« Convaincus du bienfait émancipateur de l'art quand il n'est pas à la solde des marchés financiers et des spéculateurs, écrivons, lisons, peignons, photographions, dansons, jouons de la musique et la comédie, pratiquons les arts du cirque et de la rue et tutti quanti. Diffusons, faisons largement connaître ce qui se fait ici et là, les nombreuses initiatives créatrices dont on n'entend jamais parler à la télé parce qu'elles ne rapportent pas des milliards », écrivais-je en guise de vœux pour une meilleure année 2016.  Puisque les bonnes résolutions sont plus sacrées que les promesses électorales, j'ai rencontré Virginie Symaniec qui a monté en 2013 sa maison d'édition indépendante, Le ver à soie, et je lui ai posé quelques questions :

Monter une maison d'édition aujourd'hui, quand on est sans moyen, sans appui dans le milieu, quand on est une femme et dans un contexte économique difficile ça semble une entreprise assez folle. Pourquoi ce choix ?

Virginie Symaniec © DR Virginie Symaniec © DR
Je n'ai pas eu le choix. Après des années à l'université, à courir derrière un poste de chercheuse qui n'existe pas, puisque je suis docteure en Histoire, habilitée à diriger des recherches, mais spécialiste de la Biélorussie, pays dont tout le monde se fout ; après des années de précarité en tant que chômeuse sur-diplômée, je me suis demandé ce que je savais faire : pas grand chose. Mais j'avais des compétences linguistiques et rédactionnelles, une expérience de traductrice et j'avais déjà travaillé dans des maisons d'édition à différents niveaux sans connaître toute la chaîne du livre. Je me suis dit que je pourrais faire cela : m'occuper de livres, de traductions, en montant une maison d'édition indépendante, je pensais d'abord à un site internet. Je n'avais pas encore conscience de ce que cela impliquait réellement, éditer : j'avais des compétences du point de vue des contenus mais tout à apprendre au niveau technique.

L'événement qui a tout fait bouger, c'est le décès de ma mère. Avec la somme d'argent qu'elle m'a laissée (trop peu pour un lave vaisselle mais pas assez pour une voiture), je me suis lancée. Plutôt que de consommer, j'ai préféré me créer mon travail en choisissant le statut d'autoentrepreneur. Je voulais rendre hommage à ma mère, et aux femmes qui sont tellement absentes, reléguées... dans tout le côté Biélorusse de mon histoire, c'était le côté du père, des hommes : les femmes passaient à l'as.

Alors je suis partie un peu sur un coup de tête, avec des idées intellectuelles, théoriques. J'ai envoyé un message à des gens proches, tout un réseau de connaissances que j'avais tissées à l'université, dans la recherche ou dans l'univers du théâtre. Heureusement que ces amis m'ont tous encouragée, parce que, la première année, je n'ai entendu que : « tu es folle, tu vas te planter ! » Je me retrouvais face à un comptable ou à un banquier qui me disait : « vous êtes folle ! Et la rentabilité, et le business plan ? » J'ai refusé d'entrer dans le jeu des gestionnaires qui allaient me prendre mon capital avant même que j'ai pu produire le premier livre. Je n'avais pas besoin de payer ces gens pour rêver sur le développement de mon entreprise : eux sont dans le rêve, le virtuel, moi j'étais dans le concret. Je ne les ai pas écoutés. J'ai gardé mon capital pour publier.

 

Le ver à soie. Pourquoi ce nom ?

Logo du Ver à soie © DR Logo du Ver à soie © DR

Le nom s'est imposé rapidement. Ma grand mère maternelle, qui était ardéchoise, a cultivé le ver à soie. De l'Asie à l'Europe, il y a mille légendes autour de cet animal, à toutes les étapes de son développement. Mais c'est la symbolique industrielle qui m'intéresse, pas paysanne. Le ver à soie, c'est vraiment les canuts, les contes industriels du XIXème siècle. L'animal souffre énormément pour produire la soie, on le fait bouillir, c'est violent. Il ne peut se développer qu'en captivité. Les légendes qui le concernent tournent autour de la figure de Job, avec cette phrase qui revient : « le ver à soie enrichi les petites gens mais aussi ceux qui savent souffrir.» Il y a donc à la fois la douceur de la soie, l'intelligence, la tradition mais en même temps une grande violence. Tout ceci renvoyait à ce que j'étais en train de vivre. Le ver à soie, ça prenait un sens incroyable. La chrysalide, la métamorphose éphémère, l'idée qu'il faut mourir à soi pour réussir à devenir autre chose.

 

Être éditrice indépendante, qu'est-ce que c'est ?

En travaillant avec des indépendants, j'ai découvert un monde que je ne connaissais pas : clair, évident, compréhensible. J'ai eu le sentiment, pour la première fois de ma vie, d'avoir des relations professionnelles avec des gens, sans rapport de pouvoir ou de hiérarchie. Si j'étais restée dans le milieu strictement universitaire, je ne sais pas si je serais encore vivante aujourd'hui, tellement c'était violent, humiliant à tous les niveaux. Il y a aussi des personnes bien, mais elles n'ont aucune prise sur ce qui se passe. Il fallait que j'en sorte, que je choisisse la vie. Alors, peu à peu, j'ai rencontré des gens. La plupart sont des femmes qui ont connu la précarité ou qui sont dans une posture d'indépendantes assumées. J'ai commencé à pouvoir travailler : je me suis donc occupée de chaque étape de la fabrication du livre, en comprenant les problèmes à résoudre pour chacune. De fil en aiguille, j'ai rencontré un imprimeur, j'ai rencontré Olivia Grenez qui a dessiné le logo (un papillon qui, si on le regarde bien, est aussi un sabre), j'ai rencontré l'illustratrice Elza Lacotte. En six mois de temps j'ai pu choisir les gens avec qui j'avais envie de travailler. J'ai établi un système de relations horizontales avec les personnes avec lesquelles je travaille, un rapport d'égalité complète. Je leur confie une mission et je ne leur donne ni conseils, ni directives : ils connaissent leur métier, ce sont des gens en qui j'ai confiance.

Première publication du Ver à soie © DR Première publication du Ver à soie © DR
Comme je ne voulais pas mettre l'ensemble de mon capital sur un seul livre, je cherchais des petites formes. J'ai rencontré une traductrice du hongrois,Zsuzsa Kozsa, qui m'a proposé une traduction dont aucun éditeur ne voulait à cause justement de la forme brève, ce texte d'Angi Máté m'a plu. Voilà : d'un livre à l'autre, les choses se font et les compétences s'affinent.

 

Aujourd'hui, il y a de nombreuses collection, une ligne éditoriale riche.

Depuis 2013 : treize livres, une dizaine de collections et le BAT du quatorzième livre est dans mon sac. J'avais dès le départ l'idée d'une ligne éditoriale qui ne serait pas restreinte à la Biélorussie ou au monde russe. L'éditeur, c'est quelqu'un doit être ouvert sur le monde, qui est à un carrefour et pas cantonné à un territoire limité. Et puis je n'allais pas continuer dans ce qui n'avait pas marché:il fallait que j'ouvre la fenêtre. Ce qui m'intéresse c'est l'exil et les non-lieux de l'exil. La question du mouvement, du voyage mais aussi de l'absence de voyage, parce qu'on peut n'avoir jamais bougé et se sentir en exil, pas à sa place dans sa société. L'exil, c'est aussi l'histoire de ma famille.

Deux directrices de collection sélectionnent les textes à publier pour « Les germanophonies » et « Le Russe cosmopolite ». Pour les autres collections, je choisis selon mes coups de cœur. Aujourd'hui je reçois un tapuscrit par jour, mais j'en écarte un grand nombre aussitôt car ils ne sont pas dans la ligne éditoriale.

Les livres du Ver à soie se démarquent par leur aspect : choix d'un beau papier, illustrations soignées, ce sont aussi de beaux objets. Peut-on parler d'artisanat ?

Ça pourrait être de l'artisanat, mais légalement ça n'en est pas puisque ce n'est pas moi qui fabrique. Pour éditer, on peut s'inspirer de ce qu'est le travail d'un artisan. Éditrice, c'est un métier complet puisqu'elle s'occupe de tout de A à Z. On peut penser une maison d'édition comme une convergence de compétences.

Les publications du Ver à soie © DR Les publications du Ver à soie © DR

Tu assures la distribution et la diffusion sans recourir à un distributeur. Pourquoi ?

Mon expérience de la Biélorussie m'a beaucoup servie. J'ai assisté pendant vingt ans à la mise en place d'une dictature, je sais donc repérer les malveillants. Chez les distributeurs-diffuseurs, on a affaire à des hommes qui pensent que, s'il y a plus de dix titres parus, il y a sans doute un capital derrière cette petite éditrice. Ils se demandent comment ils vont pouvoir préempter ce capital. Ils vous harponnent avec de beaux discours, vous caressent la tête, vous expliquent qu'avec des livres d'une telle qualité on va pouvoir faire de l'argent. Ils vous expliquent que le cœur de votre métier c'est de lire, pas de livrer des livres, et vous incitent à externaliser la distribution en recourant à leurs services. Ce sont des gens qui sont sur la chaîne et non dans la chaîne, ils ne prennent jamais aucun risque et sont toujours payés, que les livres se vendent ou non. En lisant bien les contrats, on se rend vite compte que ce sont des prédateurs. D'ailleurs ce système qu'on appelle « cavalerie », qui vise à plonger l'éditeur dans une telle situation de surendettement qu'il doit finalement céder son catalogue pour rien, personne n'en conteste l'existence. C'est ce système qui explique la surproduction de livres : il faut toujours sortir une nouveauté dans l'espoir vain d'éponger les dettes des précédentes publications. Les intermédiaires prélèvent leur pourcentage au passage, jusqu'à rafler toute la mise quand l'éditeur ne peut vraiment plus payer. C'est un comportement de malfaiteurs qui consiste à ruiner les autres. Pourquoi ce serait délirant de créer son propre système de distribution-diffusion interne ? D'ailleurs, on constate que les gros éditeurs ont toute la chaîne : la distribution, la diffusion mais aussi le soldeur qui écoulera les invendus retournés par les libraires.

 

Ce refus des distributeurs-diffuseurs te pousse à trouver d'autres moyens de faire connaître Le ver à soie et vendre des livres.

Ce n'est pas parce qu'un distributeur va placer vos livres en librairie qu'ils vont se vendre, surtout quand, comme moi, on n'a pas les moyens d'avoir une force de frappe pour la communication. Pour qu'un livre se vende, il faut qu'on en parle. Je n'ai pas encore accès à la presse, donc ça ne sert à rien de mettre des livres en pile partout. La plupart des gens qui entrent dans une librairie savent déjà ce qu'ils vont acheter, ils veulent tel auteur, tel titre dont ils ont entendu parler à la télé ou dans les journaux : il y a peu d'indécis.

Alors, j'ai eu une idée saugrenue : vendre mes livres sur les marchés. J'ai loué un emplacement sur le marché d'été à Léon dans les Landes, cet hiver sur les marchés de Noël. Beaucoup de libraires et d'éditeurs me disent qu'ils n'ont jamais vu ça ! J'ai découvert encore un autre monde, celui des camelots : un monde extraordinaire mais aussi très dur, qui m'a bien plu et qui m'a acceptée. Je parle aux gens de mes livres, et je sais que j'en parle bien car je les aime. Ils sont intéressés, certains me disent qu'il y a des années qu'ils n'entrent plus dans une librairie, et ils repartent avec un de mes livres. Quand ils comprennent que je suis éditrice, ils me posent plein de questions sur le métier, sur la fabrication. Je leur explique pourquoi un livre ne peut pas être vendu pour rien, que ça ne peut pas être gratuit parce qu'il y a de nombreuses personnes impliquées. Un libraire m'a invitée dans sa librairie, m'a installé une petite table où j'ai pu présenter mes livres, parler avec les clients et convaincre les indécis.

Virginie Symaniec au marché de Noël, Montreuil © Gilles Walusinski Virginie Symaniec au marché de Noël, Montreuil © Gilles Walusinski

En t'écoutant, on a l'impression que la plus grosse difficulté pour une éditrice indépendante, c'est d'éviter les pièges du capitalisme dévorateur ?

Oui, il s'agit de construire quelque chose qui va fonctionner en écart du système capitaliste. On n'empêchera jamais les gens d'écrire, de produire des créations, de publier. Même dans les pires dictatures, ils continuent à le faire. Aujourd'hui, les éditeurs indépendants sont nombreux. Il y a bien sûr de la concurrence entre nous, mais aussi beaucoup d'entraide, de soutien. Par exemple, la librairie FMR installée à la Halle Saint-Pierre à Paris en décembre et début janvier. Cette manifestation est organisée par les éditions L’œil d'or et j'ai été très honorée d'être acceptée pour y présenter mes livres avec d'autres éditeurs indépendants, peu présents en librairie. Il y a aussi l'association L'autre livre, qui rassemble des éditeurs indépendants en résistance contre la marchandisation, la concentration de l'édition aux mains des grands groupes. C'est bien d'une forme de résistance dont il s'agit. La situation est grave pour tous les acteurs de la chaîne du livre. Ce n'est qu'en se soutenant mutuellement, en s'organisant ensemble, que nous pourrons résister.

Un billet de Gilles Walusinski sur Désordre d'Einar Schleef publié par Le Ver à soie

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Virginie Symaniec et les éditions du Ver à Soie sont au salon du Livre à part de Saint-Mandé (Val-de-Marne) aujourd'hui samedi 30 janvier et demain dimanche!