa campagne sur la probité et l’exemplarité, accusé d’avoir utilisé des fonds publics à son profit, et voilà que les médias s’affolent ! Ils en font leur Une et les articles sur le sujet pullulent, alors même que François Fillon et ses proches multiplient les déclarations contradictoires et qu’il n’a pas même hésité à revenir sur ses engagements ! Quelques exemples :

  • Pénélope Fillon aurait commencé à travailler en 1997… ah non attendez, c’était en 1986. Ou était-ce 1982 ? 

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  • François Fillon a rémunéré « pour des missions précises deux de ses enfants qui étaient avocats en raison de leurs compétences », alors que ceux-ci n’étaient encore qu’étudiants ? « Une imprécision de langage », voyons ! 
  • Ses enfants ont reversé une partie de leur salaire au couple Fillon ? D’après son avocat, leur fille souhaitait simplement rembourser les frais engagés pour son mariage, puisque ses parents n’avaient pas payé pour celui de son frère. Hélas, le remboursement a eu lieu AVANT que celui-ci ne se marie... Mais il s’agissait simplement d’une incompréhension ! 
  • Robert Bourgui affirme quant à lui avoir subi des pressions de la part du candidat et de son entourage, l’enjoignant à ne pas révéler qu’il était l’ami généreux ayant offert 13 000de costumes à François Fillon.

N'oublions surtout pas la belle déclaration suivante : « Mis en examen, je ne serai pas candidat ». Haha, vous l’aviez cru ? Et maintenant : Je ne « dirai plus un mot sur ces questions ». Tout simplement !

Vraiment, il y a de quoi se demander pourquoi la presse ne lâche pas l’affaire... Même chose s’agissant de la justice : diligenter une enquête dans des conditions pareilles, en agissant relativement rapidement alors que le suspect est simplement candidat à l’élection présidentielle (ce qui, en cas de victoire, lui garantira l’impunité pour au moins cinq ans), c’est franchement louche ! 

Trêve d'ironie : s'il s'agit d'un complot fomenté par Hollande et ses sbires, pourquoi le couple Fillon est-il encore en liberté ? D'après les sondages, il est encore très possible que François Fillon accède à la présidence. Les comploteurs seraient capables de mettre en place une telle conspiration, mais pas d'aller jusqu'au bout ? Face à ce semi-échec, pourquoi ne créent-ils pas tout simplement une nouvelle affaire, encore plus dommageable ? Ou accélèrent la procédure, pour l'envoyer directement en prison ? Autrement dit, si c'était un coup monté, les investigateurs ne se seraient pas arrêtés alors que le travail n'est qu'à moitié fait !

Je comprends néanmoins l’agacement provoqué par certains aspects de cette déferlante médiatique, à première vue du moins. Par exemple, pas plus tard qu’hier, Médiapart a dévoilé de nouvelles suspicions : François Fillon n’aurait pas rendu les bons costumes. Le caractère presque anecdotique de cette information peut prêter à sourire, ou à soupirer d'exaspération, tant elle peut sembler superflue. Mais qu’eut-il fallu faire ? Pour ne pas avoir l’air de chercher la petite bête, se taire, alors que François Fillon a proclamé son intégrité en affirmant avoir rendu les costumes ? Il a peut-être triché, il est du devoir des journalistes de divulguer leurs informations ; peu importe que ce mensonge éventuel paraisse peu de chose en comparaison des autres accusations proférées à son encontre.

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En outre, je n’ai pas le souvenir que les médias aient été beaucoup plus tendre avec Jérôme Cahuzac, par exemple. Reconnaissons-le, le pouvoir en place n’a alors pas hésité à user d’un stratagème particulièrement vicieux pour faire cesser prématurément le tollé public : obliger Jérôme Cahuzac à démissionner et même à reconnaitre les faits. Les médias se sont alors étrangement désintéressés de l’affaire… (oui, cette phrase contient un message implicite). Pour ceux qui ont la mémoire courte, ce sont également « les médias » – plus précisément, Médiapart – qui avaient tout déclenché.

Argument 2 : Peu importe mon opinion sur les affaires de Fillon, ils sont tous pourris !

S’agissant des professionnels de la politique, le « tous pourris » me parait malheureusement plausible. Si pas « tous », au moins une bonne partie d’entre eux ; si pas « pourris », disons quelque peu faisandés sur les bords. On est d’accord, j’ose l’espérer, que ce n’est pas franchement une raison de se réjouir. Or, si l’on acquiert la certitude qu’un politicien l’est (pourri), ne pas le sanctionner sous prétexte qu’ils le sont probablement tous ne peut que renforcer le problème ! Le sentiment d’impunité dont beaucoup semblent animés en sera forcément consolidé. Cela revient tout simplement à leur dire qu’ils peuvent continuer à magouiller impunément. Pourquoi les politiciens cesseraient-ils leurs malversations s’ils n’ont aucune raison d’en craindre les conséquences ?

Dans le cas présent, si François Fillon finit par accéder à la présidence de la République, le message est clair : quelles que soient les accusations proférées contre vous, les électeurs vous resteront fidèles.  

En outre, un candidat mis en examen qui, non seulement ne renonce pas mais est toujours crédité de presque 20% des suffrages dans les sondages, quelle image cela donne-t-il de notre pays, de nos gouvernants et de ceux qui votent pour eux (c’est-à-dire nous) ? Sans parler de l’hypothèse que ce candidat devienne notre président ! N’est-il pas important, du point de vue du rayonnement international d’un pays, que celui-ci n’ait pas l’air gangrené par la forfaiture et la corruption ? Quelques revues de la presse étrangère montrent que l'inquiétude est justifiée : Courrier International ; tv5monde

 © tv5monde © tv5monde

Argument n°3 : Il est "le seul capable de redresser la France"

François Fillon et ses soutiens ne cessent de marteler cette formule. Mais quelques évènements récents sont de nature à laisser croire que ce n'est pas parce qu'ils affirment quelque chose que c'est forcément vrai...

Je suis loin d’être une experte en économie, mais je suis persuadée que l’immense majorité des personnes qui pensent que François Fillon est le « seul capable de redresser la France » non plus. Instinctivement, limiter les dépenses publiques peut sembler logique lorsqu’on souhaite rétablir un équilibre financier. Néanmoins, dépenser de l’argent public, notamment en en versant une partie à ceux qui ont peu de moyens, c’est également un moyen logique de relancer la croissance, donc de créer des emplois et de nouveaux revenus pour l’Etat, non ? C’est également un moyen logique de limiter les dépenses qu’une politique d’austérité est susceptible d’engendrer (chômage, aides sociale…), non ?

Mon propos est tout bonnement le suivant : il n’y a pas de solution simple et évidente à l’endettement de notre pays. Sinon, et si François Fillon détenait vraiment une formule magique, qu’est-ce qui l’aurait empêché de la mettre en œuvre pendant les cinq ans qu’il a effectués en tant que premier ministre ? Nous touchons ici à l’aspect le plus surprenant de cette idée (qu’il serait le seul capable de redresser la France) : il est surtout l’un des seuls candidats qui ait été en position de le faire, et celui qui a eu la meilleure opportunité !

Pour l’anecdote, je tiens à rappeler que malgré ses revenus importants, François Fillon a récemment déclaré qu’il ne parvenait pas « à mettre de l’argent de côté ». Bon gestionnaire, vous êtes sûrs ?

Mise à jour du 16.04 : De surcroit, comme Sycophante l'a très justement fait remarquer dans les commentaires, nous savons désormais à quoi nous en tenir au sujet de François Fillon et sa capacité à tenir sa parole... Dès lors, pourquoi penser qu'il tiendra les engagements de son programme ? Et à ceux qui répondraient "de toute facon, personne ne tient ses engagements", et bien, avec Fillon, vous pouvez au moins en être certains !

Parce que j’imagine que, parmi les supporters de François Fillon, nombreux sont ceux qui ont peur de voter pour un de ses opposants « de gauche » (soit dit en passant, Macron, ce n’est pas la gauche) qui s’en prendrait aux très riches, ce qui serait une catastrophe économique pour la France… ou pas : d’après une étude effectuée par des experts du Fond Monétaire International – organisation on ne peut plus libérale, présidé par Christine Lagarde (ancienne ministre du gouvernement de François Fillon) – l’enrichissement des plus riches nuit à la croissance et ne profite pas au plus pauvres. A l’inverse, une augmentation des revenus de ces derniers s’accompagne – en moyenne – d’une hausse de la croissance. Source : Era Dabla-Norris, Kalpana Kochhar, Nujin Suphaphiphat, Frantisek Ricka, Evridiki Tsounta, Causes and Consequences of Income Inequality: A Global Perspective, juin 2015, SDN/15/13, disponible en ligne. Pour ceux qui n’ont pas le privilège de lire l’anglais, certains résultats de cette étude sont repris dans cet article

Ainsi, il me semble qu’il y a suffisamment de raisons de douter que l’enrichissement l’élection de François Fillon profitera à la France pour ne pas voter pour lui si, par le plus grand des hasards, vous avez des doutes quant à sa probité. Après tout, il l'a dit lui-même :

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 Mise à jour du 16.04 :

Argument n°4 : Lui au moins, il a une vraie stature présidentielle ! Par Moana Genevey

La personnalisation du pouvoir permise par la Vème République implique que beaucoup d'électrices et d'électeurs cherchent à élire comme président.e une personne forte, droite, capable de s'élever au dessus des partis, des querelles électoralistes et des interêts privés pour diriger la France. Fillon a prouvé plusieurs fois qu'il savait être intransigeant (d'autres diront froid et apathique) face a des aides soignantes en maison de retraite (voir ci-dessous), une mère de famille lesbienne ou même une chroniqueuse satyrique lors d'une émission de débat politique. 

François Fillon choque par sa froideur face aux soignants épuisés d'une maison de retraite © L'Emission Politique

Oui, Fillon a pu incarner cette image du chef Gaullien, que beaucoup recherchent encore (à droite comme à gauche), mais ce n'est plus le cas aujourd'hui.

 © Nice Matin © Nice Matin

Une "stature présidentielle" implique notamment que le président puisse arriver à rassembler les français sous son "autorité". Or, ne serait-ce qu'au sein de son propre parti, Fillon a vu son autorité être sérieusement mise à mal.  Apres les révélations successives des journalistes, et surtout après la conférence de presse de Fillon pour maintenir sa candidature malgré sa mise en examen imminente, Libération a comptabilisé jusqu'à 306 défections au sein de la droite et du centre. Si certains ont finalement changé d'avis (montrant tout de même un état de doute et de panique évident chez LR), Liberation recensait encore 296 "lâcheurs" le 9 mars dernier.

Il faut ajouter à cela l'électorat de gauche (voire même l'électorat centriste) qui est non seulement en désaccord avec la plupart des idées de Fillon, mais est surtout scandalisé par son attitude et les faits qui lui sont reprochés (même si ils s'avéraient être légaux).

Dès lors, comment imaginer que Fillon sera un président rassembleur ou même juste un chef d'État respecté par une grande partie de français ? Et en ce qui concerne sa crédibilité et son autorité, comment penser qu'il sera pris au sérieux quand il demandera aux français de faire des efforts, de se serrer la ceinture, ou même de respecter la loi ?

Il parait évident que l'élection de Fillon ne ferait qu'affaiblir un "statut présidentiel" déjà fortement entaché par les soupçons de magouilles et de népotisme sous Sarkozy, et les sentiments d'inaction et d'incohérence générés par la présidence de Hollande.

 

Cet article est toujours susceptible de modification, n'hésitez pas à nous faire part d'autres raisons de ne pas voter Fillon !                                                                                                                                 

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